CHAPITRE XXV
Lettie de Marat. — Cause de son amitié pour Bpasot. — Marat fait lui-même ses articles sur ses onvrages. — Il accable d'injnieflYolta qui semblait douter de Tiiifaillibilité de son génie. — Bzissot rend justice à ses connaissances en physiqne. — Eranklin lui-môme a rendu hommage à ses talents. — L'Académie des sciences fait supprimer un rapport qui lui était fayorable. — Acharnement de Marat pour obtenir un éloge de cette Académie. — Stratagème qu'ilemploie pour réussir. — Position précaire de Harat. — H n'était point yénal. — Son unique passion. — Son opiniâtreté, ses moyens pour parvenir. — Il fut en tout comédien et polichinelle j flagorneur de la multitude et tribun ayant d'être tyran. — Singulières confidences. -— Mépris de Marat pour les Bobespierre et les Danton. — Il veut se battre ayec Charles. — H menace la Conyention de se brûler la ceryelle. — L'idée delà Bastille lui faisait peur. — Lorsqu'elle fut par terre, il prétendit l'ayoir renversée; — Autres fanfaronnades. — Le colonel de dragons. — L*Ami du peuple, — Biissot rrône le premier cette feuille. — Son étonnement en la lisant — Brissot pardonne à Marat le mal qu'il lui a fait , mais il ne lui pardozmera jamais d'avoir prêché les massacres et l'anarchie, d*ayoir corrompu la morale du peuple, — Sans morale et sans humanité, il n'y a pas de république. — Porti«it de Màrat écrit par lui-même.
Lorsque je quittai Paris pour fonder le lycée de Londres^ l'amitié de Marat me suivit au-delà du détroit; mon établissement pouvait lui être utile sous plus d'un rapport* Il m'écrivait souvent. Il y a loin du style des lettres qu'il m'adressait alors^ à celui des infâmes articles qu'il a depuis publiés contre moi. On en pourrait juger surtout par la première lettre qu'il m'envoya après la publication du Traité de la Vérité, Ce fut du reste la seule fois qu'il parut sensible à des éloges qui, à ses yeux^ étaient toujours trop modérés.
« Une longue et cruelle maladie, mon très-cher ami, m'a privé longtemps du plaisir de m'entretenir avec vous, et je saisis les pre»
miers moments de ma convalescence pour réparer le temps perdu. Ces fréquentes rechutes me font croire que ma santé n'est plus à l'épreuve des fatigues de l'étude, heureux si les instants de relâche qu'elle me laissera suffisent à finir mes ouvrages, et plus heureux encore si je puis voir arriver le temps où je serai libre de me livrer aux doux entretiens de l'amitié. Vous savez, mon très-cher, la place que vous occupez dans mon cœur.
CL Ma première lecture, après le retour de ma tête, a été tos Médita' tions. J'y ai vu avec plaisir le charmant persiflage du sceptique (je ne sais si le géomètre y prendra goût) , et avec plus de plaisir encore votre façon de penser sur le compte de votre ami. Si quelque éloge doit flatter, c'est celui que fait un ami éclairé : après votre amitié, votre estime serait pour moi le bien le plus flatteur, si Tune pouvait aller sans l'autre.
« Recevez, mon très-cher, mes sincères remercîments, pour toutes les démarches obligeantes que vous avez bien touIu faire au sujet de mes ouvrages, et continuez -moi vos bons offices ; on a besoin du zèle d'un ami quand on a à combattre une aussi puissante faction.
« J'ai vu M. du Yillars^ , H m'a dit que vos affaires avaient été retardées en France, mais espérait que les obstacles allaient être levés. Les âmes franches et droites comme la vôtre ne connaissent pas toutes les routes tortueuses des satellites d'un despote, ou plutôt elles les dédaignent. S<5uvenez-vou8 cependant, mon tendre ami, qu'il faut quelque ménagement quand on n'est pas les plus forts.
M Mes affaires commencent à reprendre une tournure favorable : mais si elle ne se soutient pas, jo me déterminerai à repasser & Londres, et comptez que le plaisir de me rapprocher de vous y entrera pour beaucoup, car je ne me flatte pas de vous revoir ici de longtemps.
» -Adieu, mon cher ami, aimez-moi toujours comme je vous aime. Madame la marquise me charge de mille choses honnêtes pour vous.
