CHAPITRE XXII
Bmsot apprend la maladie de son père. — H part pour Chartres et le trouve aux mains d'un confesseur. — Le testament. — Les partages. — La mère de Brissot rêve qu'elle voit son fils englouti dans la mer. — Elle devient folle. — Do la démence. — Différence du traitement des fous en France et en Amérique. — Bernardin de Saint- Pierre. — L'hôpital des fous de Philadelphie. — La bibliothèque , îe buste de Franklin ; les œuvres de Fourcroy. — Le Sjlvia de Sterne. — Les hôpitaux conduisent au gibet et aux galères. — Le docteur Chambon. — Brissot retrouve mademoiselle Félicité Dupont chez Mentelle. — C'est l'instant le plus heureux de sa vie. — Il veut reprendre l'étude du droit. — l\j joint celle des sciences. — L'anatomie et la physique. — Le cours de chimie de Fourcroy.
Telle était la vie douce que je menais au sein de ramitié et des lettres, lorsque j'en fus arraché pour quelque temps par un événement imprévu. J'appris tout à coup que mon père, tombé malade, était à l'extrémité. Ma famille m'envoyait un exprès pour me faire venir, parce qu'il avait témoigné le désfr de me voir, de se réconcilier avec moi, de me donner sa bénédiction avant de mourir. Je volai à Chartres, et bientôt, près de son lit, je le vis touchant à sa dernière heure. Il avait à ses côtés un prêtre, son confesseur, que je regardais comme l'auteur de son animosité contre moi. La vue de cet homme contrista, resserra mon cœur. D'une nature aimante, j'avais souvent désiré avec passion de trouver dans mon père cette affection que j'ai, que je conserverai pour mes enfants, et qui fait partie de mon existence. Mes vœux n^ont point été exaucés. La sécheresse, et je dirai presque la dureté de mon père, avaient étouffé en moi les sentiments de la nature, malgré une impulsion secrète qui me portait quelquefois vers lui. Car je pensais que bon avec les étrangers , il ne pouvait être naturellement dur envers ses enfants. Je pensais que sa dureté était la suite de sa mauvaise éducation, de la rudesse du métier qu'il avait exercé et surtout des conseils
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atroces que lui donnaient les prêtres. Mon père me dit en peu de mots qu'il était fâché de la îiivision qui avait régné entre nous, que je devais l'attribuer à mon éloignement de la religion; il m'exhorta à revenir dans son sein, me pardonna mes fautes, et m'assura que par son testament il ne me faisait aucun tort. Des larmes s'échappèrent de mes yeux; je regrettai les chagrins quje je lui avais causés ; quelques moments après il expira.
A l'ouverture de son testament, je vis qu'il m'avait réduit, ainsi que mes frères et sœurs , à la légitime , et qu'il avait tout donné à ma mère. Je ne me plaignis pas ; mais je plaignis - mon pauvre père du mensonge que lui avait mis dans la bouche le prêtre qui lui avait dicte son testament. Nos partages furent promptement faits, il n'était pas dans mon caractère de chicaner. Quoique mon père laissât une succession de 150 à 200,000 livres, je ne touchai que 4 à 5,000 livres pour ma légitime; nous abandonnâmes le reste à notre mère.
Elle était tourmentée par la plus cruelle maladie, et peutêtre ai-je à me reprocher d'en avoir été la cause Innocente ? Quoiqu'elle jouît d'une santé robuste et d'un excellent jugement, elle perdit tout à coup la raison, ou plutôt elle essuya des accès de démtnce. Ce malheur arriva dans le temps où je m'embarquai pour l'Angleterre. Elle rêva que je périssais au milieu des flots , et ce rêve lui ôta la raison. Elle m'avait toujours aimé; souvent elle avait désiré de me voir établi sous ses yeux, comme avocat, ou comme notaire; elle me disait souvent que ce serait son suprême bonheur. La vie malheureuse et errante que je menais, la dureté, la haine que mon père témoignait souvent pour moi, et qu'elle avait cherché vainement à combattre, la damnation à laquelle me condamnaient sans cesse les prêtres dont elle était environnée, le souvenir de l'état languissant où elle m'avait vu, toutes ces circonstances réunies l'agitèrent tellement qu'elle me crut à jamais perdu pour elle.
Trois autres circonstances influèrent encore bien plus puissamment sur la perte de sa raison. Elle était née d'une
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mère qui, arriYée à l'âge de soixante ans, était tombée dans une espèce d'enfance. Cette mère l'avait élevée dans la dévotion. L'image de l'enfer lui faisait une profonde impression, et les prêtres ne cessaient de l'épouvanter avec ce hideux tableau. Enfin elle ayait passé une vie extrêmement orageuse au milieu des fatigues d'une profession pénible, et des tourments que lui donnait le caractère violent de celui auquel elle s'était unie. Ils furent tels un jour, qu'étant à la campagne elle quitta son lit pour venir se jeter dans un puits. Heureusement son mari s'en aperçut, la suivit, et arriva assez à temps pour prévenir ce funeste coup. Des traitements plus doux avaient depuis rétabli sa santé et sa raison.
