‹ Mémoires de BrissotChapitre 53 sur 86 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Le lieutenant de police de Lyon. — L'ami de Turgot. — L'avocat et l'homme de lettres. — Hommage lendn au mérite de Prost de Eoyer par Yoltaiie, Campomanee et Bomtzaw. — Kaurepag et Yergennes Ini adressent Joseph IL — Entretiens de l'Emperenr et du jnriscousulte. — Les coudes sur la table. — Joseph II et les Hongrois.

— Bathiani et l'éducation. — La nation charmante. — L'amitié pour le roi de Prusse. — Les Turcs. — Les spectacles et les prêtres. — Discrétion de Prost de Royer sur ces entretiens. — H craint d'indisposer Yoltaire que Joseph II avait évité. — Les panckoucklstes. — Bruys. — M. DusoleiL — Le gentil Lacretelle. — Portalia.

— Gilibert et le roi de Pologne; — Le pamphlet du comte de Fortia et de Caries Pougens. #

Lyon renfennait dans ses murs un homme de lettres qui avait entrepris une vaste collection de jurisprudence, où pour la première fois on parlait le langage de la philosophie ; c'était Prost de Royer. Comme lieutenant de police de cette ville immense, il y avait rendu des services, en y mettant en pratique les grands principes de Turgot sur l'économie dont il était l'admirateur : bien convaincu que le commerce illimité des grains était le seul préservatif contre la famine, il avait contribué à la destruction de ces gieniers publics qui ne servaient qu'à enrichir des spéculateurs aux dépens du public. Trop insouciant sur ses intérêts privés, trop généreux, Prost de Royer avait vu écouler une fortune assez considérable ; et obligé de se défaire de sa charge, il avait été réduit à vivre de son cabinet, comme avocat, et comme homme de lettres. Comme légiste, c'était alors le premier, et peut-être le seul homme instruit et éclairé que Lyon possédât. Comme littérateur, il avait bien quelque mérite, puisquHl s'était acquis l'estime et l'amitié de Voltaire, qui ne dédaigna pas de faire entrer dans un recueil de pièces diverses qu'il publia en 1769, un des opuscules que Prost de Royer lui avait adressés *.

1 Ce ncndl de Voltoire était une oompilatioa en • YOhmM, Intltalée ; £«f

Le mérite de Prost de Royer a peut-être été plus senti à l'étranger que dans sa patrie. Campomânés lui a accordé un juste tribut d'éloges dans le Corriei*o lUterario, journal imprimé à Madrid. J'ai lu cet éloge, parce qu'il se trouvait à côté d*un article sur moi-même, qui me flatta; il me prouvait que ma Théorie^ proscrite en France, s'était glissée jusque dans le pays de rinquisition. Le comte Romtzaw, ministre de Danemarck, avait fait placer le Dictiontiaire de jurisprudence dans toutes les bibliothèques publiques. Habent sua fata libelli; ce livre^ qui n'avait pas deux souscripteurs à Paris, en avait quarante à Versailles. Le ministre d'alors, il faut lui rendre cette justice, avait su apprécier l'auteur. Il lui en donna une preuve lors du voyage de Joseph II en France. Maurepas et Vergennes avaient engagé ce prince à s'entretenir avec le magistrat de Lyon, et il n'oublia point de suivre leur avis. Arrivé à Lyon il le vit et ne vit que lui. Prost de Royer m'a confié dans le temps, par écrit, les entretiens dont il faisait un grand mystère; et je crois maintenant qu'il n'y aurait pas d'indiscrétion à répéter ce que j'en ai conservé.

Joseph H, qui malgré son incognito avait été traité partout en frère de reine et en. futur souverain, permit à un simple jurisconsulte d'en agir avec lui sans façon. « Monsieur le comte, lui avait dit Prost de Royer dans leur première entrevue, je connais le protocole des cours; si vous y êtes strictement attaché, je vais attendre que vous m'interrogiez, et ne faire que répondre par monosyllabes. Mais vous avez visité la France; peu de personnes ont été assez heureuses pour vous approcher. Vous cherchiez pourtant des hommes; vous cherchiez la vérité, et vous allez peut-être terminer votre voyage sans l'avoir trouvée. Je suis capable de vous la dire; mais il faudrait me permettre de m'entretenir avec le comte de Falkeinstein, et non avec le fils de Marie-Thérèse; il faudrait me permettre de lui parler à mon aise, de le questionner

choses uttlêt et agréables; Tapoaaal» da Boyer a ponr titxe : Lettre à monseigneur rarehevéquè de L^fcn, dans laqueUe on traite du prit à intérêt à Lpat, appelé dépôt de Forcent (M.)

