LETTRE DE SERVAN A BBISSOT
n JTai reçn, monsieur, la veille de mon départ pour là Suisse la lettre que vous avez eu la bonté de m'adresser chez mon père. Ce que vous me dites sur mon avorton lyonnais m'a fort agréablement chatouillé. Plût & Dieu qu'un peu d^intérêt pour l'auteur eût produit Yotre iUusion sur l'ouvrage, qui^ véritablement, n'est qi^'nne esquisse
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éiaîqnée dans tin cadre d'académie. Je voufl avouerai que je suie fort indifférent pour les idées de M. le garde des sceaux ; je ne lui demande que paix et sûreté pour ma personne j qu'il emprisonne tant qu'il voudra mes pauvres pensées : hélas I c'est le moyen de faire vanter en prison qui l'on n'aurait pas regardé dans une rue. Ne pensez- vous pas comme moi, monsieur? ce qu'il 7 a de plus dair, de plus net dans le produit de l'étude et de la composition, c'est le plaisir qu'on 7 pre^d 'j c'est la première nuit des noces ; il 7 a certainement du plaisir à faire un enfant , fût-il un magot ; mais l'enfant tout fait ne donne guère que du chagrin. Béformer les hommes est une chimère quand on les connaît. Yous suez & changer une pièce de leur grande machine de morale, tandis qu'ils en gâtent mOle autres. La plus petite réforme tient à une complication d'effets et de causes qui décourage l'espérance; mais passer sa vie dans l'innocence, s'éclairer, se connaître mieux, devenir tous les jours plus indulgent pour des hommes qui ne sont que ce qu'il ne peuvent point ne pas être : voilà oe que tous les gardes des sceaux du monde depuis' Adam ne sauraient empêcher ni corrompre.
« Quant à la Bastille, monsieur, je vous déclare que je ne suis point de votre avis, et que ma conscience aurait bien de la peine à me consoler de la liberté de mes jambes ; je vous l'avoue avec pudeur et j'en dis mon meâ ctUpà; mais il n'7 a guère de vérité que je voulusse acheter par une année d'esclavage. Ce régime-là ne convient point à mon tempérament ; aussi vais-je en Suisse tant que je puis ; je m'y sens plus libre et plus heureux, j'y ai un moi; une plaine me serre en Fiance, je respire sur les montagnes de Buisse. Les mœurs, les esprits sont tout à i&it à ma portée ; je me croirais Chinois à Paris, je me sens compatriote en. Suisse. No doutez pas, monsieur, qu'en passant à Neufchâtel je ne demande quatre personnes, vos trois ouvrages et H. Osteryald. Je ne connais point Neufchâtel, et c'était une fantaisie qui me restait; qu'il me serait doux en vous 7 rencontrant de contenter mon cœur et ma curiosité I... Vous voulez, dites- vous , mon avis sur un projet d'éducation ; je vous dirai ce que je saurai ; mais ce que je vous dirai de mieux, c'est que vous n'en avez pas besoin ; yous ne me paraissez point du tout un homme à lisière, et quand on sait comme vous jeter toutes I9 idées en un seul moule, les idées des autres sont des pailles qui font quelquefois manquer le jet d'une statue, en se mêlant à la fonte. Au restej interrogez-moi, et le pis sera de vous répondre comme Socrate iJe ne U sais pas. Mais ce que je sais, oe que je n'oublierai jamais , c'est de vous estimer infiniment.
« Si mon commerce continue de vous convenir, daignez m'adrweer
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vos lettres à ZaïcMmiM, poste restante, «Tignore jusqu'à quelle yille il faut affranchir les letties pour la SuÎHse, en partant de Paris. Qu'il y aura loin de vous à moi, monsieur 1 Quelle distance de la rue Champ- Fleuri à une cabane suisse ! Toute la morale est entre deux. Adieu, monsieur ; quand vous ne saurez que faire, dites-moi ce que tous faites, mais point de Bastille, s'il tous plaît.
« P. S, J*ai prié mon libraire , en passant, d'envoyer à l'adresse indiquée les deux exemplaires que vous avez le courage de vouloir j je vous avertis en conscience que ma fille première est Un peu bavarde : j'avais 23 ou 24 ans ; il me semble qu'alors mon esprit salivait furieusement. Dans la jeunesse, on tire en grenaille ; dans la maturité, on veut tirer à balle.
n Je vous supplie de remercier cet aimable censeur dont vous me parlez; si la phrase du bâton des aveugles lui fait quelque peine, il faut la corriger et dire que les lois politiques sont un jonc qui se plie dans la main des ministres,
« Lyon, 29 octobre 1782. «
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