‹ Mémoires de BrissotChapitre 41 sur 86 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Brissot se livre enliérement anx sciences et à la littérature. — Les découvertes que Marat annonce sur la lumi-àre et sur le feu lui fout rechercher sa connaissance. — Il se lie avec lui d'une étroite amitié. — Marat lui raconte quelques circonstances de sa vie. — Ses premiers ouvrages. ^ Ses liaisons avec Catherine Kaufman. — Ses succès prodigieux dans la médecine qu'il avait pourtant abandonnée pour la physique. — Ses remèdes et ses bouteilles. — De ses procédés en médecine. — H veut se faire ouvrir le ventre pour se guérir d'une colique. — Sa dureté envers les autres, il l'exerce envers lui-même. — Ses travaux pour humilier l'Académie des sciences. — Le nec plus uUra de son ambition. — Son traité sur les principes de l'homme. — Voltaire le persifle. — Karat n'a jamais obtenu justice dana le cours de sa vie. — Injustices à son égard. — Querelle de Brissot et du géomètre Laplace, au sujet de Marat. — Le chapitre du piéjugé académique, ou récit fidèle de cette dispute. — Brissot y a peut-être porté trop de dureté. — Égoïsme de Harat. — Quoique taillé en sapajou, il trouve pourtant le secret de plaire à la marquise de L Esprit et amabilité de cette

femme. — Marat ne se borne pas auprès d'elle au rôle de médecin. — Sa violence dans la vie domestique. — La marquise de L

Marat lui a sauvé la vie. — Mot féroce et trait de générosité de Marat.

Libre désormais, je résolus de me vouer entièrement à la profession d'auteur et à la culture des sciences. Là, rien ne pouvait contrarier cette liberté philosophique, dont j'étais i.lolàtre; là, j'imaginais pouvoir acquérir en même temps \ïne fortune et une grande réputation. Je me berçais de ces chimères, mais je balançais encore sur la route que je préférais. Quelques amis me pressaient de me livrer exclusivement aux diverses parties de la physique, alors si recherchée .•^t dont renseignement pouvait être très-lucratif. Je continuai mes études sans prendre aucun parti; j'entendais en même temps Fourcroy, Lesage, Chambon. Les expériences que Marat annonçait sur la lumière et sur le feu piquèrent ma curiosité;

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je le Yis et la fierté de caractère que cet homme deyenu depuis si fameux déploya devaut moi, me fit rechercher sa connaissance. Nous nous liâmes d'ime étroite amitié. Marat me raconta quelques circonstances de sa vie qui augmenlèrent mon estime pour lui; il s'annonça comme un fervent apôtre de la Jiberté. Il avait, en \ 775, écrit en Angleterre un ouvrage sur cette matière, qui avait pour titre : les Chaînes de Vesclavage, Il y démasquait la corruption de la cour et du ministère. Cet ouvrage, me disait-il, avait fait une grande sensation dans cette île, et il en avait été récompensé par de brillants cadeaux et par son admission à des corporations et à la bourgeoisie de quelques villes ^ Il me parlait de ses liaisons avec la célèbre Kauûnan, dont il ne vantait pas moins les talents pour la musique que pour la peinture , et sur laquelle il me raconta plusieurs anecdotes intéressantes que j'ai conservées *; il me parlait de ses succès prodigieux dans La médecine, et tels qu'à son débuta Paris on lui payait trentesix francs par chaque visite, et qu'il ne pouvait suffire à toutes les consultations que chaque jour on lui demandait. Quoiqu'il fût très-bien logé, je n'apercevais pas cependant chez lui ce luxe qui devait être le résultat des richesses dent dont il se disait accablé; mais, j en ai déjà prévenu, j'ai toujours été crédule, et ce n'est qu'en repassant les diverses circonstances de ma liaison avec cet homme odieux, en les rapprochant du rôle qu'il a joué dans la révolution, que je me suis convaincu d u charlatanisme qui, toute sa vie, a dirigé et couvert ses actions et ses écrits.