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même; car sans cela il n'y a pas 'de conversation possible. — Fort bien, répondit Falkeinstein; nous nous enfermerons ce soir, et nous mettrons les coudes sur la table.' » Ce trait n'est-il pas aimable? ajoutait Royer en le répétant.

Le sujet de leur entretien était la jurisprudence et -la législation; mais le jurisconsulte avait le droit de parler de tout, et il profitait de la permission.

Le soir du second jour il fit cette observation : a Vous laissez des regrets parmi nous, et vous le savez bien ; mais la nation est persuadée que vous ne l'estimez pas et que vous Taimez encore moins. » Après un moment d'inquiétude, de silence, Joseph demanda en souriant : « Mais quel peut être le motif de ce préjugé ! — Monsieur le comte, on se rappelle, et vous n'avez pu l'oublier, cet instant terrible où Marie-Thérèse, vous tenant entre ses bras et vous présentant aux Hongrois, leur demandait du secours contre la France. — Je vous entends, répliqua le prince en interrompant Royer avec vivacité, mais c'était Louis XY et les gens de son cabinet qui me faisaient la guerre. Tous sont morts aujourd'hui. — Me permettrez-vous encore une objection? — Volontiers. — Vous avez été élevé par le vieux Bathiani ; il détestait les Français. — Je vous entencfs encore, et, monsieur le lieutenant de police, vous êtes bien instruit; mais depuis que nous causons, me connaissezvous assez peu pour ne pas voir que je voyage pour me dépouiller des préjugés de l'éducation, et pour m'instruire partout? Croyez-vous que je ne prenne pas assez de peine pour réussir? — Me perraettrez-vous une dernière objection? — Voyons. — Vous avez parlé des Français à Paris. Vous vous êtes écrié : Nation charmante ! Rien de plus. L'éloge est mince dans votre bouche. — J'ai raison de dire que vous êtes instruit Oui, c'est à Versailles que j'ai prononcé ces mots, je m'en souviens; et j'ai dit vrai. En considérant la cour et la capitale, on voit là une nation charmante, et rien de plus. Mais dans le cabinet des administrateurs», chez les savants, chez nos amis (c'était l'expression par laquelle il désignait quelques hommes de la connaissance de Prost de Royer qu'il avait recherchés, des économistes comme Turgot), mais dans

les ateliers des artistes, maïs dans les provinces que je viens de parcourâr, il n'y a pas de peuple plus intéressant à tous égards ; et vous devez déjà savoir tout ce que j'en pense d'après ce que je vous en ai dit. — Je vois, ajouta Prost de Royer, que ce préjugé sur votre antipathie contre les Français ressemble fort à celui que Ton s'est formé sur votre attachement au roi de Prusse. Moi j'ose vous prédire qu'au premier instant où vous pourrez toucher à la Silésie... » Joseph sourit et ne répondit ,pas.

Mais l'intrépide questionneur ne devait pas le laisser si ' vite en repos, a On vous croit amoureux des conquêtes, lui dit-il, et ne cherchant la gloire qu'au sein de la guerre; il en est une digne de votre grande âme : c'est de renvoyer sur l'Ëuphrate ces Turcs affreux, ignorants et qui occupent insolemment le trône des Césars. Ce serait bien mériter de l'Europe et de l'humanité.^ — Vous ne le croyez sans doute pas, reprit Joseph d'un ton plus Sérieux; je n'envie que la gloire des administrateurs. — Mais si, comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire, vous approuvez les principes d'administration du grand-duc votre frère que vous chérissez si tendrement, comment ne les avez-vous point encore fait adopter à l'Autriche? — Oh ! je n'y puis rien, je ne suis que le premier conseiller de Sa Majesté ». Et alors Joseph ajouta des éclaircissements étendus sur la législation, la jurisprudence de son pays, et sur la manière dont l'administration y était dirigée.

