‹ Mémoires de BrissotChapitre 54 sur 86 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Le ministre rroasaid. — Les Mémoires de Blair. — Le prêche des protestants. — La cène. — La comédie. — La sœur Nancy. — Les Brotteanz. — Les banqueroutes & Lyon. — Les portraHs des écheyins.

— M. Desforges. — L'exercice de collège. — Les jésuites à Lyon.

— IAjqs frères, il n'y a point do Portugal. — Le jésuite et la jeune fiUe. — C'était un eunuque. — La Bibliothèque. — L'Oratoire. — Le père Roubier. — La morale de Sénèque. — La guerre contre G^ève. — M. Francis d'Iremois. — Son patriotisme de ce temps-là

— Ses écrits. - — H imprime les œuvres de Rousseau.

Blot me procara 1 a connaissance d'un autre habitant de Lyon très-estimable, le ministre Frossard. Frossard a publié depuis deux ouvrages : Tun est une traduction des excellents Mémoires de Blair, l'autre est un traité sur la nécessité d'abolir la traite et l'esclavage des noirs, qui n'a pas peu contribué à dissiper les préjugés répandus par la cupidité sur ce sujet important. Frossard, jeune encore, dévoué à sa profession et à l'éducation des jeunes gens, s'était attiré l'estime de toifs les protestants, très-nombreux dans cette ville. Un jour il me conduisit au prêche, à une lieue de la ville ; j'entendis son discours ; je fus édifié de la bonne morale qu'il professait, et du recueillement de tous les auditeurs. 11 contrastait dans mon imagination avec le spectacle qu'offrent la plupart de nos églises catholiques, où l'on ne voit sur presque toutes les figures que l'air de l'ennui, de la légèreté, ou de la frivolité qui s'occupe plus des personnes que du culte. On fit la cène : c'est bien là le repas et le signe de l'égalité ; j'admirai une jolie demoiselle élégamment mise, qui buvait dans la ooupe immédiatement après une vieille assez dégoûtante.

Une autre fois, Frossard me conduisit à un spectacle différent; c'était à la comédie: on donnait 2e Sylvain, Frossard était soucieux et gai tout ensemble ; il connaissait les liens qui m'unissaient à Félicité, il avait entendu faire son éloge par madame Blot, et je lui avais montré son portrait. Le

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jeune pasteur semblait virement s'intéresser à elle, et surtout à sa sœur Nancy, sur laquelle il m'avait beaucoup questionné. Déjà il m'avait fait confidence de ses affaires, de l'état de ifon cœur et de ses projets. Il aimait surtout les Anglaises, et il me parla de plusieurs auxquelles on avait voulu le marier ; mais leur amour du luie l'avait épouvanté. Il désirait une jeune personne aimable et sensée, douée de quelques talents et d*un esprit cultivé, élevée surtout dans des principes de vertu et d'honnêteté. Enfin il semblait à chaque mot vouloir me désigner Nancy. Nous n'en parlions pourtant qu'en plaisantant à demi; mais à l'envielqu'il me témoignait de la connaître, aux prières qu'il me faisait d'entrer en correspondance avec moi, je compris facilement que le portrait de Félicité qu'il avait vu, et tout ce qu'on lui avait dit de la bonté de son âme et du charme de son esprit, l'avaient complètement séduit, et qu'il eût vivement désiré pouvoir devenir l'époux d'une sœur qui lui ressemblait, et qui était digne de faire le bonheur d'un honnête homme commelui. Les circonstances n'ont point permis que nous donnassions de suite aux projets que uous avions peut-être secrètement conçus chacun de notre côté.

C'est aux vertus et à la grande industrie des protestants, que Lyon doit une partie de ses capitaux et de sa grande industrie.

J'eus une idée de cette prospérité et de la nombreuse population de Lyon, de la gauté qui l'animait, en me promenant un dimanche aux Brotttaux^ l'aisance est à côté de la richesse, et l'on n'y entrevoyait pas la misère.

On m'a assuré qu'à Lyon il n'y avait pas quatre familles qui ne fussent pas tachées par quelques banqueroutes. De là vient qu'on les fait avec tant de facilité. L'opinion publique n'a plus de nerf contre la mauvaise foi.

On a vu des banqueroutiers emprunter à leurs meilleurs amis, à leur père, la veille de leur désastre, puis les coucher sur leur bilan. Aussi les banqueroutes sont-elles regardées à Lyon «comme un moyen sûr de faire fortune.

Dans l'Hôtel-de- Ville, on expose les portraits de tous les

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échevîns^ mais quand ils font banqueroute on les retourne^ et il y en a un grand nombre de retournés.

L'esprit de commerce est si prononcé dans cette ville, que M. Poivre, recommandé par le ministre, par le roi même, pour être prévôt des marchands, ne put être nommé parce qu'il n'était pas négociant ; et c'est cet homme qui est adoré aux Indes, qui devrait être béni en France par la transplantation des arbres à épice dont les fruits Tenrichissent.

La promenade délicieuse des Brotteaux offre plusieurs maisons agréables où l'on va se rafraîchir. J'y dînai un jour avec le musicien Desforges qui, me sachant à Lyon, était venu me relancer chez Blot. Il me parla de mes projets, de son violent désir d'y concourir : il avait, à l'entendre, des millions dont il pouvait disposer pour- quelque entreprise lucrative. J'écoutais tranquillement; pas un mot de réponse de ma part. Blot conçut de cette affectation la même défiance que moi; et pourtant j'ai pu m'y laisser tromper.

