‹ Mémoires de BrissotChapitre 48 sur 86 · IV · texte numérisé non relu

IV

Itâ MÉMOiRËS

sans que je m'y attendisse^ que son académie m'avait élu au nombre de ses associés. Plus tard il m'engagea à faire un voyage, et j'y consentis : mais sur les lieux, jevis combien était faible et médiocre cette académie dont on n'avait à louer que les bonnes intentions. L'on pouvait prononcer le même jugement sur les autres académies de province.. Le despotisme étouffait toutes les idées généreuses; une lettre du ministre les faisait trembler; je n'en conçus que plus d'horreur pour un gouvernement qui abâtardissait ainsi les esprits.

Tels étaient les ouvrages dont je m'occupais dans le cours des années 4780, 1 78 i et 1782. Je me délassais de mes travaux dans quelques réunions, ou dans des concerts qui avaient lieu fréquemment chez mon ami Mentelle; cependant je dois l'avouer, malgré les talents de son épouse, de démenti et d'autres célèbres clavecinistes, j'éprouvais à la fin un dégoût singulier de musique. Je ne trouvais de plaisir constamment agréable à mon âme que dans mes entretiens avec Félicité, dont la conversation valait un livre de philosophie, et dont j'aurais dû mieux suivre l'exemple et les conseils*

Parmi les amateurs de musique qui fréquentaient la maison de Mentelle, je dois distinguer un homme qui eut une influence bien funeste sur le reste de ma vie : il s'appelait Desforges d'Hurecourt. Quelle étjait son origine, je l'ai toujours ignoré; il avait le plus grand soin d'envelopper sa vie passée du plus grand mystère* .

Depuis que mon malheureux procès avec lui m'a forcé de faire des recherches sur son histoire, j^ai appris que, sorti d'une famille peu fortunée, il avait donné des leçons de clavecin dans la province, y avait amassé quelque argent, et que sa fortune, bien ménagée> le mettait à même de vivre à Paris avec l'air de l'aisance, dansles plus brillantes sociétés. On sait qu'alors les artistes comme les littérateurs étaient partout recherchés. Le talent mettait tous les hommes de niveau; il était à lui-même son père, son créateur, et on ne lui demandait pas sa qualité. Jouant le sentiment avec quelque adresse, parlant d'éducation et de phDosophie , affichant la plus grande ténération pour Rousseau, Desforges eut un titre dé plus

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pour être accueilli dans une société où se trouvaient des femmes sensibles et des amis de la philosophie; il en devint bientôt un des familiers. Félicité ne fut jamais dupe de son jeu; je ne crus pas longtemps à sa philosophie; mais je ne me méfiais ni de sa méchanceté et de sa noirceur, ni de son avidité pour gagner de l'argent par toutes sortes de voies. Il spéculait alors secrètement sur le crédit de ses amis et des femmes qu'il voyait; il spéculait sur la succession si fameuse et si romanesque de Thierry; il spéculait sur un commerce clandestin avec les îles. J'ignorais toutes ses intrigues secrètes, et j'avais la faiblesse de croire à toutes les protestations de désintéressement que me faisait Desforges : il voulait, disait-il, s'attacher à moi, me consacrer sa fortune, seconder mes travaux philosophiques. Je le remerciai d'abord sèchement; à son approche j'avais senti au dedans de moi quelque chose qui m'éloignait de hii; mais malheureusement je n'écoutais jamais cette voix intérieure, qui pourtant ne m'a presque jamais trompé.

Un autre individu que je rencontrai dans cette société, et auquel je m'attachai avec toute la force de mon cœur, fut Perreau, auteur de Mizrim, et de quelques autres romans politiques. Physionomie douce et ouverte, langage séduisant, aménité dans la conversation, âme sensible et tendre, raison éclairée, Perreau avait toutes les qualités qui peuvent procurer de véritables amis. Il contait avec un charme extrême. Je me souviens qu'un jour, ou plutôt une nuit, dans les beaux jardins de Roissy, il nous raconta, à Mentelle et à moi, avec un tel intérêt ses amours malheureux pour une religieuse, que des larmes coulèrent de nos yeux et que nous éprouvâmes le plus sensible déplaisir en arrivant à la fin de son histoire. Perreau était le gouverneur des enfants du comte de Caraman, et quoique cette profession n'eût pas altéré sa sensibilité, elle avait peut-être empêché sa raison de s'élever à ces hauteurs en politique d'où l'on pouvait découvrir la source des abus sociaux. Élève du fameux Quesnay et de Mirabeau VAmi des hommeSy il croyait à la possibilité de former de bons rois, et par eux de gouverner sagement de vastes États. Il ne voulait que des réformes partielles : c'était le but de tous ses écrits;