1 pinstenTS biographies, et entre antres celle de MIC. Amand, Jaj, Jony.et Noiv' Tins, ont dit que la première production de Mazat était une traduction du Une the Chairu <^ skwery. Je crois qne c'est une erreur. L'ouvrage the Chatru </ «lavery était lui-même de Marat ; il Tavait d'abord publié en anglais à Édimbouiig, à une époque où U y donnait des leçons de français. Lu Chainn de Vetdavagt qu'il fit imprimer à Paris, en 1792, étaient la traduction de son onvraee. (H.)

3 Catherine Kantmann , née en Suisse, et élevée par son père daxis l'art de la peinture, eommença à se distinguer àl'âge de onxe ans. Elle visita l'Italie, passa à Londres, où èUe s'acquit une grande réputation par ses tableaux. L'un des plus remazquaMes est celui qui représente la Mort de Léonard de VUui; on cite aussi ses Fméraaiu de Pomme, Bile est auxite àBome en 1807. (H.)

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Marat me dît qu'ayant fait de grandes découTertes dans la physique, il abandonnait la médecine, qui n'était à Paris qu'une profession de charlatans indigne de lui; tout en renonçaot cependant à cette profession, il vendait de temps en temps des remèdes et des bouteilles dont il garantissait Tefûcacité, et il était très-soigneux d'en réclamer le prix. Je me rappelle une dartre à une main qui lui frappa la vue; il m'envoya une bouteille d'une eau fort limpide, je l'en remerciai et lui en demandai le prix : c'était douze livres; je n'en fis aucun usage. Marat m'avait inspiré un peu de défiance, sinon pour ses succès, au moins pour ses connaissances médicales, en me racontant un jour, que pour se guérir d'une colique, i4 avait voulu se faire ouvrir le ventre. Heureusement pour lui, le chirurgien n'avait pas eu la complaisance que peut-être il feignait d'exiger.

Il faut lui rendre justice : la dureté qu'il avait pour les autres il l'exerçait sur lui-même; insensible aux plaisirs de la table et aux agréments de la vie, il consacrait tous ses moyens à ses expériences de physique. Jour et nuit occupé à les répéter, il se serait contenté de pain et d'eau pour avoir le plaisir d'humilier une fois l'Académie des sciences : c'était là le necpliLS ultra de son ambition. Irrité de ce que les académiciens avaient dédaigné ses premiers essais, il ne brûla plus que du désir de se venger en renversant leur idole la plus révérée, Newton. Il ne s'occupait que d'expériences propres à détruire ses principes d'optique. Combattre et détruire la réputation des hommes célèbres était sa passion dominante. Tel était le motif qui avait dicté le plus important de ses ouvrages, son Traité sur les principes de r homme, qui parut en 4773, en trois volumes, et que Voltaire persifla dans un journal du temps.

Le système d'Helvétius avait alors la plus grande vogue, et c'était contre Helvétius que Marat voulait lutter. Certes Voltaire eut raison de ridiculiser certaines propositions et quelques extravagances de Marat, mais il ne lui rendit pas justiee sous d'autres point de vue. Jamais Marat ne Ta obtenue dans le cours de sa vie, et il dut cette fatalité singulière

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à son orgueil immodéré et à ses scandaleuses diatribes. Par exemple, les académiciens se sont acharnés contre ses expériences sur la lumière, sur le feu, sur l'électricité, et je n'ai vu aucun d'eux distinguer et avouer ce qu'il y avait de neuf dans ces expériences; on ne voulait pas même que son nom fût prononcé tant on craignait de contribuer par la critique à sai famosité. J'avoue que cette injustice des physiciens à son égard m'a longtemps révolté, et c'est ce qui m'a dicté un chapitre de mon Traité de la Vérité sur le préjugé académique. Je le fis à la suite d'une longue et trop vive dispute que j'eus avec le géomètre Laplace. Ce chapitre est le récit fidèle de cette dispute. Il n'y a qu'à substituer mon nom à celui du sceptique, et à celui du géomètre le nom de Laplace ^