« jP. 8. Le journal de Maty, le Westminster Magazine et les autres journaux anglais ne sont pas à mépriser. J'ai écrit à Wirchaux qui m'a demandé des extraits. Répétez bien mes expériences. Si vous pouvez placer un certain nombre d'exemplaires de mes ouvrages chez Elmsley, parlez, je vous en enverrai à l'adresse que vous m'indiquerez.
1 Marat parle loi de Tillars, mort il y a quelques umées, membre de T Atiadémie française. (M.)
DB B&ISSOT. ISI
« Ecrivez-moi souvent ec voyez si quelque AnglaiB veut traduire les recherches sur le fer et l'électricité, je vous ferai passer des exemplaires corrigés. ]»
Marat avait fort bien remarqaé que les journalistes étaient les distributeurs privilégiés des réputations; mais samorgue^ son. insolence, ses prétentions, l'avaient fait éconduire par tous ceux qui l'avaient recherché. Il me savait lié avec plusieurs d'entre eux, et je crois que je dois à cette circonstance plutôt qu'à son estime, l'espèce d'attachement qu'il * me montra pendant plusieurs années. Sans cesse il m'adre^^ sait des extraits, des éloges de ses ouvrages écrits de sa propre main. Je ne pouvais concevoir qu'on eût l'impudence de s'encenser ainsi soi-même ; mais ne considérant que l'inustice dont je le croyais la victime, je déployais tout mon zèle pour donner de la publicité à ses écrits, et je réussis souvent. A peine m'en Temercia-tril une fois, et voici pourquoi : malgré mon estime pour ses connaissances et pour ses découvertes, je ne partageais pas entièrement l'admiration dont il B'honorait lui-même, et, doutant quelquefois de la vérité de ses propositions, je me permettais de retrancher ses exagérations, surtout dans les éloges; il ne me savait point gré de cette modestie que je croyais devoir avoir pour lui.
Plein du désir de le voir prospérer, je ne cessais de lui amener de nouvelles connaissances pour être témoins de ses expériences. Je ne sais par quelle fatalité on sortait toujours de chez lui content de ses tours de force et peu content de lui-même. Il s'exprimait difficilement, ses idées étaient confuses, et sa susceptibilité, qu'il était facile d'éveiller par la moindre objection, par le moindre indice de mépris et d'indifférence, cette susceptibilité, enflammant aussitôt ses esprits, le portait à la violence, brouillait toutes ses idées, et lui en faisait perdre le fil. Je vis un jour un effet frappant de cette irascibilité. Volta, si célèbre par ses expériences sur l'électricité, avait été curieux de voir celles qu'annonçait Marat pour renverser la théorie de Franklin. A peine ce dernier en eutil répété quelques-unes et entendu une ou deux observations.
i^l MEMOIRES
que se doutant de l'incrédulité de Yolta, ilTaccabla d'injures au lieu de répondre à ses objections ^
11 s'était aperçu cependant de sa dijfficulté à parler et à se modérer dans la discussion. Il cherchait un homme de lettres qui eût le talent de la parole^ et qui pût développer pour lui sa théorie. Après les développements, il aurait paru dans son temple, comme le dieu, pour recevoir l'encens des simples mortels. Il me fit plusieurs fois la proposition d'être son suppléant, son grand prêtre; je lui objectai ma timidité, mon ignorance en physique; il me promit de m'initicr, en peu de temps, dans les mystères les plus abstraits de sen découvertes.
