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qu'ils étaient la pierre d'achoppemeot à la réconciliation.
A'u lieu de les remercier de leur générosité, on les avait poursuivis à coups de fusil, et je vis Clavière plus d'une fois injurié. Je ne pouvais croire à tant d'ingratitude pour un homme qui avait sacrifié sa fortune, ses veilles, sa vie au peuple. Je ne prévoyais pas qu'une expérience encore plus douloureuse m était réservée.
Les Genevois proscrits s'étaient disséminés dans les environs deNeufchâtel; plusieurshabitaient un village à une demilieue, nommé Péjci/a?, et c'étaient les plus estimables. J*y louai une chambre pendant quinze jours afin de jouir mieux de leur conversation. Durovray et Clavière me communiquèrent une foule de faits précieux, dont je consignai ensuite une partie dans mon Philadelphien à Genève. Ce fut là que je trouvai dans le respectable Vieusseux père, le caractère d'un vrai Romain. Sa jeune fille, depuis madame Turet, me parut ressembler à Porcia pour le langage mâle et énergique.
Les Genevois proscrits variaient sur le parti qu'ils devaient prendre. Ils voulaient fonder une colonie; mais où? La Franco qui leur donnait des fers, leur était odieuse. L'empereur les appekit à Constance. Mais quelle foi faire sur les promesses d'un despote? La Suisse semblait leur offrir des frères : mais une jalousie secrète rongeait le cœur de ces frères. Insensiblement tous les yeux se tournèrent vers l'Angleterre. Sa constitution présentait à la liberté des gages plus assurés; l'Irlande pouvait voir s'élever une nouvelle Genève. Le projet en fut formé. Je parlerai ailleurs de ses progrès.
Pour dissiper les chagrins de mon ami Clavière, nous imaginâmes de parcourir les environs de Neufchâtel. Je gagnais de tous côtés dans ces voyages. Clavière, mûri par Tàge, par Texpérience de la vie civile et politique, par la pratique du commerce et des hommes, Clavière, qui se devait tout à luimême, qui ne puisait que dans son propre fonds, qui n'était fort que de sa force, rectifiait à chaque instant mes réflexions et donnait de l'aplomb à mes idées. Il avait aperçu dans mes ouvrages une grande facilité pour écrire, de la fécondité, de la clarté, de la méthode, et surtout une vive sensibilité. Hais
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il trouvait avec raison que j'abusais de ces qualités, que rien n'annonçait de la profondeur, que les réflexions étaient trop superficielles, et il voulait m'accoutumer à creuser mes idées, à me rendre mécontent de moi-même et difficile sur mes productions. C'est alors que je fis une seconde éducation, et je lui en dois à lui seul tout le bienfait. Ah! si le ciel nous avait entièrement favorisés, s'il avait pu le tirer des affaires et moi de la nécessité de sans cesse sanger à mon existence, je ne doute pas que nous n'eussions été bien plus utiles au genre humain en mettant en commun nos idées et nos travaux. Clavière avait tout ce qui me manquait, et je pouvais suppléer en partie à tout ce qu'il n'avait pas. Un autre lien nous attachait, c'était la même sensibilité pour le beau, pour le bon, le même désir pour être utile, le même besoin d'expansion désintéressée hors de nou&-mêmes. Nous nous devinâmes du premier coup d'œil; aussi mon amitié pour lui u'a-t-elle pas augmenté. Il fut pour lors tel pour moi que depuis je Tai toujours vu, c'est-à-dire un véritable père, un sage mentor. Il me donna de judicieux conseils sur l'établissement que je voulais faire en Angleterre, et quoiqu'il ne connût point mes moyens, sachant que les gens de lettrés n'étaient pas communément dans l'aisance, il m'ofîrit un crédit de deux cents louis sur une maison de Londres. Ce trait me fit verser des larmes; j'en pris un de cent louis qui plus tard ne me fut que trop utile.
Ce trait me rappela le service qu'il avait rendu jadis à son compatriote Delolme, si célèbre par son Traité sur la constitution d'Angleterre; il n'était encore qu^avocat et connu par quelques brochures* Clavière devina son génie; il lui conseilla de ne pas s'ensevelir dans Genève et de voyager pour étendre ses connaissances et ses idées; Delolme suivit son conseil, mais il était né sans fortune. Clavière lui donna 250 louis, et il m'assura qu'il aurait encore ajouté à ce don si rinconduite de cet homme original ne l'avait pas dégoûté de poursuivre sa bienfaisance envers lui. Pour subsister^ Delolme fut obligé de se faire à Londres guichetier dans une prison.
A Colombier, où j'allai avec Clavière, nous eûmes le plaisir jle passer deux heures intéressantes avec le ministre qui rédigeait alors le Jommal helvétique. A l'austérité de sa profession il joignait une philanthropie douce qui régnait dans tous ses écrits. Pur comme la nature qui l'entourait, il était aussi bon père, aussi bon mari qu'il était sévère dans ses mœurs et religieux dans ses discours.