Son état de démence ou d'enfance n'était que momentané. Presque tout le jour elle jouissait de sa raison ; la nuit seule la faisait disparaître. Abandonnée à elle-même, elle se croyait environnée de démons, et poussait des hurlements horribles; et quand, dans le jour, on touchait l'article de la religion, c'était ramener sa déraison, ses fureurs, ses imprécations contre mon impiété.
Il m'a toujours semblé qu'il eût été facile de la guérir, en l'arrachant aux prêtres, aux conversations religieuses, en la transportant à la campagne, et en la bornant à l'usage des végétaux; la vue de la nature est un baume efficace pour les âmes trop violemment agitées, et le physique a trop d'influence sur notre moral pour ne pas croire que des mets acides, gras, spiritueux n'irritent encore plus une âme disposée à l'irritation.
J'ai vingt fois fait ces observations à ma sœur aînée, qui s'était chargée de veiller sur les jours de notre mère. J'ai prêché dans le désert. On l'a tenue gardée à la ville, enfermée dans sa maison, n'ayant sous les yeux qu'une dévotion triste; son état s'est perpétué, et cela devait être. Cependant, quoique l'altération de sa raison soit toujours la même, non-seulement sa santé n'en a point souffert, mais elle paraît être devenue plus robuste. La folie est l'absence des réflexions; elle l'est aussi des peines, et c'est ce qui explique la dureté physique et la bonne santé des individus qui en
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sont atteints. Mais qu'est-ce que cette existence^ grand Dieu! Qu'est-ce encore que les liens qui nous attachent à de pareils individus? Il n'en existe plus que deux, la pitié et la reconnaissance.
Il est des pays où les fous sont traités avec indulgence et même avec respect : chez nous c'est tout autre chose; on les enferme la plupart comme des forcenés, on les abandonne comme des gens hors la loi, et ils ne manquent guère de devenir furieux, de fous qu'ils étaient. « Les Turcs, au contraire, dit le philanthrope Bernardin de Saint-Pierre, les respectent singulièrement, s'empressent de leur présenter à manger, et ils leur font toutes sortes de caresses. On n'entend jamais dire qu'ils aient offensé personne. Nos fous, au contraire, sont dangereux parce qu'ils sont misérables *. »
J'ai vu à Philadelphie, cet hôpital de fous, que M. Crevecœur a si justement vanté, et dont l'humain M. Mazzei ne parle que comme d'une curiosité qui ne vaut pas la peine d'être regardée. Je veux rappeler ici cet établissement; quoiqu'encore imparfait, puisse-t-il servir de modèle pour en former d'autres ! Le bâtiment était élégant et bien tenu; dans les salles des malades, comme dans les chambres particulières, il régnait partout une propreté ravissante. On y avait formé une bibliothèque ouverte à ceux qui pouvaient s'en servir; le buste de Franklin y était placé*. Cette bibliothèque n'était pas nombreuse, mais bien choisie ; je me souviens que j'y vis avec plaisir la quatrième édition, en anglais, des éléments de VHistoire naturelle, et de la Chimie de mon jeune maître et ami Fourcroy.
Le premier étage était consacré aux hommes malades, le second aux femmes, le rez-de-chaussée aux fous qu'on appelle lunatiques; la plupart étaient des lunatiques religieux, des femmes à qui l'amour avait fait perdre la raison. J'y remarquai surtout un prisonnier plongé dans une profonde
1 Études de la nature, t. III.
2 Je demandai pourquoi il était lÀ. On me répondit qne Franklin était Fun deB fonâatenrs de œt hôpital. (Note de BrisioL)
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méditation^ et une fille jeune et jolie, dont le regard était touchant, et qui me rappela la Sylvia de Sterne; elle me parla avec une douleur intéressante. L'infidélité d'un officier anglais^ dont elle aimait encore à prononcer le nom, l'avait réduite à cet état.
L'aspect de ces infortunés m'affecta vivement. Ils sont traités avec la plus grande douceur; on les laisse se promener dans une cour sur laquelle leur cellule est ouverte ; ils sont visités régulièrement deux fois par semaine par deux médecins. Le docteur Rush, l'un d'eux, a imaginé de faire mettre une escarpolette dans la cour pour leur amusement; mais^ hélas ! leur cour est grillée : leur cellule n'en est pas moins une prison ; et suivant moi l'emprisonnement est le plus grand des maux. Je ne crois d'ailleurs pas qu'on puisse guérir un malade, quel qu'il soit, lorsqu'il est captif. Bernardin de Saint-Pierre observe sagement dans l'ouvrage que j'ai déjà cité que le régime des hôpitaux forme souvent des maladies plus dangereuses que celles que les malades y apportent, qu'il affecte surtout le moral ; et il ajoute, ce qu'il m'a répété à moi-môme, qu'on lui a assuré que la plupart des criminels qui finissent leurs jours au gibet ou aux galères sortent des hôpitaux.