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ils ont contribué à la révolution. Il y a été presque entièrement ignoré, quoiqu'il eût pu être utile. Mais ses habitudes et ses principes rattachaient à la secte des modérés. Ce fut pour eux qu'il écrivait des articles dans VAmi des patriotes. Je le lui reprochai unjour : « Comment, lui disais-je, vous que je crois philosophe, vous que je crois pur, avez-vous pu contribuer à un journal aussi infâme, élevé par une cour corrompue pour détruire le véritable patriotisme? — Je veux, me répondit-il, purifier ce journal, et le rendre utile, en prévenant les maux que nous prépare l'anarchie. » Il voyait bien notre mal; seulement, avec tous les autres modérés, il confondait sous le nom d'anarchistes des hommes qui voulaient l'ordre, mais qui le voulaient à côté de la liberté et de l'égalité *.

Renverser cette royauté que Perreau croyait si nécessaire à la France, était dès ce temps le but de tous mes écrits, de tous mes projets. Je haïssais profondément les rois; je ne pouvais en entendre parler de sang-froid. La vue de Versailles me donnait le frisson et je n'allai qu'une fois au château. C'était avec la plus grande répugnance; mais j'obéissais à la femme que j'aimais et la mauvaise humeur qu'elle me trouva ce jour-là, et que j'attribuai à une autre cause, fut l'effet de ce spectacle royal.

Je formai, pour abattre le despotisme, un projet qui me paraissait infaillible. Il fallait, pour préparer une insurrection générale contre les gouvernements absolus, éclairer sans cesse les esprits, non pas par des ouyrages bien raisonnes et volumineux, car le peuple ne les lit pas; mais par de petits écrits, tels que ceux répandus par Voltaire pour détruire la supertition religieuse; mais paï'unjôumal qui répandrait de tous côtés la lumière. Comment exécuter ce projet?

J'avais remarqué que si les livres philosophiques étaient

, 1 Perreau avait débuté dans la littérature par Clariee, Outre Mizrim ou U Page à la cour, il a laissé beaucoup d'antres ouvrages philosophiques et qualquies poésies. Chénler a dit de son Traité sur la UgiOaHon naturelle^ qnç c'était le livre d'un écrivain sage et d'un bon citoyen. Après la révolution, Perreau devint professeur de droit naturel au ooUége de France et membre du tribunat. H était en* oore inspecteur-géaéral des écoles de droit en 1813. flû

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*e meilleur véhicule des révolutions politiques, de grands

obstacles s'opposaient à son efficacité. La crainte des bastilles

arrètaitle génie^ la crainte de la police arrêtait les imprimeurs; les libraires seuls bravaient les prohibitions. La difficulté n'était donc pas dans la vente, mais à trouver des auteurs et des imprimeurs; or, en plaçant lesuns et les autres en pays étranger^ loin des atteintes de la tyrannie^ on remédiait à ce double obstacle; car ensuite la cupidité des contrebandiers répondait du succès de l'introduction.

Plein de cette idée, j'imaginai que le projet de répandre en France les grands principes politiques s'effectuerait aisément^ si des amis intrépides et éclairés de la liberté pouvaient s'unir, se communiquer leurs idées et composer leurs ouvrages dans un lieu d'oii on les ferait imprimer et circuler par .toute la terre.

Je ne voyais qu'un seul gouvernement où cet établissement pût se faire avec sûreté, c'était l'Angleterre. Le seul cabinet de SainInJames n'obéissait pas aux impulsions du ministère français. Dans tout autre pays, même en Hollande, même en Suisse^ il eût aisément obtenu l'expulsion de ses auteurs, et peut-être même eût-il eu le crédit de se les faire livrer.

Afin d'inonder plus sûrement l'Europe et surtout la France, de tou3 ces écrits, et de mettre en défaut les alguazils , de l'inquisition française, je pensais qu'il fallait réimprimer en Suisse, en Allemagne en Hollande, les écrits politiques qui d'abord auraient été imprimés à Londres, ville on la liberté individuelle était portée au plus haut degré. La Suisse, l'Allemagne et la Hollande, voilà les contrées où l'impression, le papier et la main-d'œuvre étaient le moins coûteux, et d'où l'on pouvait plus aisément les introduire et les répandre en France.

Annoncer ouvertement ce projet c'était le faire échouer; il fallait lui donner une enveloppe pour tromperie cabinet de Versailles, et cette enveloppe était bien naturelle.

J'imaginai d'exécuter à Londres une partie de rétablissement pour les sciences et les arts créé par La Blancherie à Paris. Je devais y former un lycée, un muséum, où se réuni-

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raient â certains Jour de la semaine les savants, les philosophes de tout Tunivers, et où seraient rassemblées toutes les productions des arts; je songeai aussi à un journal consacré à propager les résultats de ces rendez-vous scientifiques, et qui servirait de passeport aux vérités philosophiques et politiques qu'il fallait inoculer dans tous les esprits français.

