CHAPITRE XXXI
Villar. — Le Toulousain et ses gasconnades. — Voyage à Lyon. — Dijon. — Gnyton de Morveau. — M. Ponpîgnon. — Séance d'académie. — K. de Jnigné, évêqne de Châlons. — Ses bonnes et mauvaises œuvres. — Il sauve une femme d'un incendie et proscrit les jansénistes. — H succède à Christophe de Beaumont. — Son fanatisme. — Le député-archevèque chez Louis XVI. — Les huées du peuple. — Le peuple est vindicatif et ingrat. — La croisade contre la Prance. — La diligence de Lyon. — Le vicomte d'Astier. — L'apothicaire de madame de G-enlis, et ses souris blanches. — La nièce vaporeuse. — Bencontre du comte et de la comtesse du Nord. — La diligence d'eau. — Les bords de la Saône. — La jolie batelîère. — Arrivée chez Blot.
Par l'entremise de d'Alembert et des bureaux de bel esprit^ I qu'il fréquentait^ Villar se trouvait ainsi en relations avec une foule de personnages de tous les rangs et de tous les pays. 11 me promettait monts et merveilles. Tout le monde, disait-il, s'intéressait à mon projet ; c'étaient des comtes russes, j des princesses polonaises, des académiciens, des ambassa- ! deurs, tous, ses amis intimes, et qui devaient partout nous appuyer. D'Alembert avait écrit à Berlin, d'Argental en Tos- ) cane, un autre à Vienne, et La Harpe m'avait recommandé I particulièrement dans sa correspondance en Russie. D'un I autre côté, madame de Genlis en avait parlé au duc de Chartres, et celui-ci, qui partait avec Sillery pour l'Italie, devait nous servir et nous prôner. Enfin, tous les jours Villar avait I des audiences des ministres, une fois avec Vergennes, une autre avec Miromesnil, puis avec Lenoir ou Sartines, et au besoin il aurait été parler directement au roi ! Que ne pas espérer avec un tel soutien? Mais quand nous fûmes à la besogne, je m'aperçus bien que, dans le succès de notre entreprise, Villar cherchait autre chose que ce que je voulais qu'on y cherchât. Il en attendait bien plus ses avantages particuliers, que le triomphe de la philosophie et le bonheur de l'huis.
226 MÉIfOIBBâ
manité ; il m*écrivait, m'écrivait sans cesse, me recommandant chaque fois la circonspection, les ménagements pour ses amis et les amis de ses amis. Pour tout au monde, il ne fallait pas le compromettre à leurs yeux, comme aux yeux de Tautorité. Chaque ligne indépendante le faisait trembler, aussi eut-iKune fièvre continuelle depuis le premier numéro de notre journal jusqu'au dernier. Lorsque cet homme s'est vu plus tard jeté au sein des orages révolutionnaires, que n'at-il pas dû éprouver * ?
Plein de confiance dans les promesses de Villar et de Beaumont, je résolus de faire un voyage en Suisse, avant de me rendre en Angleterre. Ce voyage avait pour but de préparer à Neufchâtel desmoyens d'exécuter une partie nécessaire du plan que j'avais formé ; je voulais aussi y chercher des amis qui partageassent mes idées, et y établir des relations et des correspondances. Je pris la route de Lyon où j'étais attendu par mon ami Blot, chez lequel j'avais promis de séjourner; j'aurais voulu passer par Dijon où je désirais voir Guytou Morveau que je connaissais déjà, et que j'estimais également comme jurisconsulte et comme chimiste. Guyton offrait alors le singulier spectacle d'un avocat général de parlement professant un cours public de chimie, et publiant des vers qui pouvaient aussi le ranger parmi les poètes. Depuis nous l'avons vu à la Convention, où les fureurs de la Montagne paraissaient avoir subjugué son esprit, mais où ses vues et ses connaissances ne peuvent manquer d'être utiles à son pays si on veut les employer* .