Je persistai constamment dans mes refus, parce que je ne m'étais jamais senti un très-grand attrait pour la physique, parce que je ne me croyais pas assez de prestesse dans le poignet pour bien faire les expériences, parce qu'enfin mon sens intérieur m'él oignait plutôt qu'il ne me rapprochait de Marat. La curiosité, le désir d'apprendre, de connaître me l'avaient fait rechercher; l'envie de lui être utile, parce qu il me paraissait opprimé, m'avait fait entretenir sa connaissa^ce ; mais j'avoue qu'il ne m'avait jamais inspiré aucun de ces sentiments qui font les délices de l'amitié. C'est par ce sentiment d'humanité que je lui procurai quelquefois la vente de ses livres et de ses boites d'expériences. L'ardeur qu'il mettait pour recueillir le petit profit de ses ouvrages me faisait juger qu'il était dans la détresse, quoiqu'il eût aSsez de fierté pour ne pas me l*avoucr. Eh bien ! ce service que je cherchais si gratuitement à lui rendre^ lui a fourni la ma-
1 Awtte époque Yolta, AVLqatli Brloot donite dJ|iâ le nom deoélëbn, n'arait point encore aoqoiB son plus giand titre à la dâélirité par rinTentlati de sa pile électriQiie on uppÊodl électiomotear, invention qnl ne fat pas moins fAoondeendéoonrerteiidijriqQeaetoiiimiïixsqaelemioMBOc^ totélesoope ne l'ont été dans d'antres parties des solenoeB natarelks. En pretialii la oousobbs de fer, Kapoléon nomma Yolta oomto et aéoateor dn royataxiia d'Italie, oonme il «ralb nommé Laiflaee oomte et sénatenr de l'empire^ ei par nn hasaxd singa- Uor ki aotaees «nant 4 d^pionr kor perte tonAme Jour. YMtilet LatdÉbe i te se ma» 1826. (M>
t)È ÀBissot. ld:i
tière des injures les plus infâmes, qu'il m'a prodiguées depuis dans un de ses numéros. Loin de lui retenir le prix de ses ouvrages, j'aurais alors partagé avec Marat mon argent^ si j'en eusse été bien pourvu.
J'ai Jans tous les temps rendu justice à Marat, et je la lui rendrai encore, quoique je lui doive une partie des persécutions que j'éprouve aujourd'hui. Il était infatigable dans le travail, habile dans Tart de faire des expériences. J'entendis un jour Franklin lui rendre cet hommage. Ses expériences sur la lumière Favaient enchanté. Je n'en dirai pas de môme de celles du feu ou de l'électricité. Marat crut avoir fait des découvertes qui détruisaient le système de Franklin; mais ce dernier ne fut point dupe de son charlatanisme. L'académicien Leroi, nommé commissaire pour examiner ses découvertes sur la lumière, convint lui-même que celles sur le prisme étaient ingénieuses, et que Marat avait une adresse admirable pour les faire. Son rapport lui était à certains égards avantageux, mais quelques académiciens le forcèrent Je le supprimer
Marat était acharné à vouloir obtenir un éloge de l'Académie des sciences, et cet acharnement lui suggéra l'idée d'une ruse qui lui coûta un travail immense. Il entreprit de donner une nouvelle traduction des Principes d'optique de Ne\rton. C'était la meilleure manière de les détruire, car je ne doute pas qu'il ne les eût altérés. 11 voulait faire approuver cette traduction par 1* Académie. En la signant il aurait éveillé les soupçons et fait examiner l'ouvrage sévèrement Pouf éviter ces difficultés, il proposa à plusieurs de ses amis de lui prêter leur nom. Il réussit auprès du grammairien Bauzée, homme faible et doux, qui ne se méfia pas . de la manœuvre de Marat. A ce nom les commissaires de l'Académie ne balancèrent pas à donner, sans lire, une approbation et des éloges au livre de leur ennemi. Je ne sais quel fruit il en a retiré. Cette traduction est ignorée, quoi- <iue superbement imprimée. Marat me fit présent d'un exemplaire sur papier vélin, dans le commencement de la révo'' Ittlion.
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' A cette époque^ Marat était pauvre et vivait misérablement, et quoique depuis mon retour de l'Amérique je Taie peu vu chez lui, je ne crois pas qu'il ait changé de principes. On l'a accusé de vénalité, de corruption. Je n'ai cessé de le dire, il était au-dessus de la corruption. Marat n'avait qu'une seule passion, celle de dominer dans la carrière qu'il parcourait. L'ambition de la gloire était sa maladie, II n'avait point celle de l'argent. D'un tempérament bilieux, d'un caractère atrabilaire, il était opiniâtre dans ses sentiments, et constant dans sa marche. On peut juger de son opiniâtreté par ce trait : avec la plus grande difficulté à parler, il s'est cependant montré dans toutes les tribunes. Il oubliait tout pour ne voir que son objet.
Le désir d'arriver à son but lui faisait employer toutes sortes de moyens, mensonges, calomnies. Il fut en tout comédien. Il défendit le peuple comme il avait défendu la vérité en physique, non pour être utile au peuple, Marat le méprisait, mais pour parvenir à ses fins. La flagornerie envers la multitude était le meilleur moyen, il l'employa. Si la tyrannie lui eût été plus facile, il l'eût préférée. Mais il fallait être tribun avant d'èlre tyran.
