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CHAPITRE XXXVIII

Pèlerinage à Femey. — Les Délices. — Le marquis français. — L'église et le château de Ferney. — Le marquis de Villette. — Le frère de Marat. — Source de la haine de Marat contre Clavière. — Départ de Génère. — Bayle et le château de Coppet. — Aubonne et TaTemier. — Lausanne et Serran. — Berne et Frendensich. — Keufchâtel. — Le banneret d'Osterwald. — Le ministre Bertrand. — Mercier. — Le tableau de Paris. — L'Histoire philosophique des Indes de Eaynal. — Droz et M. Pope. — Arrivée dss prosc^ts genevois à Neufchâtel. — L'ami de Bousseau. — Bienfaisance de madame Dupeyrou.

Le quartier général des troupes françaises était au château de Ferney : je résolus d*y aller ; c'était un pèlerinage à la demeure d'un grand homme, et je comptais en profiter pour convertir quelques officiers français sur l'impiété de la guerre qu'ils faisaient. Je m'arrêtai aux Délices, jolie maison bâtie par Voltaire, et occupée par un marquis auquel j'étais recommandé : je crus être à Paris. Sa femme jouait la précieuse ; et les airs avantageux des officiers qui composaient sa cour, leur jargon ridicule, leur dédain pour les républicains, tout m'imposa la loi du silence. Était-ce à des êtres aussi frivoles de s'ériger en réformateurs du gouvernement de Genève î

A Femey, je vis le sanctuaire où était déposé le cœur de Voltaire ; on l'avait tendu de noir> et tout y rappelait l'âme et les sens à ce silence imposant que commande le souvenir du génie. L'église bâtie liar ses soins portait ce mot, qui devrait être substitué à tous ceux dont on surcharge les temples où l'ou adore l'Éternel : Deo, Il me fut impossible de pénétrer plus loin dans le château ; le général Jaucourt en disposait comme un maître; il appartenait à Villette, dont j'ai déjà parlé ; homme aimable, et devenu sage après des erreurs que la fin de sa vie lui fera sans doute pardonner. 11 vient de mourir martyr des frayeurs que lui causait la puissance des anarchistes, qu'il détestait sans oser les heurter. Tant de cou-

ra^e n'appartenait pas à un homme éle^é dans la mollesse, et qui s'était plongé dans tous les vices. C'était un grand pas d'en être sorti, d'avoir deviné les vertus qui font fleurir les républiques, de les avoir prêchées. Il faut l'avouer, il en avait un modèle sous les yeux dans l'estimable épouse qui lui avait été donnée par Voltaire.

Je fis ce pèlerinage de Ferney avec un jeune frère de Marat, non moins original que lui. Il avait jeté quelques écrits dans le torrent politique qui agitait alors Genève. 11 y était peu connu, et sa famille n'étant pas à l'aise, il prit le parti de passer en Russie oi d'y embrasser la partie du préceptorat, où l'on peut gagner de l'argent si l'on n'y gagne pas de la considération. L'histoire de ce jeune homme me rappelle un fait qui peut être la cause première de la violente haine que Marat portait à Glavière. Il prétendait que son frère de Russie lui devait de l'argent, il tira sur lui, et pria Glacière de prendre cette traite. Glavière, qui n'avait pas une haute idée de ses ressources, et qui se méfiait de ses manœuvres, refusa ; et depuis ce temps Marat ne m'en parla plus qu'avec un ressentiment que je ne pus apaiser*

Les armées combinées cernaient de plus en plus Genève ; on menaçait chaque jour de tirer. Le général Jaucourt publia une proclamation par laquelle il ordonnait aux Français qui étaient dans la ville d'en sortir, sous peine d'être pendus. Je fus donc obligé de quitter cette malheureuse cité, dont je prévoyais plutôt le déshonneur que la ruine. Je dirigeai ma route vers Berne.

Le château de Goppet, que je vis en passant, me rappela le célèbre Bayle qui y avait été précepteur.

On sait qu'un prêtre catholique avait séduit la jeunesse de cet homme que Voltaire a placé au premier rang des dialecticiens et des philosophes sceptiques, et qu'il l'avait fait abjurer. Rendu à lui-même, Bayle était bientôt revenu à sa première croyance et par suite de l'édit qui bannissait à perpétuité ceux qu'on appelait des relaps, il s'était retiré à Goppet. Là, celui qui devait un jour instruire l'Europe entière, fut réduit au triste métier de pédagogue.

