‹ Mémoires de BrissotChapitre 55 sur 86 · CHAPITRE XXXVIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIl

Départ de Lyon. — Les fourgons de l'armée, de Jaucourt. — Le PMladelphien à G«nèye. — État de cette rille. — Les négatifs. — Les lepiéflentants. — Portraits des Genevois républicains. — D'Ivemois. — Hommage aux Genevoises de 1782. — Elles ont bien changé. — Clavière. r- Durovray. — Grenus. — La montre des grenadiers de Jaucourt. — Fuite sur le lac. — La famille de Clavière. — Les lettres de Calvin. — Le pouce embaumé de Bicbélieu. — Senncbier. — Beluc. — Saussure. — Le pasteur Vemes. — Souvenir d'une promenade de Bousseau sur le lac de Gknère. — Troncbîn et Toltaire. — Effroi du philosophe à l'aspect de la mort. — Bousseau laçant le corset de mademoiselle Levasseur. — Mallet-Dupan. — Ses critiques lourdes et méchantes. — Sa lettre à Linguet contre Yoltaire. — H déchire Brissot après son départ de Genève.

Quittant doDc et mon ami et sa respectable épouse^ et sa petite Henriette qui promettait déjà de devenir spirituelle et bonne comme sa mère, je partis pour Genève par la dernière diligence qui devait y transporter les voyageurs. Avant d'arriver, mes regards furent affligés dans le pays de Gex de la vue de voitures et d'équipages, sur lesquels je lisais ces mots en gros caractères : Armée de Jaucourt; c'était une guerre impie que mon pays faisait à Genève, puisqu'elle était dirigée contre le parti populaire en faveur de l'aristocratie, et j'en avais Tâme navrée. En entrant dans cette malheureuse ville, je voyais l'inquiétude et les soucis gravés sur toutes les figures ; il me semblait qu'on ne regardait en moi qu'un ennemi, puisque j'étais Français. Si j'eusse pu élevci* la voix,, je leur aurais dit : C'est un ami qui vient vous voir, vous consoler, qui vient gémir avec vous de l'atroce conduite du ministère français; malheureusement il est seul, et il est faible.

Je n'entrerai point ici dans le détail des causes de cette guerre civile qui s'alluma dans Genève, et de sa terrible issue; je les ai développées dans mon ouvrage intitulé le philadelp/iie» à Genève ouvrage qui parut en 1783. Il me suffit de dire

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que Genève était divisée en deux partis. L*un, composé de la haute bourgeoisie, voulait tout conduire à Taristocratie, on l'appelait le parti des négatifs; l'autre, nommé le parti des représentants, soutenait les droits du peuple.Ayant ^ule dessus dans la dernière prise d'armes, ce parti avait cassé ses magistrats ; onze d'entre eux étaient renfermés dans l'auberge des Balances. Pour les remplacer provisoirement, le peuple avait créé une commission de sûreté générale, composée de onze membres de son choix. Ils réunissaient tous Tes pouvoirs administratifs, et depuis quatre-vingts jours ils les exerçaient à la satisfaction de tous les habitants. Nulle ville n'offrait plus de tranquillité que Genève, malgré l'appareil militaire développé sur ses remparts, malgré les hostilités dont on la menaçait de toutes parts; la sûreté individuelle y était respectée partout, et pas un meurtre, pas une rixe ne s'y commit dans le long intervalle de cette dictature populaire.

A peine d'Ivernois eut-il appris mon arrivée qu'il vola à mon auberge; je crus voir en lui un Français, il en avait la vivacité, la loquacité et l'air avantageux; mais d'ailleurs son air franc et ouvert, ses manières agréables et prévenantes, et l'esprit qu'il déployait dans la conversation, effacèrent insensiblement l'effet de ses défauts. Il me présenta aux chefs du parti populaire, Clavière, Durovray, Vieusseux, Grenus et Dentand. Celui-ci, magistrat respecté par ses ennemis mêmes,, a mis depuis sa retraite à profit; il a publié deux bons ouvrages sur la réforme des lois criminelles. Je les vis tous réunis dans une société où se trouvaient plusieurs Genevoises qui se mêlaient à la conversation politique. J'apportais mes préjugés de France : la politique y paraissait une science lourde, ennuyeuse, indigne d'occuper une jolie femme. Plaire, amuser, était le grand art que les femmes devaient apprendre toute leur vie; et si la philosophie, dont je faisais profession, les obligeait à d'autres études, c'était à celle des vertus qui pouvaient rendre la société d'une épouse, d'une mère, utile et agréable à son époux et à ses enfants; en un mot, une femme livrée à la politique me paraissait un monstre, ou tout au moins une précieuse ridicule d'un nouveau genre.

