‹ Mémoires de BrissotChapitre 52 sur 86 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Visite à M. Poivre. — Délices de son habitation sur les bords de la Saône. — Ba charmante famille. — Son accueil bienveillant. — Son aimable et douce philosophie. — Sa modestie et ses ouvrages. — Son neveu Sonnerat et le voyage à la Chine. — L'abbé Baynal et le nègre de Madagascar. — Beniowsld et M. de Sartines. — Ce qu'eût été M. Poivre dans la révolution. — Quelques notes snr ea vie. — M. Dupont de Nemours mari de la veuve de M. Poivre. — M. Poivre échappe aux jésuites. — Perfidie dont il est victime dans les Indes. — > Combat sur mer. — H peid un bras dans le combat. — H ne pourra plus peindre. — Sa mission à la Cochinchine. — H en rapporte le poivrier et les différents arbres & épices qui enrichissent rue de France, dont il devait un jour êtie l'administrateur suprême.

Un homme célèbre qui ne me causa pas moins dïntérêt que Servan, fut Poivre, Tex-intendant de l'Ile-de-France ; je lui rendis une visite dans sa charmante habitation, située à quelques milles de Lyon, sur les bords de la Saône. J'y allai avec Blot et M. Lambert, directeur du collège, qui, après un excellent déjeuner, nous avait procuré une excellente voiture. Quelle charmante retraite que celle que possédait ce philosophe aimable 1 Un jardin délicieux enrichi des plantes qu'il avait recueillies dans toutes les parties des Indes; des bosquets, des cascades, des rochers, des grottes, des ombrages, une foule de perspectives variées, et le murmure d'un fleuve tranquille, sur lequel nous retournâmes en bateau : que tout cela me parut enchanteur et digne d'être envié ! Mais ce qui excitait surtout mon enchantement et mon envie, c'était la vue de son heureuse famille. Il n'avait que trois filles et une femme jolie et infiniment respectable par ses vertus et ses aimables qualités. M. Poivre m'accueillit sans faste, sans cérémonie, sans ce luxe de politesse qui accable et refroidit; il ne cessa de m'entretenir avec intérêt pendant tout le temps que je demeurai près de lui ; nous fîmes deux fois en causant le tour de son immense et magnifique jardin. Sa femme

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n'était point sur dos pas, et elle m'en parut plus aimable; je n'aime point ces femmes qui ont l'air de s'intéresser si vite aux étrangers et qui les suivent partout. Les jeunes demoiselles faisaient des bouquets pour des personnes qui vivaient familièrement dans la maison; elles ne songèrent pointa nous en offriri et j'en fus également enchanté; il ne faut point que des jeunes filles soient moins discrètes que leur mère, et d'ailleurs il n'est pas bon qu'elles prodiguent les fleurs au premier venu.

Au milieu de cette douce retraite, je croyais être transporté au sein de cet élysée peint par Rousseau dans son Héloîse. Les habitants m'en paraissaient célestes. La bonhomie^ la simplicité du maître^ la douceur et l'affabilité de son épouse, la modestie, les agréments de ces jeunes filles, tout m'attachait^ me transportait; il me semblait être au milieu d'une famille patriarcale^ j'y aurais passé toute ma vie. Félicité m'aurait paru la sœur de madame Poivre. La conversation ne languissait point avec l'homme instruit. Il savait tant de choses, il les savait si bien^ et il avait si peu de prétention en les disant! Yoilà ce que je cherchais depuis longtemps dans les savants, dans les philosophes^ ce que je n'avais jamais trouvé^ la science utile et sans prétention! Il ne me parla de ses écrits qu'avec la sévérité d'un rival. Cependant il en existe peu qui soient dignes de plus d'éloges pour leur mérite et leur utilité.

