CHAPITRES XXXII ET XXXIII
Scrvau. — Brîssot lui fait une visite & Lyon. — Son esprit dans la conreiBation.' — lies Confessions de J.-J. Bousseau. — Serran se propose d'écrire contre cet ouvrage. — Les plus grands détracteurs dea Confessions de J.-J. sont les plus grands partisans de Voltaire. — Leur injustice. — Comparaison des Mémoires de Voltaire et des Confessions de Bousseau. — Entretien sur le Siècle de Louis XIV. Générosité du grand roi injustement louée par Voltaire. — Son despotisme excusé. — Servan aime avant tout sa liberté. — Crainte
\ que lui inspire la Bastille. — Lettre de Servan à Brissot.
Servan, si célèbre par ses écrits sur la réforme des lois criminelles, était alors à Lyon ; j'allai le voir. En entendant mon nom, il me sauta au cou, comme si nous eussions déjà été liés par une longue amitié ; il me repaercia du plaisir que lui avait fait ma Théorie des lois criminelles, m'exhorta à persévérer dans cette carrière. Nous passâmes deux heures ensemble, et jamais temps ne me parut plus court. Servan écrit avec un style plein de charme, mais sa conversation est encore plub séduisante que ses écrits. Il y a moins d'apprêt, plus de naturel, et cependant son imagination est toujours brillante. Les traits pétillants qui en jaillissaient à chaque instant m'étonnatent et m'ôtaient toute liberté de lui répondre.
Les Confessions de Jean-Jacques faisaient alors un grand bruit ; il en était indigné, quoique d'ailleurs il protestât de son admiration pour le génie de ce.^rand homme. Mais révéler les faiblesses, les vices des sociétés où Ton était admis, lui paraissait une violation de l'hospitalité, et le plus grand des crimes. Il se proposait de le démontrer. Il a tenu parole en publiant quelques lettres; mais il ne m'a pas convaincu. Servan n'était pas seul de cet avis. Si tous ceux qui 4e partageaient fussent descendus dans leur âme, pour y chercher la cause de leur haine contre cette œuvre de Jean-Jacquës, ils l'auraient peutêtre trouvée plutôt dans un intérêt personnel que dans leur respect pour les principes. La grandeur de Rousseau avouant ses fautes humiliera toujours l'orgueil qui en a de plus gra-
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Tes à se reprocher. Quant à Servan^ il était, dans son jugement, bien plus le défenseur de ses amis que celui de la Yéritéy car il était lié avec tous ces philosophes que Rousseau dénonçait; et, en cette qualité, il avait même été fort mal accueilli par l'auteur d^Émile, dans une visite qu'il lui avait faite au milieu de sa solitude.
Une chose digne de remarque, c'est que les plus acharnés détracteurs des Confessions de Jean-Jacques étaient tous les plus grands partisans de Voltaire. Ils trouvaient surtout indécent, affreux, abominable que Rousseau eût osé mettre par écrit et révéler au public et ses faiblesses et celles de madame de Wareus. Et pourtant comment s'est conduit Voltaire ? Il raconte des anepdotes cent fois plus horribles d'un de ses bienfaiteurs, de son ami, du Salomon du Nord ; et cet écrit voit la lumière du vivant même du prince qu'il outrage ! Et les amis de Voltaire n'ont pas, pour cela, cessé de Vadmîrer. Cependant, comme le caractère de l'Aristippe moderne me parait à nu dans ses mémoires! On l'y voit louer, admirer en public un prince dont il ravale en secret le mérite, dont il ridiculise les vices ; on le voit jeter le ridicule et Topprobre à pleines mains sur une foule de personnages qui en versent encore aujourd'hui des larmes ; on le voit détruire par ses satires les réputations qu'il avait créées par ses éloges; barbouiller de fumée les idoles qu'il avait parfumées de son encens ; on le voit ironique, jaloux, méchant, et s'applaudissant de ses méchancetés et de ses sarcasmes. Comparez-le donc à Jean-Jacques! Celui-ci est faible, et il s'accuse ; celui-là est vicieux et coupable, et il s'élève et se pavane. Certes, nul plus que moi n'admire le génie de Voltaire, et ne lui tient plus de compte du bien qu'il a fait à la philosophie et à l'humanité ; dans plus d'un de mes écrits, j'ai prouvé cette admiration; mais entre son génie et son cœur, entre ses confesions et celles de Rousseau, je crois qu'il y a un immense intervalle.
Je vis bien que tout ce que je dirais sur ce sujet à Servan ne servirait pas plus à le convaincre que lui-même ne m'a depuis convaincu. Je me rappelle qu'à Lausanne nous
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eûmes une autre canversation sur ces deux grands hommes, et qu'il ne s'étonnait pas moins (|u culte que j'avais voué à Rousseau, que de l'enthousiasme mêlé de réserve que j'éprouvais pour l'auteur de la Henriadeei du Siècle de Louis XIV * Ce dernier ouvrage fut même le sujet un peu long de notre entretien. Il est plus d'une partie de cette histoire que j'étais loin d'approuver.
Ce n'était pas Servan qui voulait disconvenir de tous ces faits. Il y trouvait un argument de plus pour justifier sa conduite privée, car s'il se méfiait moins du despotisme' de Louis XVI que de celui de son aïeul, il n'estimait pas plus le caractère de ses ministres que celui de Louvois ou de Letellier.
Je lui témoignai le regret que ressentaient tous les philosophes de le voir garder un silence opiniâtre. Il prétendit se justifier d'abord par sa mauvaise santé, et ensuite par l'intolérance du gouvernement. Peut-être contribuait-il lui-même à déranger sa santé, car, par exemple, il me dit qu'après avoir consulté Tissot et une foule d'autres médecins, ne sachant plus comment refaire son estomac, il s'était mis au hachis de viande pour toute nourriture. Le remède me parut étrange et le paraîtra sans doute à d'autres. La Bastille lui causait une indicible peur et presque des spasmes, quand il y songeait. Son imagination était tellement frapjpée que, croyant voir toujours des sbires à sa suite en restant en France, il passait neuf mois de l'année à Lausanne. Là, disaitil, et là seulement je puis respirer librement. Cette crainte me prouva que Servan aimait mieux sa liberté que celle du genre humain; peut-être aussi jugeait-il mieux du genre humain que moi.