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Il n'est pas douteux que si j'eusse voulu réfléchir sur mes opinions, je n'eusse bientôt découvert leur absurdité, et que j'eusse tourné le ridicule contre moi-même au lieu de l'exercer sur les femmes politiques; mais dans la plupart des circonstances extérieures de ma vie, entraîné par le tourbillon, j'ai plutôt été esclave des préjugés publics que l'apôtre de la vérité ; j'avais une bonne dose d'ailleurs de ces airs avantageux que je reprochais à d'Ivemois, de ce ton tranchant et leste dont on accuse si justement mes compatriotes ; et quand je me rappelle ma conduite à Genève et dans toute la Suisse, je crois que mes bons amis genevois durent me trouver bien français. Dans le cercle oiî j'étais, on parlait politique, et uniquement politique; je crus faire une excellente plaisanterie aux Genevoises en leur parlant à mon tour des découvertes en physique, en chimie, qui occupaient alors tous les esprits à Paris. Je croyais les payer dans la même monnaie de péd autisme, et je ne faisais qu'une sottise.

Hommage aux Genevoises de 1782! Nul pays (car alors je n'avais jamais vu les États-Unis) ne m'offrit de figures plus séduisantes. Je n'ai jamais fait cas de la beauté, des grâces, si la douceur et la modestie ne les accompagnaient pas; je trouvai tous ces dons heureusement réunis dans les Genevoises, Mais on m'assure que depuis elles sont bien changées, elles sont devenues françaises. Je reconnaissais le pays de cette adorable Julie ; et je me disais souvent que c'était là que ma Félicité, dont la tournure me paraissait plus genevoise que française, aurait dû naître; que c'était là que j'aurais voulu vivre avec elle dans la solitude.

Plus je me liais avec les Genevois, et plus je m'attachais à eux; mais .celui qui me séduisit surtout, celui que je commençai dès lors à regarder comme mon ami, comme mon mentor, fut Clavière. Sa conversation me paraissait plus solide, plus spirituelle, plus agréable que celle de tous les autres; ses idées comme ses manières appartenaient davantage aux cosmopolites, aux philosophes. U n'était point avantageux, point présomptueux comme la plupart de ses compatriotes; il doutait de lui-même, se défiait des faits et des hommes, en

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même temps qu'il était constamment occupé à leur faire du bien. Durovray était peut-être plus instruit, plus méthodique, mais plus opiniâtre et plus tranchant; on comparait Grenus aux premiers Romains^ et il cherchait à leur ressembler; je me souviens d'un mot qu'il me dit et qui le peindra. J'observais les canons qui étaient sur le rempart : On nous assure, me dit-il, que Jaucourt a promis une montre à chacun de ses grenadiers s'ils prenaient Genève; \oilà, me dit-il en me montrant les canons, voilà qui va briser les montres des grenadiers. Je crois que Grenus parlait de bonne foi, ej; que bien des Genevois étaient déterminés comme lui à s'ensevelir sous les ruines de la place plutôt que de se rendre.

Rien n'était plus touchant que le spectacle de leurs exercices, de leurs travaux; c'était la rage dans l'âmé qu'ils parlaient des puissances coalisées et de leurs projets homicides : on semblait être à Sagunte. On eut besoin un jour d'un grand nombre de mains pour quelques fortifications, les paysans des campagnes se présentèrent avec leurs pioches, travaillèrent avec adresse ; on voulut les payer, ils refusèrent en disant qu'ils partageaient les opinions des Genevois, et que les services qu'ils rendaient les payaient suffisamment.

En considérant ces braves gens prédestinés à la mort ou à la servitude, j'avais la larme à l'œil ; je ne pouvais contenir mon indignatioi!, et j'eus à peine pasi^é 48 heures dans Genève, que j'enfantai une adresse à ses intrépides habitants, pour les encourager à une vigoureuse défense. J'étais persuadé que les puissances n'auraient pas la lâcheté d'attaquer de vive force ; leur appareil ne me paraissait qu'une feinte pour amener une capitulation plus avantageuse . Je remis ma brochui^ë à d'Ivernois, mais au moment où elle allait être publiée arriva la catastrophe qui prépara la reddition de Genève.