' 1 YUlar, qui était de la oongrégation des doctrinaires, fut tm des premiers à prêter le sonnent constitutionnel. H deyint érêqne de Larol en 1791, fat dépaté à la Convention nationale, et devint suooessiTement membre du corps I^^islatii, inspecteur-général des études et membre de l'Académie française. C'était nn homme de goût et d'esprit, et d'une mod«kration politique qui ra fait passer partout inaperçu. U a écrit des lettres pastorales et des rapports à la Convention, quelques notices historiques, et des poésies tellement fugitives, que nous seiiona asseï embarrassé de dire où Ton pourrait les trouver. (M.) Il s'agit Id de ViUar (Noël-Gabriel-Luce), né à Toulouse le 18 décembre 1748, membre résddent de . rinstitut (3me classe) le 10 décembre 1795, mort à Paris le 28 août 1826. (L.) S Guyton de Morveau était avocat général an parlement de Dijon dès YOçe àa
t^ BBISSOT. 227
Je désirais encore voir à Dijon un académicien de cette ville avec lequel j'étais en relation; c'était Maret, savant estimable, qui, après avoir lu quelques-uns de mes écrits, m'avait témoigné de l'intérêt, et m'avait envoyé pour ma J5tbliothéque des lois criminelles, une dissertation sur un point de médecine légale qui n'avait pas encore été traité. Marels'é- Jerait contre le préjugé qui fait classer parmi les assassins Thomme qui en a blessé ou frappé un autre, lorsque celui-ci est mort dans les quarante jours qui ont suivi sa blessure: il démontrait que la mort survenue dans cet intervalle pouvait avoir une cause toute différente de la cause apparente, et il demandait qu'en de pareilles circonstances, on se décidât sur la cause réelle de la mort, et non parce qu'elle était survenue dans un temps déterminé. Maret était médecin et chimiste distingué ; il s'est associé à plusieurs travaux de Guyton de Morveau, et il'est mort victime de son ardeur à vouloir arrêter une épidémie qui désolait quelques cantons de la Franche-Comté.
J'avais le projet- de demander à l'académicien dijonnais dcâ nouvelles d'un éloge de Saumaise que je lui avais adressé, et que les statuts de la Société défendaient de me rendre, quoique je prouvasse que j'en étais l'auteur; Maret m'en offrit une copie, je ne sais ce qu'elle est devenue. Mon plan du Lycée de Londres, que je lui envoyai plus tard, lui parut excellent ; il fit tous ses efforts pour me seconder, il écrivit à plusieurs académiciens et à différentes personnes, entre autres à MM. Talberge et Droz de Besançon; enfin je n'ai qu'à me louer du zèle que le progrès des lumières et des sciences lui inspirait en ma faveur ^.
18 ans ; il se décida fort tard et abandonna le barreau pour se livrer exclusirenienc aux sdenoes, qni âoTialent M aoqn^ir un nom à jamalB célèbre. Ses procédés pour désinfecter l'air ont été adoptés par l'Eniope entière. Le poëme dont parle Biissot est le Rat iconocUute, publié en 1768. An procès du roi, il yota arec la majorité, et rendit d'immenses serviocs à la révolution par l'étendue et la variété ^de ses ootmaissanoes. On sait qu'on lui doit en partie le système monétaire qui nous' régit. H avait cessé depuis un an d'être administrateur de la Monnaie de Paris, lorsqu'il mourut en 1816. (M.) 1 Haret était secrétaire perpétuel de l'académie de Dijon, et associé ^ une
' L'abbé Delacourt m'avait aussi recommandé de voir k Dijon M. Poupignon, avocat au bureau des finances de cette ville, et qui avait partagé avec moi le prix sur la question de rindemnité des accusés reconnus innocents. Son mémoire, qui m'avait été communiqué, me semblait rempli d'excellentes vues et écrit avec talent; j'étais bien aise d'en connaître l'auteur. Ce mémoire me rappelle un fait assez singulier, c'est qu'à la lecture de mon discours dans la petite académie, et à l'ouverture du billet qui révélait mon nom, il y eut beaucoup de battements de mains, et celui qui applaudit le plus fort fut cet archevêque de Paris, alors évèque de Châlons, qu'on ne put sans doute accuser que cette fois d'avoir montré quelque sympathie pour les idées philosophiques et tolérantes. A Châlons comme à Pans, il s'est fait connaître par de bonnes et de mauvaises œuvres. Ainsi, on le vit persécuter, proscrire les jansénistes, et répandre ses bienfaits sur les pauvres de son diocèse. On me conta dans mon voyage, qu'au moment d'un incendie, il s'était précipité courageusement au milieu des flammes pour en arracher une femme prête à périr, et que lui-même faillit être brûlé vif en la sauvant. Devenu archevêque de Paris après la mort de ce Christophe de Beaumont, moins célèbre par sa haine et ses mandements contre les philosophes que par la sublime réplique qu'il s'attira de Jean-Jacques Rousseau, on assure que dans l'hiver de 1788 il vendit jusqu'à sa croix pastorale pour porter des secours aux malheureux qui mouraient de froid et de faim. Voilà assurément un dévouement évangéliquedont on doit lui tenir compte; mais sa conduite à l'Assemblée nationale, son opposition à toute espèce de réforme, à toute espèce de concession, le fit bientôt oubhor. Il ne sut pas se soumettre à de plus utiles et plus généreux sacrifices. Au nom du ciel et un crucifix à la main, le député-archevêque vint adjurer Louis XVI, dont il connaissait bien l'esprit timoré et la faible imagination, d'opposer son veto à tous les
foule d'antres sociétés savantes. H a trayaillé à TEncydopéctie et a laissé différente ouvrages qni attestent la variété de ses connaissances. Il est père de K. Msret, duc de Bassano, Vun des principaux ministres de Napoléon. (M.)