Je voudrais pouvoir me rappeler plusieurs autres traits de ces entretiens, relatifs aux spectacles considérés dans leurs rapports avec les mœurs du peuple , et surtout quelques opinions sur les prêtres, qui faisaient connaître quelle deyait être la conduite de l'empereur; mais pour ceci, Prost de Royer était fort discret, et il n'en aurait pas confié une ligne au papier; il craignait autant de se compromettre en paraissant indiscret qu'en se faisant l'écho d'un philosophe, et' Joseph avait eu la prétention de le paraître. Le silence, je crois, lui avait été recommandé par Maurepas, ministre de cour et à petites vues , et Prost de Royer n'osa longtemps en parler

qae tout bas ; il me dit aussi qu'une des raisons de sa réserye, c'est qu'il avait craint . dans le temps d'indisposer Voltaire contre lui. Voltaire avait paru piqué au premier mot qu'il lui en avait dit. Joseph II était passé devant le château de Ferney sans daigner y descendre. Le philosophe en avait été vivement affecté, et son dépit eût été plus grand s'il eût su que le voyageur s'était arrêté plusieurs jours à Lyon pour causer avec un légiste. Ce dépit n'avait rien de philosophique, et le chagrin de Voltaire en cette occasion, comme celui de Racine désespéré d'un coup d'œil de Louis XIV, montre que les plus grands génies ont parfois de bien petites faiblesses. Prost de Royer, qui avait été à Ferney quinze jours après le passage du comte Falkeinstein, m'assura que Voltaire ne paraissait pas encore parfaitement consolé.

Prost de Royer, qui admirait Voltaire, qui était lié avec Turgot et tous les économistes, avait une grande haine contre les rédacteurs de V Encyclopédie, qu'il appelait les panckouckistes. Je me souviens que ses amis Bruys, avocat estimable, et Baron Dusoleit, ancien procureur général de la cour des monnaies, qu'il m'adressa à Londres, y firent publier, par le moyen de Linguet dont ils servaient eu cela l'animosité, une copie des plagiats des encyclopédistes, d'où il résultait clairement qu'ils lui avaient volé tout son premier volume. Prost de Royer espérait au moins qu'ils parleraient de son ouvrage; mais, avec de grands compliments et de petits prétextes d'occupation, le gentil Lacreteylle le promena de mois en mois, et ne le fit point annoncer.

Prost de Royer n'était pas le seul auteur de son Dicttonnaire de jurisprudence ; il s'était donné d'utiles collaborateurs. Portails, alors le jurisconsulte le plus renommé en Provence, lui avait fourni l'article Aix. Espaque, avocat de Montpellier, avait fourni celui d'Agrier ou de Tasque, mot barbare du droit féodal; et Gilibert, professeur d'histoire à l'université de Vilna, s'était chargé de la partie médico-légale. C'était un médecin habile qui avait sauvé du poison le roi de Pologne, et avait reçu une médaille d'or et une distinction beaucoup plus flatteuse. Un jour le prince conduisit Gilibert dans la ga-

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lerie de Varsovie, et lui montra son buste en bronze qu'il venait de faire placer parmi ceux des grands hommes de son pays.

La colère de Prost de Royer contre les panckouckistes me rappelle aussi un ^ petit pamphlet politique écrit par le comte Fortia et Charles Pougens, et qu'il s'amusa à me copier tout entier de sa main pour me l'envoyer à Londres. Cest à Prost de Royer que je dois la connaissance de Charles Pougens. aussi intéressant par le malheur qui lui a fait perdre la vue à rage de vingt-quatre ans, que par la science et l'érudition qu'il avait déjà, et qu'il a encore étendues. Charles Pougens n'est pas moins distingué par ses lumières que par sou patriotisme.

Je n'ai jamais pardonné à Prost de Royer cette insouciance qui l'avait jeté dans la dissipation, dans le besoin^ et qui l'avait séparé d'une femme spirituelle que, peut-ôtre, avec plus d'ordre dans son intérieur, il eût retenue près de lui. J'ai vu cette dame à Paris où elle vivait retirée dans la société de sa tante, madame de Saint-Germain. Royer est mort dans la misère, il a été peu regretté; et il méritait de l'être par la bonté de son caractère, et par son amour pour le bien public Ses qualités n'étaient obscurcies que par une prodigieuse vanité qui le ramenait toujours a lui-même.

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