Cette catastrophe fut précédée de la résolution que prirent les représentants d'envoyer dans la Suisse leurs femmes et leurs enfants, afin de ne pas les exposer aux horreurs d'un siège. Le lac leur offrait une grande facilité pour cette émigration. Rien de plus attendrissant que ces séparations de tant de familles,

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il semblait qae ces infortunés se vissent pour la dernière fois, Je soupai avant leur départ avec l'épouse et la fille de l'estrmable Clavière. Son épouse avait naturellement cette délicatesse de sentiment, cette finesse d'esprit que Marivaux et Grébillon le fils avaient mises à la mode dans Paris; et sa fiUe^ à cette douce physionomie, à ces grâces séduisantes des Genevoises, joignait une solidité de jugement peu ordinaire à son âge. Elle aimait avec toute la bonne foi du monde son mari et elle osait l'avouer, ce qui paraissait un peu provincial; mais je m'expliquai bien toute sa tendresse en voyant ce digne jeune homme , c'était la bonté personnifiée.

Les travaux militaires, qui absorbaient les esprits, ne m'empêchaient pas de donner quelque attention aux sciences et aux monuments. En entrant dans la bibliothèque de Genève, un frémissement involontaire me saisit à l'aspect du portrait de ce Calvin qui a eu tant de part à la révolution du seizième siècle, et qui a préparé celles qui signaleront à jamais le nôtre. On me montra beaucoup de lettres manuscrites de ce grand homme. Je ne sais pourquoi ces restes, qui semblent retracer l'existence physiques des êtres, attirent notre hommage, et font naître dans l'âme une douce mélancolie... Il n'est plus; sa main a tracé ces caractères; sa main s'est promenée sur ce papier. Ainsi la mort frappe ce que l'univers

même respecte Voilà ce qu'on se dit intérieurement, et en

touchant ces restes, on semble voir ces grands hommes et causer avec eux; on rapproche ainsi des siècles éloignés. Telle fat l'impression que me fit un jour le pouce de la main droite du cardinal Richelieu; il était embaumé, bien conservé. Voilà donc, me disais-je, ce doigt qui a signé tant de lettres de cachet,, la mort des Marillac, des Cinq-Mars, et tant de traités qui ont fait pâlir l'Europe. Je n'aime pas ce Richelieu; mais il avait du caractère, du génie, et les restes matériels du génie excitentdes mouvements involontaires d'admiration4^ns l'âme. Sennebier, qui me montrait la bibliothèque, était bien propre à m'en faire connaître toutes les richesses. Je regrettais sa conduite versatile en politique ; c'était le caractère des savants genevois; c'était celui de Deluc, à qui l'on doit en

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physique des expériences et des observations dont on n*a pas senti assez 'le prix en France. Le séjour de la cour de Londres avait achevé de lui ôter sa démocratie.

On pouvait faire à Saussure, que je n'ai point rencontré (il était alors assiégé dans sa maison), un reproche bien plus grave : il était un des ennemis les plus acharnés de la cause populaire. Les connaissances qu'il avait acquises dans la physique lui avaient déjà attiré Testime des hommes instruits, et je ne pouvais comprendre comment un homme instruit n'était pas le partisan de la démocratie. Elle n'avait jamais produit d'excès à Genève comme à Athènes, comme dans les petites républiques de la Grèce, où ses atrocités avaient plus d'une fois fait rappeler les tyrans. Quel motif pouvait donc jeter tant d'hommes instruits dans le parti des aristocrates? Peutêtre l'orgueil de lascience, orgueil ennemi de l'égalité, comme l'orgueil de la noblesse.

Le pasteijr Vernes, connu en France par ses querelles avec Rousseau, avait évité cet écueil. Il me parut franchement démocrate, moins franchement néanmoins que le ministre Anspach, qui me représentait un républicain des beaux temps de la Grèce et de Rome. En soupant avec Vernes, je trouvai dans sa conversation une aménité, une urbanité que je n'attendais point près du Mont-Blanc. Il me parla avec respect de Rousseau, avec douleur de leurs querelles; les accusations qu'il avait élevées contre lui déchiraient son âme, et n'avaient pas diminué l'admiration qu'il avait pour ce grand homme, il me citait avec attendrissement une promenade qu'il fit une fois avec lui au clair de la lune sur les bords du lac. La conversation tomba sur la Providence. Jean-Jacques, qui bégayait, balbutiait dans les sociétés, où il était presque toujours mal à son aise, parce qu'il était hors de son niveau, Jean-Jacquea, vivement ému par le silence de la nature, par le spectacle qui frappait ses yeux, parla de la Divinité en inspû*é. « Jamais, me disait Vernes, il ne fut aussi éloquent dans ses livres. Rien dans tout ce qu'il a publié n'approche de cet élan de son imagination. » Des larmes roulèrent dans ses yeux, et les miennes lui répondirent.

