‹ Mémoires de BrissotChapitre 57 sur 86 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Anecdotes sur J.-J. Bonssean contées par M. Bnpeyron. — Les pierres de Motiers-Travers. — Querelle de Hnme'et de Bonsseau racontée & Londres par Kirwan. — Mademoiselle Leyassenr. — Oi£re généreuse de M. Dupeyrou à Bousseau. — Ses concitoyens expient leur conduite à son égard. — Soumission de Genève. — Arrivée des proscrits à Neufohâtel. — Lijustes reproches qu'on leur adresse. — Ligratitude à leur égard. — On tire des coups de fnsil à CHavière. — Projets des proscrits. — Courses de Claylère et de Brissot autour de NeufchâteL — Sages conseils de Claylère. — Sa générosité. — Sa conduite envers Delolme. — Delolme, guichetier d'une prison. — Le ministre de Colombier. — Milord Maréchal.

— L'île Saint-Pierre. — Saint-Bobert, — Sa retraite dans la Suisse.

— Sa bière de santé. — Ses spéculations bienfaisantes. — H accompagne Brissot jusqu'à Besançon. — Séjour à Motiers-Travers. — Arrivée à Paris. — Mariage de Brissot. — Départ pour Londres.

M. Dupeyrou me raconta beaucoup d'anecdotes sur Rousseau, que je regrette bien de n'avoir pas alors mises par écrit, car on pouvait se fier à sa véracité. Il me le peignit comme un homme ombrageux, mais qui n'était devenu tel que par les artifices de la Levasseur ; avant qu'il ne l'eût épousée, cette femme avait intérêt à s'emparer de lui, à éloigner ses meilleurs amis, afin qu'on ne lui ouvrit pas les yeux sur ses désordres.

C'est à ses manœuvres qu'il devait son aventure de Motiers- Travers. Thérèse Levasseur voulait l'en éloigner, parce qu'elle y était trop connue, parce qu'elle craignait que son caquetage ne revînt à Rousseau, et qu'il n'apprît tous les marchés qu'elle faisait pour vendre aux étrangers jusqu'à sa vue sans qu'il s'en doutât. De là cette scène de pierres jetées dans sa maison, et cette haine prétendue des habitansdeMotiers contre lui.

Ce récit de M. Dupeyrou coïncide parfaitement avec ce que m'a dit- en Angleterre M. Kirwan, si célèbre par ses expériences chimiques. U avait connu Hume, et l'avait souvent entre-

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tenu sur Rousseau. Hume n'attribuait sa brouillerie avec ce grand homme, qu'aux faux rapports de la Levasseur. Elle s'ennuyait dans sa solitude de Wotton. Ignorant la langue^ elle ne pouvait causer avec personne, ni se livrer à son commérage ordinaire. Elle créa des fantômes pour effrayer facilement son maître, le tirer de cette île, et elle y réussit.

Kirwan avait été lié avec un ministre de Shrewsbury. Celui-ci voyait souvent Rousseau lorsqu'il demeurait près de là; il assurait que le Genevois était alors heureux, et que sa gouvernante seule, ne pouvant se souffrir en ce lieu sauvage, avait imaginé de brouiller les deux philosophes. Kirwan répéta depuis le propos du ministre à Hume, qui ne répondit pas.

Cette querelle bizarre peut être maintenant jugée. On doit plaindre Jean^Jacques de s'être trop laissé emporter à la vivacité d'une imagination qui lui peignait tout en noir. Il ne faut pas voir dans Hume un homme aussi coupable que le croyait Rousseau; mais peut-être seulement un de ces despotes littéraires, un de ces orgueilleux protecteurs qui font le bien plus par vanité que par humanité ; incapables d'amitié, parce qu'ils se croient supérieurs à tous les autres; un homme enfin dont l'âme froide ne pouvant longtemps être d'accord avec l'âme brûlante de l'auteur d'HéMse, devait tôt ou tard le ridiculiser, le craindre ou le détester, parce qu'il devait tôt ou tard le regarder comme un fou ou comme un génie supérieur à lui. Quant àl'honnête Horace Walpole, qui prit parti contre le philosophe de Genève, il a dicté lui-même le jugement qu'on doit porter sur la bonté de son cœur et de son esprit, en écrivant qu'il a persiflé Rousseau jusqu'au sein du malheur, parce qu'il ne lui a jamais inspiré qu'un profond mépris.

M. Dupeyrou me dit qu'il avait essayé vingt fois de desil- 1er les yeux de Rousseau, mais jamais il ne put vaincre son opiniâtre aveuglement; il se rendit même suspect par trop de zèle, et faillit perdre son amitié. Il lui avait offert en pur don une rente pour assurer sa subsistance, une maison qu'il me montra, et il le dispensait de tout« reconnaissance, même de continuer sa correspondance avec lui : Rousseau craignît de s'enchaîner, il refusa tout

Rousseau mettait une espèce d'orgueil à prendre le parti de sa gouvernante contre tous ses amis; le dédain qu'ils montraient pour elle lui semblait une espèce de reproche pour le choix qu'il avait fait, €t, si j'en crois quelques Genevois et Neufchâtelois, qui ont été à portée de la connaître, elle méritait peu l'estime dont il l'honorait.

Peut-être aussi la passion a-t-elîe dicté en partie ces divers jugements. Rousseau ne pouvait pardonner aux Genevois de n'avoir pas embrassé son parti lorsqu'il fut proscrit par le conseil; et les Genevois et les Suisses ne lui pardonnèrent pas davantage la sévérité avec laquelle il les avait quelquefois traités dans ses écrits. Sa célébrité les accusait, il fallait donc lui trouver des défauts

Les représentants semblaient punis par le ciel de la lâcheté avec laquelle ils avaient sacrifié sa cause. Errants, proscrits» ils n'étaient d'accord entre eux ni sur les sources de leurs malheurs, ni sur les moyens de les réparer. Les plus violents reprochaient à leurs chefs de les avoir abandonnés, de ne s'être pas ensevelis sous les ruines de Genève. Jtfoi-mème, entraîné par mes idées romanesques en politique, je fis ce reproche à Clavière; il connaissait mieux les hommes, sa patrie et son siècle que moi. Résister à la force, me disait-il, pour obtenir une meilleure capitulation, était une absurdité; car Genève ne pouvait se défendre quarante-huit heures, et sa défense l'exposait à un pillage assuré : il n'y avait qu'un moyen pour prévenir ce pillage, mais il était violent; c'était de se battre jusqu'à la dernière extrémité et de faire ensuite sauter la ville. Mais, me disait Clavière, si nous pouvons disposer de notre vie, qui nous donne le droit de disposer de celle de dix mille femmes ou enfants? Sagunte, ajoutait-il, n'était pas une tille commerçante et manufacturière. Des sauvages, des peuplades belliqueuses peuvent préférer de s'ensevelir tous dans une mort commune; mais un peuple commerçant ne fait que calculer ses jouissances, et ceux d'entre nous qui se distinguent par leurs vociférations sont encore plus hypocrites que frénétiques. Dans cette circonstance, que devaient faire les chefs? Se sacrifier, puis-

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