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En passant à Âubonne, je songeai quelques moments à cet infatigable voyageur Tavernier qui n'avait pu y trouver le repos. C'est d' Aubonne que Ton jouit du plus beau pomt de vue de la Suisse , et peut-être du monde. Tavernier disait qu'il n'en existait de comparable que dans les environs d'Éri van. Que de souvenirs délicieux à Taspect du beau lac de Genève et des coteaux charmants qui l'avoisinent ! J'aimais, j'étais heureux, et les lettres de Julie et de Saint-Preux dont j'étais pénétré me rappelaient mille situations enivrantes. Je n'aurais pas souhaité d'autre demeure ; les hommes y étaient simples, leschampsy étaient solitaires, et la nature y était belle, quoique l'hiver couvrît ces contrées de ses neiges pendant une grande partie de l'année. L'hiver n'a rien qui me repousse : il force les hommes à vivre en famille ; on y est moins assiégé d'importuns ; l'âme est plus livrée à elle-même, il semble que l'intensité du froid lui donne plus de nerf et plus de vie.

A Lausanne je ne vis que Servan. Lausanne, rivale de Genève, triomphait de son malheur ; Lausanne, esclave de Berne, ne \ voulait pas que Genève secouât le joug de l'aristocratie. Je quittai avec empressement cette ville que sa position appelait à la liberté, que la frivolité des mœurs de ses habitants con damnait à la servitude. Berne me parut un tombeau; il offrait en effet le silence des catacombes. Les rues en sont régulières^ les bâtiments agréables, les environs charmants, mais ce silence des hommes et des choses m'annonçait l'inquisition qui enchaînait les idées; mon âme ne s'ouvrit que dans une conversation avec Frendensich, membre du sénat ou qui allait le devenir. Ce jeune et respectable Suisse, qui remplissait alors la place de secrétaire de la Société économique de Berne, s'était plus livré à. l'étude des sciences qu'à celle du gouvernement de son pays. Il gémissait sur les préjugés, sur les entraves qu'on mettait à la pensée, mais ses livres, et son union avec une jeune et jolie femme qui l'avait rendu père de deux enfants, lui faisaient oublier les maux et les excès du genre humain. Frendensich me parla des nombreux discours envoyés à la Société économique sur la réforme des lois criminelles, pour disputer le prix proposé, '

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J'étais surpris qu'on différât le jugement ; il me parut que c'était une manœuvre du gouvernement de Berne, qui voyait avec peine que les esprits s'agitassent sur cette question politique, et qui craignait que, l'horizon ne s'éclaircissant, le peuple ne voulût enfin porter aussi la main sur le sceptre. Les progrès de la liberté et de la philosophie obtenaient chaque jour de nouveaux succès dans ce pays. Un dé ses habitants, que je ne connaissais pas, M. Lehmann de Detershague, recteur du collège de Bure, a traduit, en 1791, mon Traité de la Vérité. Je ne sais si sa traduction a été publiée.

Neufchâtel, où je me rendis après avoir passé deux jours à Berne, a été décrit dans un trop grand nombre de relations pour que je m'y arrête. Je descendis chez le banneret Osterwald qui y avait établi une vaste imprimerie, d'où sortaient presque tous les bons livres poUtiques et philosophiques dont la'France était alors inondée. On les introduisait facilement en contrebande à travers le mont Jura, et Lyon offrait ensuite des facilités pour les distribuer par toute la France. Neufchâtel avait succédé dans cette branche de commerce à la Hollande, et la France payait un tribut immense à ce petit État, pour recevoir des lumières qui sortaient de son propre sein, et dont la proscription était tout à la fois une absurdité et un crime de son gouvernement. Que ne surmonte pas l'amour de l'or! L'inquisition du cabinet de Versailles avait cru fermer tous les passages à la lumière en garnissant les frontières de la Flandre de ses sbires. Le génie de la liberté avait changé de place , et transporté ses ateliers au milieu des montagnes où l'inquisition ne pouvait pénétrer.

J'admirai l'établissement de M. Osterwald, dont la situation était charmante et bien choisie ; elle était sur le lac. Osterwald était un vieillard instruit ; mais sa fille, veuve du ministre Bertrand, le surpassait par ses connaissances singulièrement étendues. Elle était vraiment digne de la place à laquelle l'électeur palatin l'appela depuis en lui confiant une maison d'éducation publique à Manheim. Son mari dut sa mort à l'excès de son travail. Il avait entrepris une nouvelle édition des Arts et Métiers de l'Académie des Sciences j

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avec des additions immenses puisées dans des sources inconnues aux auteurs de ces arts.