Ses observations sur les mœurs et les arts des peuples de l'Amérique, que des libraires charlatans ont publiées sans l'aveu de l'auteur, sous le titre de Voyage d'un philosophe, ont excité au plus haut point ma curiosité, et m'ont causé le plus vif plaisir. C'est avec raison qu'on a dit de cet ouvrage intéressant, précis, nerveux, qu'il contenait plus de choses que de mots; et qu'on y voyait partout en traits de lumière, comment dans l'univers entier la félicité, la population, la puissance des États sont en raison de l'agriiSulture et de la liberté; et à quel point la main du despotisme, celle de l'anarchie et celle de la superstition, rendent inutile la fécondité du sol le plus favorisé du ciel*

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~^Les voyages de Sonnerai dans la Chine et Thistoire de l'abbé Raynal faisaient alors le plus grand bruit. Sonnerai était neveu de M. Poivre, et il regrettait qu'il se fût trop empressé de publier son voyage. Il y avait remarqué une foule d'inexactitudes et de faussetés. La partie des Indes orientales, dans Thistoire de Raynal, était entachée des mêmes défauts ; il ne l'avait écrite que sur de mauvais mémoires. Poivre lui avait offert des matériaux, mais Raynal n'avait pas eu la patience de les attendre. Il avait imité Vertot, qui aima mieux pubUer un roman dans son histoire de Malte, que d'avoir la patience de la refaire d'après les véritables sources. Poivre fut témoin de la manière dont Raynal recueillait quelquefois ses renseignements. Allant un jour chez un ancien gouverneur de l'Ile-de-France, il trouva l'historien écrivant dans l'antichambre, sous la dictée d'un nègre. Poivre lui demanda ce qu'il faisait. Ce nègre, dit Raynal, est de Madagascar, et je prends des notes de lui sur cette île. Poivre ne put s'empêcher de sourire, à cette facilité de puiser partout sans s'informer si la source était bonne. Je fis observer à Poivre qu'il était difficile à Raynal d'avoir pu donner un tableaux exact des Indes orientales. On n'en peut rassembler les traits que dans les nombreux écrits publiés par les Anglais, presque maîtres en entier de cette partie du monde ; or ces écrits ne sont pas traduits, et Raynal ne savait pas l'anglais. M. Poivre convint de la justesse de cette observation. Il me donna des détails curieux sur Madagascar, sur la facilité d'y former des liaisons utiles avec ses nombreux habitants, en traitant avec eux amicalement et de bonne foi. 11 se plaignait que le ministère français ait toujours eu la manie d'y faire des établissements, et n'ait jamais considéré cette île que sous le rapport de 4a conquête. Il s'élevait avec force contre M. de Sartines, assez faible pour prêter l'oreille à ce Beniowski, aventurier hongrois, qui avait eu la témérité de venir de la Sibérie, par mer, à Madagascar, et qui voulait de nouveau conquérir cette île. En> effet, le ministre de la marine lui donna un vaisseau, des hommes, de l'argent : l'entreprise échoua; les hommes et l'argent furent perdus; les Madé-

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casses se brouillèrent avec les Français, rapprovisîonnement des îles de France et de Bourbon devint plus difficile que jamais. M. Poivre avait prédit tout cela; mais que peut à la cour le bon sens d'un homme qui ne se vend point, contre les instances des aventuriers qui promettent des monts d*or , et Tavidité des ministres et des commis qui ont rimbécillité de les croire? Ahl pourquoi le ciel n'a-t-il pas conservé cet homme instruit et bienfaisant, pour éclairer notre révolution? Ses idées eussent été utiles dans le conseil exécutif, si cependant il n'eût pas été victime de sa fidélité aux principes?

Mentelle, qui connaît toute mon admiration pour ce sage, que la France, que l'Europe entière doit révérer, m'a communiqué des notes sur sa vie qui sont pleines d'intérêt *. J'en ai fait Textrait suivant, pour mes enfants et ma Félicité.