Tous ses mouvements étaient d'un saltimbanque. 11 semblait voir un polichinelle dont on tirait tantôt la tète et tantôt les bras. Tout était coupé, décousu dans ses discours comme dans ses gestes. C'est que rien ne sortait de son âme, tout partait de sa tète, tout était artificiel.
Marat n'aimait personne, ne croyait point à la vertu; il n'ain^ait que lui-même. Jamais il n'a loué aucun écrivain. Il semblait que tous les talents, tout le génie, fussent concentrés dans lui. Il se croyait très-sérieusement seul capable de gouverner la France, et il en a fait la confidence à quelques amis. Obligé de marcher à la suite des Robespierre et des Danton et de soutenir le parti qui le protégeait, il avait le plus profond mépris pour ses chefs.
J'ai dit qu'il était audacieux, et cependant il n'était pas brave; il n'avait ni le courage d'un spadassin, ni celui d'un philosophe. Quoiqu'il ait voulu se battre un jour avec le
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physicien Charles, parce qu'il n'avait pas témoigné assez de respect pour ses expériences, quoiqu'il ait menacé un jour la Convention de se brûler la cervelle au pied de la tribune avec un pistolet qui n'était pas chargé, quoiqu' enfin il parlât toujours de sang, et qu*il défiât toute la terre, jamais ses fanfaronnades ne m'en ont imposé. Je l'avais vu de trop près, il était violent mais peu courageux. Sous le despotisme il craignait les bastilles ; il a encore craint les prisons depuis le règne de la liberté. Je citerai deux traits qui feront à cet égard connaître son caractère. Marat avait en 1780 concouru pour le prix fondé par la Société Économique de Berne, sur la question de la réforme des lois criminelles. Cette société difi'érait chaque année à prononcer son jugement. En 1782 j'annonçai ma Bibliothèque des lois criminelles, en dix volumes. Marat me pria d'y insérer le Mémoire qu'il avait adressé à la Société. Ce discours contenait des hardiesses qui devaient mécontenter le gouvernement. Je demandai à Marat s'il voulait que son nom parût : — « Non pas, me dit-il, la Bastille est là, et je ne me soucie pas d'y aller. » Il m'en laissa donc courir la chance à moi, dont le nom était à la tête de cette collection.
Je le rencontrai un jour aux Tuileries, en 1786 ou 1787. 11 y avait longtemps que je l'avais vu. Nous parlâmes de ses travaux. Je lui demandai pourquoi il s'opiniâtrait à suivre la physique, tandis qu'il avait contre lui toutes les académies et tous les physiciens ; je l'exhortai à consacrer ses travaux à la politique. Il est temps, lui disaîs-je de songer à renverser le despotisme ; réunissez vos travaux aux miens, à ceux des gens de bien qui ont juré sa perte, cette entreprise vous couvrira de gloire. Marat me répondit qu'il aimait mieux continuer paisiblement ses expériences parce que la physique ne menait point à la Bastille, et il me fit très-bien entendre que le peuple français n'était ni assez mûr, ni assez courageux pour soutenir une révolution.
Quand la Bastille fut renversée, Marat cessa de la craindre et quitta sa tanière; il prétendît même, deux ou trois mois après cette époque, avoir tous les honneurs de cet événe-
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jnent glorieux; et^ fabriquant je ne sais quelle histeire d*on colonel de dragons qu'il avait arrêté sur le Pont-Neuf, il me pressa de l'imprimer dans le Patriote Frariçais, U s'y donnait à lui-même des éloges si extrayagants^ que je ne pus me résoudre à cette complaisance. J'effaçai les éloges, j'imprimai le fait; ainsi modifié^ il était encore assez invraisemblable. Mais personne n'en ayant été témoin, Marat pensait que personne ne pouvait le contredire. Il disait dans ce ré* cit, écrit de sa main :
ft Le jour uême de la prise de la Bastille, nn détachement de hussards et de dragons, entrés dans Paris par la me de Sèvres, feignit de venir se joindre aux braves défenseurs de Paris. Us méditaient une trahison.
« H en faut convenir : soit terreur, à la vue de tant de bourgeois en armes, soit remords d'une conduite si lâche, leur air morne et sombre annonçait le trouble de leur âme. Celui qui écrit ceci les a vus, et peut le certifier.