Ce respectable ministre était originaire de Toulouse , et descendait de Jacques-Henii de Bertrand, dont le petit-fils Jean fut successivement président au parlement de Paris, garde des sceaux, archevêque de Sens et cardinal. Henri Bertrand, chef de la famille, et bisaïeul du professeur suisse, avait embrassé la religion protestante, et était sorti de France, abandonnant forcément ses biens à des collatéraux catholiques. Les décrets de l'assemblée législative ayant ressuscité des hommes que des ordonnances royales avaient déclarés morts civilement, la veuve de M. Bertrand réclama quelques parties de ses biens ; j'appuyai alors inutilement sa réclamation. Quant à elle, lors de rétablissement que le marquis Ducrcst voulut fonder à l'instar de celui de Frankenihal, je l'avais proposée pour le diriger. On ne pouvait naieux choisir ; madame Bertrand avait autant de tolérance que de lumières et de dévotion, et point de bigotisme. Mais il a mieux valu pour elle qu'elle restât à Manheim.

Je trouvai à Neufchâtel Mercier, qui était alors occupé à faire imprimer la suite de son Tableau de Paris, ouvrage dont la philosophie facile, et plus à la portée du peuple que celle de Raynal, n'a pas peu contribué à accélérer la révolution, en ouvrant les yeux des Français sur une foule de préjugés et d'abus. Plus de cent mille exemplaires de ces deux ouvrages furent répandus en quelques années par toute l'Europe. On faisait huit éditions à la fois de VHistoire philosophique.

La crainte de la Bastille et le désir de donner à ses tableaux toute l'énergie possible avaient forcé Mercier à choisir cette retraite. Mais, quoiqu'il jouît d'une vie agréable, il me parut regretter les spectacles et les petits soupers de Paris, dans lesquels il avait passé la moitié de sa vie. La solitude ne riait pas à ses yeux comme aux miens. 11 aimait mieux observer dans les villes les hommes et les ridicules , que jouir de lui-même et de la nature dans les campagnes solitaires.

Que les amis de la solitude se réfugient dans la Suisse,

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voilà leur patrie. La hauteur imposante des montagnes, ces sapins mélancoliques qui couvrent les collines, ces vallons où sont disséminées les habitations, ces lacs dont Tonde paisible les arrose, tout entraîne l'âme à de douces méditations ; elles sont douces encore quand vous les portez sur les hommes épars dans ces lieux solitaires ; vous retrouvez en eux cette simplicité de mœurs, cette douceur de caractère, cette raison éclairée que je souhaiterais voir répandues parmi toutes les nations, parce qu'alors tous les hommes deviendraient véritablement des frères.

Tel fut le spectale agréable dont je jouis en parcourant le Val de Rhus^ le Locle, la Chaux de Fonds, délicieuses habitations placées dans un beau vallon entouré de toutes parts de hautes montagnes, couvertes de neiges pendant six mois de l'année et qui en défendent alors l'entrée aux importuns et aux étrangers. Il me semblait être dans cette île séparée de tout Tunivers, quoique près de Sainte-Hélène, dans cette île décrite avec tant d'intérêt dans l'histoire de Cléveland, et où s'étaient réfugiés des protestants français. C'était la même vie, les mêmes mœurs, mais une industrie bien plus active. Il semblait que le génie des arts y eût fixé sa demeure; ce génie se montrait partout dans l'art de construire les moulins comme dans rhoriogeric. 11 se montrait aussi dans Tart d'animer les automates, dont on doit le perfectionnement à ce célèbre Droz, que la France n'a pas connu, et qui aurait pu lui être utile dans la fabrication des monnaies. Je descendis dans cet abîme où trois moulins superposés les uns sur les autres sont mis en mouvement par un filet d'eau recueilli soigneusement dans la campagne.

Le génie de Droz fut porté à un tel point, qu'un roi voyant une de ses machines la crut réellement animée, et prit l'inventeur pour un sorcier.