Peut-être dans ce dialogue répondis-je à Laplace avec trop de dureté ; peut-être au fond avait-il raison; mais je ne pouvais supporter qu'il traitât avec insolence et despotisme un physicien parce qu'il ne jouissait pas comme lui du fauteuil. Je suivais depuis trois ans les expériences de Marat, et je croyais qu'on devait quelque estime à un homme qui s'ensevelissait dans les ténèbres pour reculer les bornes des sciences. Je ne prétends pas cependant que ce fût son intention; il ne voyait que lui partout, il ne spéculait sur les sciences que pour sa propre gloire, il voulait à tout prix se faire une réputation sur celle des autres.

Entièrement occupé de lui-même, de ses découvertes et de

1 Fendant la révolation , Laplace devint ministre de l'intérienr, et fat remplacé an bout de six semaines par Lucien Bonaparte. Comme astronome et comme géomètre, il a laissé on nom illustre et une réputation incontestable. Ck)mme homme d'État*, il s'est acquis moins de gloire. Napoléon disait de lui qu'il avait porté dans les affaires l'esprit des infiniment petits ; aussi ae contenta-t-il d'en faire un oomte et un sénateur. Son principal ouvrage, F Exposition du système du Monde, pubUé en 1796, fut dédié au conseil des Cinq-Cents. Une cinquième édition de cet ouvrage a paru en 1824, et quelques légères mutilations qu'elle éprouva font présumef que, si le savant n'avait point changé d'opinions sur ses théories scientifiques, le marquis et le pair de France répudiait quelques-uns des principes du ministre républicain. 11 semble pourtant qiM les vérités morales et iKtlitiqnes devraient être aussi immuables que 1« vérités géométriques. {NoU de M. de Montrai.)

la célébrité qu'il s'imaginait mériter, Marat ne me semblait pas devoir être sensible à la beauté. Taillé en sapajou, il paraissait peu fait pour plaire, et cependant il avait, trouvé

le secret de s'attacher madame la marquise deL , femme

dont la délicatesse d'esprit rendait la conversation très-séduisante. Séparée de son mari, qui, couvert de dettes, déshonoré par d'infâmes escroqueries, avait souillé le lit conjugal en y apportant une maladie infecte , elle s'était mise sous la conduite de Marat, qui, ne se bornant pas au rôle de médecin, voulut encore succéder au mari. Une pareille union m'a longtemps étonné. La dame était douce, aimable, bonne, et il n'y avait rien de si rêche, de si violent, de si sauvage dans la vie domestique que Marat *.

1 Voua ayons entendu raconter & nn vieiUard vénérable, qui s'est également digtingoé dans les arts et la littérature , et qui a conservé, à plus de quatrevingts aus, toute la mémoire d'un jeune homme , quelques traits de la vie de Marat, qui semblent devoir trouver ici leur place, et qui peuvent servir de note au passaise de ces Ifémoires relatif à la marquise de L...

H. Ponoe avait connu Ifarat sept ou huit ans avant la révolution. H le rencontrait chez une femme pleine d'esprit et d'amabilité dont celui-d était le médecin. C'était la marquise de Laubépine, sœur des marquises de M... et de S..., et arritee petite-nièce de Ynn des plus illustres ministres qu'ait eus la monarchie. Madame de Laubépine,en proie à une maladie crueUe, venait d'être condamnée par Bouvard, qui avait déclaré qu'elle ne passerait pas vingt-quatre heures. 1£. de S... parla alors d'aller chercher le docteur Marat , l'annonçant comme un médecin instmit, audacieux, et capable de tirer sa belle-sœur de sa position désespérée. Marat fut aussitôt appelé. Il déclara qu'U reconnaissait le mal de la marquise ; il exigea, avant de la traiter , que tout le monde se retirât, qu'on s'en reposât entièrement sur lui du sohi de diriger le moral et le physique de la malade, et répondit à ces conditions , de la sauver. H la sauva.