Si l'homme me paraissait bien insinuant, le musicien ne me semblait pas moins étrange; il était fort singulier de le voir se mettre en chemise et retrousser ses manches pour étudier certaines pièces qui, apparemment, ne se jouent qu'à tour de bras; je n'étais pas grand connaisseur, je vis seulement que sa manière est ce que certains amateurs appelaient le genre de l'expression ; c'est à peu près ce que nous appellerions de l'afféterie. Le possesseur d'un petit talent caresse doucement son clavier, et relève de temps en temps la main, qu'il repose ensuite avec grâce; de moments en moments, il soulève ses épaules, balance doucement son corps, et tourne quelquefois les yeux avec un air de tendresse qui va jusqu'à faire craindre pour lui la pâmoison. Voilà le genre de l'exprèssion, l'ardente, Vamoroso delicioso, comme disait M. Desforges.

J'assistai avec Frossard à un exercice public de collège, et je vis combien, là comme ailleurs, on prenait de peine pour tourmenter des enfants et en faire des ignorants. Pendant que les petits perroquets répétaient leur leçon, on me conta sur les jésuites deux traits qui prouvent combien les bons pères connaissaient le peuple et se jouaient de lui avec impudence*

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Uii jésuite enseignant les fidèles à Lyon dans, le temps de l'assassinat du roi de Portugal, disait à ses auditeurs : a Voyez Vaudace de nos ennemis, mes frères! On nous accuse d'avoir assassiné le roi de Portugal; eh bieni il n'y a point de Portugal. »

Un jeune père avait fait un enfant à une fUlé, qui vint se plaindre au recteur, et qui jetait les hauts cris. Le recteur récoute, cherche à la calmer, et lui promet qu'il va s'assurer du séducteur, vérifier l'accusation, et que s'il parvient à s'en convaincre, elle obtiendra tous les dédommagements qu'elle pourra désirer. Le recteur assemble aussitôt les anciens de la congrégation; on délibère, on prend un parti; le jeune père est appelé, on le réprimande, puis on se jette sur lui; on le lie et l'on en fait à l'instant un Abailard. Quand il est guéri, le recteur envoie chercher celle qui était venue lui demander vengeance, il l'injurie, la traite de menteuse, de calomniatrice, et offre de prouver à tous ceux qu'elle oserait tromper, que le jésuite qu'elle accuse d'être son ravisseui: était an eunuque.

Parmi les monuments que je visitai pendant mon séjour à Lyon, j'en dois distinguer deux, les hôpitaux et la bibliothèque de l'Oratoire. L'humanité paraissait enfin avoirété plus écoutée à Lyon qu'à Paris ; elle avait présidé à la distribution des malades.

La bibliothèque avait jadis appartenu aux jésuites; elle était occupée, ainsi que leurs vastes bâtiments, par les oratoriens qui leur succédèrent dans l'enseignement de la jeunesse. Rien de plus magnifique que la perspective de cette bibliothèque, dont la vue dominait sur le Rhône et sur les campagnes qui sont au delà. Le soin en était confié à un philosophe avec lequel j'étais en correspondance; c'était le pèreRoubier, ami de Blot.

Il gémissait des préjugés de son ordre et des chaînes qu'il portait. Un tendre attachement le liait à une femme respectable, mais sa religion lui défendait d'être amant, d'être mari, d'être père. Je lui conseillai de rompre tousses liens, mais il n'était pas riche, et craignait de ne pouvoir honorablement

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subsister. Mon oratorien n'avait pas encore la pratique de la morale de Sénèque. Qui se restreint aux besoins de la nature a besoin de si peu !

On ne pariait alors à Lyon que de la révolution qui s'était opérée dernièrement à Genève. La communication intime établie entre ces deux villes avait créé à Lyon deux partis, comme à Genève. Le bruit se répandait que les armées combinées de France, de Berne et de Savoie allaient enfin assiéger cette ville ; je résolus d'y aller avant que k siège fût commencé. J'étais avide de connaître ces républicains qui avaient l'audace de résister à trois puissances; j'étais invité d'ailleurs à ce voyage par le jeune d'Ivernois, qui figurait dans le parti des représentants K

D'Ivemois m'avait adressé quelques-uns de ses écrits sur les divisions qui déchiraient sa patrie. Tousses efforts tendaient à maintenir sa constitution primitive, et à réformer les abus qui s'étaient glissés dans l'administration de la justice criminelle. On voit quels rapports avaient dû s'établir entre nous à ce sujet;, d'ivernois se regardait comme un des premiers qui eussent essayé de fixer les regards des Genevois .sur cet objet si intéressant au bonheur des peupleç; et s'il avait eu quelques succès, il en faisait honneur, me disait-il, à ma Théorie des lois, qui lui avait ouvert les yeux à cet égard, et lui avait fait entreprenare la seconde partie de son écrit intitulé Offrande à la liberté. D'ivernois, regrettant que je me fusse adressé à Neufchâtel pour l'impression de mes ouvrages, m'offrait tous ses services pour l'avenir. Il avait une belle imprimerie, et était éditeur dus CEuvres de Rousseau. 11 pensait que je trouverais moins de gêne et plus d'économie chez lui qu'à Neufchâtel. Mais je ne pouvais profiter de

1 }£. dlvemoifl, api-ès aroir figuré dans les troubles qui agitaient Genève fut forcé d'abandonner cette ville à répoqne dont parle Briasot. U j rentra en 1 7 8&, et sembla ensuite répudier le parti républicain après qu'il eut aidé à son triomphe. • Il passa en Angleterre, d'où il lança vingt pamphlets contre la France. Au retour des Bourbons, l'ex-républioain, devenu le chevalier d'ivernois, fut un moment AGorédité en qualité de ministre de Genève près la cour de Londres, n s'est da IV. là

ses services à cet égards et ces motifs n'étaient que secondaires dans le désir que j'avais de voir Genève.

pnis retiré dans sa patrie, où il a publié de noaTeaox ouvrages en faveur de l'Angleterre, (M.)

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