L'exercice, la promenade, la vue des campagnes, le murmure d'un ruisseau, le chant des oiseaux, lui paraissent avec le régime végétal le meilleur moyen de guérir les fous. Ce système de traitement n'est pourtant pas, j'en conviens, sans des inconvénients qui méritent d'être pesés. Il faut lire, à cet égard, le savant et précieux ouvrage d'un médecin qui, aux connaissances et à la pratique de son art dans les hôpitaux, joint les lumières d'un philosophe et l'enthousiasme d'un démocrate pour la liberté, de mon digne ami le docteur Chambon.
Ce serait une étude bien curieuse et bien utile pour le genre humain que celle des causes des diverses folies, et des moyens de les guérir. Celle de ma mère eût fourni des traits bien précieux à cette histoire. On y voyait un contraste frappant de bonnes et de mauvaises qualités: l'audace à côté de
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la crainte de ceux qui la menaçaient; des accès de tendresse pour ses enfants à côté d'accès de violence ; de petites malices qu'elle se plaisait à faire, une curiosité fatigante sur tous les objets , une causerie éternelle qui brouille souvent les individus, une envie de dérober, non pour garder, mais pour donner aux pauvres, une hardiesse à dire des vérités dures aux personnes
Mais pourquoi m' arrêter si longtemps sur cet être infortuné ? fasse le ciel que ses jours soient prolongés, et
qu'ils s'adoucissent ! Mais je sens trop que je n'ai plus de mère. Bénie soit la Providence qui, dans la mère de ma femme, m'en a donné une autre qui me regarde, me soigne, me chérit comme son propre enfant !
J'arrive ici à une des époques les plus heureuses de ma vie. De retour à Paris, je retrouvai chez mon ami Mentelle la femme que mon cœur avait choisie, celle qu'il se bornait à chérir, à respecter en secret. Elle avait rompu son premier engagement, elle était libre, elle ne le fut bientôt plus. Son amour répondit au mien, et dans près de deux années que nous passâmes ensemble, confondant nos travaux, nos idées, les jouissances de l'âme, nous goûtâmes ces joies ineffables que procure un amour heureux et non contrarié, fondé sur une estime mutuelle. Cette partie de ma vie mérite des détails particuliers ; mais ni le lieu, ni le temps où j'écris ces Mémoires, ne sont favorables pour le talent qu'ils exigent. Je veux relire la collection de ces .lettres brûlantes où sont déposés nos sentiments. Je me bornerai donc dans la suite de ces Mémoires à raconter les événements extérieurs et non domestiques de ma vie.
J'avais 4,000 francs! C'était un trésor pour moi, il me semblait devoir être inépuisable. Sûr de pouvoir vivre tranquillement pendant quelque temps, je me traçai un plan de conduite* Déterminé à suivre le barreau, parce que la profession d'avocat pouvait faciliter et accélérer mon mariage, je ne voulus pas, d'un autre côté, abandonner Tétude de la philosophie et des lettres qui pouvaient m'offrir des moyens de fortune. Je résolus même d'y joindre l'étude des sciences
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que j'avais trop négligée. Aussitôt je me jetai dans la chimie, Tanatomie et la physique.
La facilité avec laquelle le jeune Fourcroy développait les étranges phénomènes de la décomposition des corps, m'enflamma d'abord pour la chimie. Je la saisis avec une ardeur opiniâtre. Mais dépourvu d'instruments et de moyens pécuniaires, pour répéter ses expériences, je fus toujours borné à la théorie, et qu'est-ce en physique que la théorie ? elle s'oublie si vite.
Mentelle et Félicité venaient avec moi à ces cours. Le goût de ma Félicité pour les sciences, le plaisir qu'elle trouvait à seconder mes études, lui firent aisément prendre le parti de donner ses soirées à faire l'analyse des leçons du matin ; et elle y reufsit au point qu'il en résulta un cahier fort étendu dont nous tirâmes grand parti pour soulager ensuite notre mémoire.
Elle avait aussi beaucoup de goût pour la médecine , et s'occupait à l'avance des connaissances physiques que nous devions avoir pour bien élever nos enfans; elle me porta à étudier l'anatomie. Je m'y livrai avec la même ardeur qu'à la chimie , malgré le dégoût que me fit éprouver, pendant quelque temps, la vue des cadavres ; la curiosité fait bientôt disparaître ce que cette science a de révoltant , quand on cherche à découvrir les principes et les éléments de la vie.
Après un intervalle de dix années, il ne me reste plus de ces deux sciences que des idées vagues et générales, la connaissance des bonnes sources, et la facilité de me remettre sur la voie, lorsque des moments plus favorables me rejetteront dans l'étude de la nature, la seule que je désire maintenant cultiver.