Tel était le projet favori que je nourrissais depuis quelque temps dans mon âme. La Blancherie n*y voyait qu'une copie du sien, et j'étais bien aise que sa vue ne s'étendit pas au delà. Mais j'avais besoin de coopérateurs pour les écrits, et de secours pour leur circulation, et il fallait mettre quelque discrétion en les cherchant.

Un ami des lettres plutôt qu'un homme de lettres, qui fréquentait alors la société Mentelle, s'offrit à moi pour ce double objet. C'était un Toulousain appelé Villar, d'une figure agréable, et d'une taille avantageuse. Il n'avait pas la vivacité de son (pays, mais bien toutes les minauderies d'un homme qui se croyait adoré des belles, et qui s'imaginait encore que ce n'était qu'une stricte justice. Ses mouvements langoureux, ses airs, ses prétentions, m'auraient éloigné de lui, si l'intimité qui paraissait exister entre lui et les académiciens les plus célèbres ne m'en avait pas rapproché. Il m'a paru depuis qu'il la devait à ses complaisances pour d'Alembert, qui dominait alors dans la littérature, et dont la cour nombreuse se recrutait sans cesse de nouveaux adorateurs. Yillar n'avait jamais écrit une ligne, mais il jugeait hardiment de tout et se faisait croire en citant à tout propos d'Alembert et quelques autres oracles de cette sorte. Je l'avoue, je fus dupe pendant quelque temps de son jargon. Je ne voyais pas que Villar vivait de ses complaisances et de ce trafic d'opinions.

Il me présenta chezËlie de Beaumont, avocat qui, grâce aux éloges de Voltaire, jouissait d'une réputation bien supérieure à son mérite*. Élie de Beaumont, me disait Villar, avait été enchanté de mon projet. Il haïssait le despotisme, il voulait

1 On sait qu'filie de Beaumont «Tftit fondé sa réputation ^)^ on Mémoire en favenr de Ca^ag. (M.) \

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contribuer à le renyerger et de. sa plume et de sa fortune. Il ne devait pas être seul dans cette honorable entpeprise. Une société d'hommes célèbres, obligée de garder le secret, mais dont il répondait, promettait les secours les plus étendus. Il ne fallait pas ménager l'argent.

Tous ces discours me furent exactement répétés par cet avocat que je trouvai superbement logé; la magnificence de ses appartements, son faste, excitèrent dans mon âme quelques préventions. Pour concourir à mon projet il fallait de la philosophie, Tamour do la liberté et de l'indépendance, et, cette philosophie, cet amour, ne se conciliaient pas facilement avec cet appareil de luxe. La philosophie n'est point en dehors et je n'aime pas à voir répétés partout de superbes portraits des héros de l'antiquité ; la plupart de nos hommes vivants me paraissent trop petits àieurs côtés. La simplicité dans les mœurs est un bien meilleur garant de la philosophie que toutes ces belles images. C'est une observation que j'ai été à portée de répéter chez un homme qui parut grand sur un théâtre éloigné, et qui s'est rapetissé dans notre révolution. Sa bibliothèque, à laquelle il ne touchait guère, était ornée de l'urne des Gracques, du portrait de Sidney, des bustes de Brutus.... Moins de charlatanisme et plus de vérité, et il n'aurait pas éprouvé le triste sort dont il a été la victime.

Cependant, sourd à ces avertissements secrets de mon sens intérieur qui auraient dû me mettre en garde, j'avalai à longs traits les éloges qu'Élie de Beaumont donnait à mon plan, ses protestations d'amitié et de secours pécuniaires. Nous rendrons la liberté à la France ! et cette idée enflammait son imagination; il me proposait ainsi qu'à Yillarde nous engager à l'exécution de ce projet par les serments les plus forts, il nous proposait de le sceller de notre sang. Moi, jeune et crédule, je lui disais : Point de serments, point de sang; je vous crois, donnez-moi votre parole, elle suffira. 11 me promit tout ; l'argent ne devait point manquer. Si je l'eusse mis à répreuve, peut-être aurais-je vu la fourberie de cet homme , dont un seul trait devait me découvrir la bassesse et la pusillanimité. Il me priait de garder un secret éternel sur lui, sur

son entrevue, parce qu'il risquerait de perdre ses diverses places, et surtout sa charge d'intendant de M. d'Artois; je ne vis dans cette recommandation^ quoiqu'elle me causât quelque peine^ qu'une simple précaution; et puîsje n'ai jamais exigé des autres cette indépendance philosophique à laquelle je m'élevais.

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