Depuis ce temps , M. Ponoe a souvent revu Marat chez celle qui lui devait la rie. Il s'en est rappelé depuis un mot trop frappant pour que nous puissions l'oublier. M. Ponce venait de donner lecture d'une lettre qu'il avait reçue du grand Frédéric, et dan? laquelle le prince remerciait l'artiste de l'hommage qu'il lui avait fait de l'un de ses ouvrages. Les ouvrages de Marat ne lui avaient VBA obtenu les mêmes succès : l'Académie comme le public les avaient également repousses. Fort peu gradenx de son naturel , ses échecs réitérés ajoutaient encore à son humeur sauvage, et les succès des autres n'étaient pas faits •pam l'adoucir ou l'égayer. On était à table. C'était le jour même oh l'Académie des sciences avait rejeté Texamen de ses découvertes sur la lumière. Marat n'avait encore laissé échapper que quelques mots farouches ; on le plaignait ; on lui disait d'attendre , d'espérer, et qu'avec ses talents il parviendrait tôt ou tard au but où U

Tonlait atteindre. — c de que. je TOiiânds, répondit-Il ayeo on grineement de c dents affreux!... Je voudrais que tout le genre humain fût dans une bombe à c laquelle je mettrais le feu pour le faire sauter. »

1£. Fopbe cessa bientôt de voir Marat parce que la conduite du médecin envers le marquis de Laubépine Tavait vivement indisposé. Marat accusait le marquis d'avoir voulu emix)isonner sa femme, et il avait fait tout aa monde pour mettre le trouble et la discorde dans cette maison.

M. Ponce retrouva ICarat à une époque et dans une position où tout avait changé. La conduite du docteur en médecine , devenu alors le roi de la Tenenr, pourrait paiement donner une idée bien différente de celle que l'on conçoit de sa férocité. C'était l'instant où, poursuivi par les Girondins, et prêt à oompar raitre devant le tribunal révolutionnaire , Marat, encore incertain du tri<miphe, préparait son courage loin du grand jour et au fond des caves, et attendait, pour oser paraître, la certitude de son impunité. M. Fonce entre un jour ches une perscmne de sa connaissance : il n'était bruit que de Y And du peuple. On lui demande ce qui s'en dit dans le monde, si l'on connaît sa retraite , et ce qu'il faut présumer du tribunal qui doit le juger? M. Ponce, en répondant à ces questions , n'hésite pas à déclarer tous les sentiments d'horreur que lui insi^re le personnage ; et malgré quelques signes auxquels il ne comprend rien, il continue à exprimer énergiqnement sa pensée. Le lendemain le maître de la maison vient lui dire : c Savez-vous devant qui vous parliez hier si imprudemment de Marat ?... devant lui-même. H était là; une porte vous le cachait. »

A cette confidence, M. Fonce ne put s'eiupècher d'éprouver quelque inquiétude ; il pensa que si, comme on rassurait, Bobeepierre avait fait arrêter plusieurs de ses anciens condisdpks, dont il se rappelait les propos de coll^, Marat pourrait bien aussi le punir de son indiscret bavardage. VofUi qu'un jour, au détour d'une rue, il se trouve face à face avec lui ; il voulait l'éviter, Marat vient vivement à sa rencontre; et lui serrant dans ses mains hidensesinne main dont il ne sentait pas k cruel saisissement , il lui demande avec intérêt de ses nouvelles, s'inquiàte tendrement de œ qu'il fait et de ce qu'il devient, lui rappelle leur aneienne liaison, lui témoigne tout Is plaisir qu'il aurait à la renouveler, et l'engage avec instances à l'aller voir. M. Fonce ne savait trop ce que la prudôice lui commandait, quand, dix jours après, le poignard de Charlotte Corday déllyra la France de Marat, et M. Fonce des embarras de son amitié. (NoU de M. dé MorUrol)

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