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Ce fait confirme bien ce que Rousseau disait de lui-même; c'est que lorsqu'il était li\ré à son âme, perdu dans ses rêveries, il avait des idées sublimes ; c'est que lorsqu'il était échauffé par un sujet qui l'intéressait, il devenait l'homme le plus éloquent du monde.

Tronchin venait d'apprendre à Voltaire la mort de l'épouse de Vernes, jeune femme douée de mille qualités, qu'il voyait souvent, ainsi que son mari, quoiqu'il en eût été maltraité dans ses Confidences philosophiques et dans plusieurs autres ouvrages. Le philosophe fut frappé de cette nouvelle, et ne sortit de ses réflexions que pour s'écrier : « Quoi! mourir si jeune! » Tronchin lui dit : « Vous craignez donc bien la mort, vous vieux et cassé? — Si je la crains! lui répondit Voltaire en lui serrant le bras; mettez-moi sur un échafaud; étendezmoi sur une roue ; là, brisé, rompu, prêt à périr, si je pouvais conserver la vie en évitant le coup de grâce, je dirais encore : Épargnez-moi ce coup et laissez-moi la vie*. — Voilà donc, s'écria Tronchin, le fruit de vos beaux systèmes : vous tremblez à l'approche delà mort, tandis qu'une femme, qui n'a que sa religion pour la soutenir, est morte avec la plus grande tranquillité. » D'après tout ce que m'a dit Vernes, Voltaire respectait, craignait Tronchin. C'est un trait de ressemblance entre cet écrivain et Louis XL Ils en avaient plus d'un autre dans le caractère.

Pendant un voyage qu'il fit à Genève, avant celui de 1764, Rousseau était souvent invité dans les premières maisons avec la demoiselle Levasseur; Rousseau ne manquait jamais de l'y conduire. Il disait à Vernes : « Elle m'a sauvé la vie, et j'aurai soin d'elle tant que je vivrai. » Vernes le trouva un jour occupé de la lacer; il parut surpris : Rousseau, sans quitter la besogne, lui dit : « Elle m'aide, et j-e le lui rends. » De pareils traits peignent l'âme vertueuse de J.-J. Ils donnent au prix et un sentiment plus vrai à la morale de ses ouvragées. Aussi ne suis-je point étonné que tant de personnes

1 Ces paroles sont les mêmes que celles de Mécène, qui consentait à avoir toutes les infirmités pourvu qn*iL vécût. {Hôte de Brissot.^

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aient été en pèlerinage visiter son tombeau et Taient arrosé de leurs larmes. Groira-t-on un jour que ce monument de paix et d'oubli fut souvent couvert de libelles et de vers infâmes t Le traducteur renommé des Géorgiques a chanté le jardin d'Ermenonville, et il n'a pas dit un mot de Jean-Jacques, pas déposé une fleur sur sa cendre.

Mallet-Dupan, qui depuis a obtenu dans la révolution une célébrité si méprisable, alors peu connu mais ambitieux de rètre, Mallet-Dupan avait été engagé par Vernës à souper avec nous 5 soit défiance, soît indifférence, il ne vint pas. Vernea me parla dé lui avec estime; son début dans la littérature n'avait annoncé qu'un amplificateur emphatique , et il me citait un discours de réception prononcé par lui à Cassel, qui était un chef-d'œuvre de pathos. Quelques leçons de Voltaire l'avaient corrigé de cette manie de rhéteur : cependant le journal qu'il publiait alors, et qui faisait suite aux Annales de Linguet, prouvait qu'il n'était pas entièrement guéri, cap il était surchargé d'épithètes interminables, de métaphores gigantesques et dignes do Dalzac; ce défaut n'était pas racheté, comme dans les écrits de Linguet, par la vivacité d'imagination et des sarcasmes piquants contre les Jiommes qui dominaient alors, et que le pubUc n'était pas fâché de voir humilier. Les satires de Mallet étaient lourdes et sans goût. La nature le/fit méchant et peu plaisant. Ainsi, après la mort de Voltaire, qu'il avait courtisé, et dont il se vantait d'avoir été l'ami pendant six ans, il se mit à égratigner la réputation du philosophe dans une longue lettre adressée à Linguet, qu'il courtisait à son tour pour le déchirer plus tard. C'est par suite de ce caractère envieux et méchant que, quelques semaines après, il m'attaqua dans un de ses numéros, sans aucune provocation. J'aurai occasion de revenir sur cette querelle et sur quelques autres que nous eûmes ensuite.

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