M. Poivre était né à Lyon, au mois d'août 4719, d'une famille commerçante. 11 montra, dès son enfance, un esprit doux et facile, les plus grandes dispositions pour les lettres et pour les arts, un caractère bienfaisant, qui lui faisait désirer d'être utile à ceux qu'il connaissait, et à ceux qu'il ne connaissait pas.

Ses études furent brillantes ; il les avait finies dans un âge encore très-tendre, et commençait un cours de théologie à la communauté des Missionnaires de Saint-Joseph, à Lyon, dont le supérieur était ami de sa famille, lorsque les jésuites^ qui ne négligeaient rien, firent attention aux succès d'un élève qu'ils ne formaient pas, et qui croissait dans une maison avec laquelle ils avaient un point de rivalité. Ils cherchèrent à persuader au jeune Poivre de préférer leurs professeurs et leur compagnie.

Us représentèrent etl même temps à M. de Rochebonne^ alors archevêque de Lyon, le danger de laisser imprégner un enfant heureusement né, de principes qui n'étaient pas les siens. Cette seconde démarche détruisit l'effet de la pre-

1 Ces notes étaient de 1£. Bnpont de Kemçtm , qui a épotuié la yeaye de M. Voirre, femme digne par ses Tertns d'avoir été unie à ces deoz hnmmes Terfcpenx. iN<ote de MenUUê,)

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mière, et peut-être, sa,ns elle, M. Poivre eût-il été jésuite; mais il vit, avec le sentiment naturel de résistance que toute apparence de contrainte inspire aux caractères nobles, que Ton songeait à porter atteinte à sa liberté dans le choix de ses maîtres, et il pria ses parents de le faire passer à Paris dans la congrégation des missions étrangères; il y vint, il y finit son éducation, il s*y distingua.

Les supérieurs des missions étrangères se hâtèrent de l'affilier à leur corps, et de l'associer à leurs travaux. Us renvoyèrent en Chine, et lui prescrivirent de passer ensuite à la Gochinchine, quoiqu'il ne fût pas encore engagé dans les ordres sacrés.

Dans une relâche qu'il fit avant d'arriver à Kanton, il reçut d'une main trompée ou perfide une lettre en chinois, qu'on l ui dit être de recommandation, et dans laquelle, au cont raire, un Chinois qui avait été offensé par im Européen dénonçait cet Européen, qu'il croyait devoir être le porteur de sa lettre, comme un coupable dont la nation chinoise avait à se plaindre et qui méritait la mort.

Le jeune homme, rempli de confiance, se hâta de présenter la lettre au premier mandarin dont il put approcher, et fut I mis en prison. Les prisons sont très-douces à la Chine, il y apprit la langue. Le vice-roi de Kanton, intéressé par sa contenance noble, douce, patiente, grave, presque asiatique, touché de son ingénuité, indigné d'une si odieuse trahison, devint son protecteur, et lui procuratoutes les facilités qu'on refuse ordinairement aux Européens pour voir l'intérieur du pays.

11 y avait séjourné à peu près deux ans, lorsque se présenta Poccasion qu'il attendait pour aller à la Cochinchine avec les missionnaires qu'il accompagnait. Il s'y rendit et y passa deux autres années. Le vice-roi de Kanton avait approuvé et iacilité ce voyage ; et, à son retour, M. Poivre retrouva au même degré toutes les bontés de ce grand mandarin, qu'il suivit dans plusieurs tournées et dont il ne s'écarta presque plus pendant un an.

En 1745, M. Poivre revenait en France pour revoir (

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familJe^ rendre irrévocables ses liens religieux^ et retourner ensuite au bout du inonde, où rappelait son zèle. Le vaisseau qui le portait fut attaqué dans le détroit de Banca par un Anglais supérieur enforce, et combattit.il y a dans les âmes trèsélevées, même avec le caractère le plus doux, une répugnance naturelle à fuir le danger : pendant tout le combat, M. Poivre se porta sur la galerie, sur le gaillard, sur le tillac, partout. où il se crut le plus utile, aidant à la manœuvre, exhortant les soldats et les matelots, et surtout secourant les blessés : un boulet de canon lui emporta le poignet.