Le nom de Droz et l'industrie des cantons de la Suisse me rappellent l'Américain Pope et son planétaire, que j'ai visité à Boston. Pope s'occupait comme Droz de l'horlogerie. La machine qu'il avait construite pour expliquer le mouvement des deux me parut d'autant plus étonnante qu'il n'avait eu

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aucun secours de l'Europe, et n'avait été guidé par aucun livre. Il se devait tout à lui-même; il était, comme le peintre TpombuU, Tenfant de la nature et de la méditation. Après avoir employé dix ans de sa vie à perfectionner son planétaire, il ouvrit une spuscription pour se dédommager de ses travaux. La souscription n'était pas considérable, elle n'a jamais été remplie. L'artiste, découragé, m'annonça un jour qu'il allait passer en Europe pour y vendre sa machine et en construire d'autres. L'Amérique est trop pauvre, me disaitil, et ne peut encourager les arts. Les mots : l'Amérique est trop pauvre me frappèrent ; ils pouvaient donner de fausses idées sur l'état de cette contrée, car l'idée de la pauvreté offre en Europe l'image des haillons, de la faim, et les États- Unis étaient loin de présenter ce triste spectacle ; mais quand les richesses sont à peu près également réparties dans un petit nombre d'individus, ces derniers ont un grand superflu ; ils peuvent l'appliquer à leurs plaisirs, comme à favoriser les arts frivoles. Quand au contraire les richesses sont à peu près également réparties dans toutes les mains, il y a peu de superflu, et par conséquent peu de moyens d'encourager les inventions agréables. De ces deux pays, quel est le plus riche, quel est le plus pauvre? Dans les idées européennes, et dans le sens qu'y donnait Pope, ce doit être le premier; mais aux yeux de la raison, à coup sûr, l'autre est plus riche et plus heureux.

En revenant de mes courses à Neufchâtel, j'appris la funeste catastrophe qui avait mis Genève au pouvoir des armées combinées. Ce malheur, affligeant pour les amis de Neufchâtel, n'était pas vu partout du même œil. De tous les coins de la Suisse on spéculait déjà sur l'émigration des Genevois.

Je rencontrai Glaviêre et sa famille chez M. Dupeyrou, et là, sous les yeux de ce philosophe, dont Jean-Jacques a tracé un portrait ressemblant, nous formâmes une liaison qui ne s'éteindra qu'avec la vie.

La société de M. Dupeyrou, triste à cause de sa surdité qui lui permettait difflcilement de prendre part à la conversation, était embellie et égayée par sa jeune épouse et par quelques

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dames de Neufchâtel et de Genève qui la fréquentaient. Fille du colonel Prory, élève de Jean -Jacques, les vertus de madame Dupeyrou rappelaient et honoraient le maître de son père. Sa sensibilité n'était égalée que par sa prodigieuse activité. Sans cesse occupée du soin de faire le bien, de soulager les malheureux, de consoler les proscrits, on la voyait le matin panser les plaies d'un enfant, distraire son mari par des lectures continuelles, ou amuser ses amis par une conversation intéressante. Avec tant de qualités, elle n'a cependant pas été heureusç. Vertueuse, elle a trop souvent dédaigné ces formes, ces ménagements qui commandent à la vertu même de fixer l'opinion publique; elle s'est trop livrée à cette facilité qui accompagne la bonté, la générosité, et que la calomnie travestit ensuite en crime. Aimante autant qu'aimable, il lui était difficile de ne pas trouver dans tous les hommes honnêtes et sensibles autant d'amis qui lui restaient attachés. Tel est le sentiment que je lui vouai. Elle me parlait souvent de mon union prochaine avec ma Félicité, et elle se proposait, me disait-elle, de voir élever mes ejnfants sous ses yeux. Voir élever des enfants est un bonheur pour tout être sensible ; c'est un bonheur dont madame Dupeyrou était et devait être à jamais privée. Ah ! pourquoi nos deux rêves ne se sout-ils pas réalisés!

Le mois que je passai dans cet agréable séjour me parut le temp? le plus court de ma vie ; je ne regrettais que d'y être environné dfi trop de somptuosité. Quoique philosophe, M. Dupeyrou habitait un palais magnifique qui lui avait coûté plus d'un million à bâtir, car il fivait fallu souvent forcer la nature et tirer de loin soit les matériaux, soit les ameublements. Le salon doré, qui convenait plus à Paris qu'à des montagnes solitaires, contrastait trop avec la simplicité du maître, la bienfaisance de son épouse, et le buste de Rousseau qu on y vénérait. Je regrettais que M. Dupeyrou n'eût pas employé les revenus immenses qu'il tirait de ses habitations de Surinam à des objets d'utilité publique, comme avait fait le Pury : les richesses de cet homme bienfaisant avaient fond^ deshôpitaux, des manufactures et des villes.

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