DE BBfSSOT. 2^5
décrets législatifs qui attaquaient les prérogatives du clergé ; ce fait connu motiva les huées dont il fut un jour poursuivi au sortir de TAssemblée; le peuple se souvient plus longtemps des outrages que des bienfaits. Juigné s*est depuis réfugié à l'étranger, où il rassemble tous les prêtres factieux et fanatiques qui refusent à la fois de reconnaître les lois de TÉvangile et de la patrie. Qu'en pense-t-il faire? Es^ce pour leur prêcher une croisade contre la France *.
Je ne suivis point la route que je m'étais tracée, parce que Blet m'en avait indiqué une autre, et qu'il devait venir audevant de moi. J'eus pour compagnon de voyage un capitaine de dragons , appelé le vicomte d'Astier, jeune homme assez instruit et fort aimable, avec lequel je m'entretins longtemps, pour me dédommager de ne pouvoir le faire avec un Italien qui s'était voué à un éternel silence, quoique nous lui adressassions souvent la parole en français, en italien et en latin ; il y avait en face de nous un apothicaire de la rue Saint-Paul, qui se disait fort grand ami de madame de Genlis ; il tenait sur ses genoux une petite cage contenant quatre souris blanches qui lui avaient été données par la spirituelle comtesse, et il menait avec elles une nièce assez jolie, mais sujette aux vapeurs, qui nous en donna à plusieurs reprises des échantillons. L'officier de dragons trouvait les yeux delà jeune personne fort à son goût, et pendant qu'il les considérait en dessous, je m'occupais des sauts et des jeux des petites souris blanches qui m'amusaient beaucoup. Du reste, temps affreux, chemins détestables, postillons impertinents, disette de chevaux, tout se réunit pour me faire trouver la route longue et ennuyeuse ; le jour, nous attendions; la nuit, il fallait courir : partant point de sommeil; et je ne sais encore par quel miracle nous n'avons pas versé deux cents fois. A Châlons, nous rencontrâmes le comte et la comtesse du Nord': une foule de monde entourait l'hôtel où l'on savait qu'ils allaient descendre; mes compagnons de voyage se joignirent à la foule; moi je profilai d'un instant de soleil pour
1 M. de Joigne rontra en France en 1802 et y vécut dans la retraite. (M.)
aller me promener. A mon retour, .les voyageurs russes étaient arrivés ; on me dit que le comte était fort laîd^ la comtesse me parut grande et bien faite^ et d'une physionomie aimable^ mais je ne maudis pas moins leur voyage^ car c'est à lui que nous devions la disette des chevaux.
A Châlons, nous primes la voiture d'eau. Autre compagnie, plus nombreuse, plus mêlée et plus mauvaise. Cependant j'y trouvai plus d'agrément; je dormais la nuit, et le jour je jouissais, du haut du pont, des points de vue les plus attrayants et les plus variés. En approchant de Lyon surtout, je fus surpris par un spectacle ravissant : c'était de tous côtés des maisons élégantes, situées au milieu de jardins et de bosquets. On m'assura qu'il était aisé de louer ces maisons toutes meublées, et où l'on n'avait besoin que de son bonnet pour venir coucher, car on y trouvait toutes les commodités de la vie. Quelles idéôs, quels désirs qui se raniment en cet instant dans mon cœur, ne formais-rje pas en les voyant ! Un de ces petits ermitages, et ma Félicité tant aimée, voilà tout ce que j'enviais, tout ce que je demandais au ciel de bonheur sur la terre ! Et ce vœu, en face des chalets de la Suisse, et des fermes rustiques de l'Amérique, combien de fois ne Taije pas répété! i
Blot me fit quitter la diligenée d'eau pour m'embarquer dans un petit bateau conduit par deux filles charmantes, et qui nous firent payer un peu cher l'étourderie de n'avoir pas fait d'avance un prix avec elles. Enfin, après cinq jours et cinq nuits de fatigue, j'arrivai au port. L'appartement qu'occupait mon ami offrait la plus riante perspective, il était situé visà-vis le pont volant, mes regards plongeaient sur la Saône et se reposaient sur ce coteau charmant de Fourvière, dont Jean-Jacques a fait un tableau si séduisant. Ce fut là que je passai un des mois les plus agréables de ma vie, dans la société d'un ami de mon enfance, longtemps uni avec moi par les mêmes goûts, les mêmes opinions, les mêmes projets; et auprès de sa femme, dont les grâces, l'instruction et la douce conversation intéressaient à la fois l'esprit et le cœur.