Pour donner une idée de la ^sérénité de son âme, nous dirons que le premier mot qu'il prononça en se voyant un bras de moins, fut : Je ne fourrai 'glus peindre. Cet amusement était alors pour lui une espèce de passion.

Peu de moments après sa blessure, le vaisseau fut pris, et M. Poivre, jeté à fond de cale, resta vingt-quatre heures sans être pansé; la gangrène s'était établie, il fallut faire l'amputation beaucoup plus haut. L'opération se fit à bord des Anglais et par leur chirurgien. Avant que l'appareil fût posé, le feu prit au bâtiment. Tout le monde y courut, et le chirurgien comme les autres; M. Poivre, abandonné, perdit une grande quantité de sang, et bientôt la connaissance : peutêtre fut-ce un bien, celte énorme saignée ayant prévenu et affaibli la fièvre inflammatoire, dont le danger est extrême sous le climat brûlant de l'Inde.

La vie est une si singulière énigme, qu'on ne peut jamais savoir si les événements qu'elle présente sont avantageux ou funestes. L'accident grave que venait d'essuyer M. Poivre fut la source de presque tout le bonheur qu'il a éprouvé. Quelle qu'eût été sa carrière, il y eût certainement déployé beaucoup de zèle, de talents et de vertus; et les missions étrangères, auxquelles il s'était consacré, présentent sans doute de grands objets d'utilité religieuse et même civile. Mais s*il fût resté missionnaire^ comme il n'y aurait pas manqué sans sa blessure, il n'aurait pas été administrateur ; il n'aurait pas donné d'importantes instructions et de touchants exemples à ceux qui le seront après lui ; il n'aurait pas goûté

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toutes les douceurs de la vie domestique et patriarcale; il n'aurait pas épousé une femme du mérite le plus rare, et laissé trois filles d'une intéressante espérance. Ainsi la Providence a compensé avec^usure pour lui et pour nous I9, perte de son bras.

L'auteur des notes ajoute que dans le combat M. Poivre fit une autre perte qui n'a point été réparée^ ce fut celle du journal de tout ce qu'il avait remarqué à la Ghine^ à la Cocbinchine, àMacao^ auquel était joint un grand nombre de dessins précieux. 11 espère que ces manuscrits seront tombes dans les mains de quelque Anglais éclairé, et qui se fera un devoir de les rendre un jour à la famille de M. Poivre. Je ne sais si ses vœux seront jamais remplis.

Voici un dernier trait à recueillir . En 4749, M. Poivre aVait été envoyé en qualité de ministre de France à la Cochinchine. Le roi de ce pays, surpris de trouver un jeune Européen avec lequel il pouvait converser sans interprète, prit pour lui la plus grande affection, et le combla de ses présents. M. Poivre, de retour à l'Ile-de-France, déposa dans les magasins de la Compagnie des Indes les présents et tout ce qu'il avait rapporté, et même tout ce qu'il ne rapportait pas; car il écrivait à cette compagnie : « Je vous ai remplacé différentes choses de mon argent, parce que je m'étais laissé voler par ma faute, et il n'est pas juste que vous supportiez cette perte. » On peut demander aux compagnies anglaise, hollandaise et française, combien elles ont eu de pareils agents, soit dans cette ville, soit à la Cochinchine. M. Poivre, ne se bornant pas à Tobjet de sa mission, recueillit avec soin les plantes les plus utiles, pour les introduire et les naturaliser à rile-de-France. Il y avait.apporté le riz sec, le cannellier, plusieurs arbres de teinture, de résine et de vernis, plusieurs arbres fruitiers et le poivrier qui porte son nom. Il était le bienfaiteur de cette île seize ans avant de se douter qu'il en serait un jour l'administrateur.

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