« Arrivés sur le Pont-Neuf, leur chef s'arrêta en face de la statue de Henri lY, et dit au peuple : « Messieurs, nous venons nous réunir « à vous comme à nos frères, nous combattrons pour vous et je « vous annonce que vous aUez voir tout le régiment des dragons, a tous les hussards, et Eoyal- Allemand cavalerie. » Le bon peuple était enchanté, et ne voyait, dans ce détachement armé, qu'une addition à ses forces, qu'un secours de plus. Mais M. Marat, connu par d'ingénieux ouvrages en physique, et qui, dès les premiers moments du danger, avait donné des preuves du plus ardent patriotisme, perça la foule et s'adressant à l'oflcier : « Quel gage, monsieur, « lui dit-il, nous donnerez- vous de votre fidélité? Si vous venez en « armes vous réunir à nous, la soumission doit être la première preuve a de votre bonne foi. Commencez donc par mettre pied à terre, et rea mettez vos armes, pour les recevoir des mains de la nation. » L'officier garda le sUence.
a: Alors M. Marat fit observer à l'officier que ce silence annonçait un refus, et que ce refus manifestait une trahison. On refusait de le croire, et l'on croyait se mettre en garde contre tout événement sinistre en séparant ces hommes pour les distribuer en différents corps de gardes. Cependant l'événement justifia la justesse de sa conjecture. Ces hussards, ces dragons, refusèrent absolument de quitter
Jenni armes et leurs oherauz. Us furent présentés & l*H6tel-de* Ville, et y refusèrent de nouyeau de mettre bas les aimes. On les renvoya sons bonne escorte jusqu'à la barrière. »
Dans ce récit^ d'où j'avais retranché des comparaisons, telles que celles d'Horatius Goclès <c arrêtant, comme Marat, toute une armée sur un pont; » « le front audacieux de Marat faisait pâlir les hussards et les dragons, comme son génie pour la physique, avait fait autrefois pâlir TAcadémie ». il restait, certes, encore beaucoup d'honneur à Marat. Je voulais bien que ma complaisance servît à le faire valoir; mais je ne voulais pas qu'elle rendît ni lui ni moi ridicules. Jamais Marat ne put me pardonner la pudeur de mes retranchements.
Désespérant de trouver des journalistes adulateurs, il entreprit lui-même un journal. Je l'annonçai avec éloge, pour lui attirer des souscripteurs. En lui rendant ce service que je n'ai refusé à, aucun de mes confrères, je croyais être utile au public; Dieu ! quelle était mon erreur I Quelle fut ma surprise en lisant quelques-uns de ses numéros ! Gomment un écrivain qui se respectait pouvait-il se dégrader par un ton aussi vil, aussi scandaleux, aussi atroce ? Je l'avoue, je croyais Marat médiocre écrivain, logicien inconséquent, incrédule en morale, ambitieux et ennemi de tous les talents : mais je ne croyais pas qu'il violât tous les principes, toutes ^s lois, au point de calomnier les hommes les plus vertueux, de prêcher le massacre et le pillage. Je m'arrête ici, et je finis par cette réflexion : quelque mal que m'ait fait Marat, je le lui pardonne; mais je ne lui pardonnerai jamais d'avoir corrompu la morale du peuple, de lui avoir inspiré le goût du sang. Sans morale et sans humanité, il n'y a pas de ré-< publique.
Jamais, et malgré toutes les provocations de Marat, je n'ai voulu laisser échapper un mot des circonstances que je viens de raconter; les discussions personnelles m'ont toujours déplu : elles ne me semblaient que trop propres à servir les desseins des ennemis de la révolution.
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J'ai cru deyoir m'étendre ici sur cet homme qui a joué un rôle extraordinaire, parce qu'on apprend mieux à le connaître dans la partie de sa vie qui a précédé la révolution que dans celle qui a suivi. Depuis 1789 il a été constamment sur les tréteaux; auparavant on le voit chez lui et plus au naturel.
Le portrait que je viens de faire de Marat ne ressemble point du tout à celui qu'il a récemment tracé de lui-niôme. C'est que dans ce portrait léché, caressé avec soin, Marat ne s'est point montré tel qu'il était, mais tel qu'ii voulait paraître. On voit qu'il s'y est peint en miniature et tout en rose. C'est la première fois, depuis 1789, que rAmi du peuple n'a pas trempé ses pinceaux dans le sang. On s'étonne encore après l'avoir lu. L'homme des massacres de septembre et des trois cent mille tètes, parlant de sa morale, de son hu^ manité, de son indignation à l'aspect d'une cruauté : c'est à faire frémir! On dirait un tigre affublé d'une peau de mou ton.