Colombier avait été la demeure de ce philosophe grand seigneur qui fut le patron de J.-Jacques, de milord Maréchal, et ce lieu nous rappela ungrand génie et un grand homme de bien.
Une manufacture de toiles élevée dans le voisinage nous montra combien les Suisses étaient adroits à profiter des fautes et des besoins de la France.
Rousseau avait fait un tableau si enchanteur de la petite île de Saint-Pierre, que je résolus de ne pas quitter la Suisse sans y aller faire un pèlerinage; Clavière seul m'accompagnait; je ne voulais pas d'autre compagnon, parce que je me proposais bien de m'instruire par sa conversation dans ce court voyage. J.-Jacques n'avait pas exagéré les charmes de son île favorite. C'était la thébaïde d'un philosophe, .a retraite de l'homme opprimé ou mécontent du monde, et bien avec lui-même. -L'intendant de cette petite île ne parlait de Rousseau qu'avec enthousiasme; tout en ranimait pour nous le souvenir, et ces arbres sur lesquels il aimait à grimper, et ce bateau oii, abandonné au cours de l'eau, il laissait errer ses idées à leur gré, et ce petit salon qu'il fuyait avec soin parce que là se rassemblaient les importuns qui se rendaient en partie de plaisir dans cette île. Je passai quelques heures enfoncé seul dans une rêverie délicieuse qui ne fit qu'accroître mon goût pour la solitude. Pourquoi, pourquoi le ciel m'en a-t-U arraché? Pourquoi m'a-t-il jeté dans un tourbillon si peu fait pour la trempe de mon âme?
Combien de fois n'enviai-je pas en moi-même ie sort d'un Français que je rencontrai dans ces contrées presques sauvages, et que le malheur seul y avait fixé; on le connaissait sous le nom de Saint-Robert, mais il portait un autre nom
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lorsqu'il administrait en chef les finances et les affaires du feu prince de Conti ; sa générosité, son zèle pour ce prince, et la mauvaise foi dont il avait été payé, l'avaient forcé de faire banqueroute et de fuir pour se soustraire à l'emprisonnement. Retiré en Suisse, il ne put se dérober à son génie actif, li lui fallait une occupation constante, et son goût pour la bienfaisance sut la lui fournir. Est-ce l'exemple du fameux empirique Sckoupach qui la lui inspira? Je l'ignore. Saint- Robert avait quelques idées de botanique, et il crut, à l'aide de ces idées et de diverses recettesqu'il connaissait, faire une espèce de panacée pour toutes les maladies; il la composait de trois règnes, de fer, de vin ou de bière et de lait de chèvre : il avait été longtemps à trouver ce dernier ingrédient. Son livre lui indiquait, pour élément du règne animal, hc montuum, et il sauta de joie, comme Archimède, en rêvant un jour que ce mot ne pouvait s'appliquer qu'aux habitants des montagnes^ aux chèvres. Ce remède est connu dans la France, mais surtout dans la Suisse, sous le nom de bière de santé. On ne peut nier qu'elle ne soit bonne ^ et curative dans beaucoup de maladies, je l'ai moi-même éprouvé.Le succès de Saint-Robert réveilla son goût pour les spéculations, et là il abandonna la sagesse; au lieu de se borner à rendre service aux malheureux qui avaient besoin de son secours, il voulut courir après la fortune; lui qui en avait été si cruellement maltraité, lui qui me racontait avec une espèce d'orgueil qu'il avait trouvé le secret de vivre avec deux ou trois sous par jour. Il en fut puni, il fut encore une fois malheureux; je l'en ai plaint, car sa spéculation même avait un objet utile : celui d'étendre son remède partout, celui d'être plus à portée d'exercer sa bienfaisance. Nos âmes avaient trop de rapport pour qu'il n'en résultât pas un attachement mutuel. Je cultivai Saint-Robert, qui fréquentait beaucoup la société de madame Dupeyrou. Il m'offrit de m'accompagner jusqu'à Besançon où ses affaires l'attiraient, et j'y consentis. Avant mon départ, j'arrêtai avec la Société typographique de Neufchâtel le plan de distribution en France du journal que je devais composer en Angleterre. Cette Société avait imprimé
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ma piéorie des lois criminelles et mon Traité de la vérUé. En parcourant ses magasins, j'observai avec surprise des ballots de mon premier ouvrage, que j*avais cependant payé et dû emporter en entier. Je m'en plaignis. On me répondit qu'on n'en avait imprimé un plus grand nombre que pour étendre la réputation de l'auteur. Je ne répliquai pas un mot, je n'en pouvais dire que de désagréables. J'étais prédestiné à vérifier encore Fadage de Virgile : sic vos non vobis.
Il y avait trop du jeune homme dans ces ouvrages, et ce fut à Neufchâtel que je m'en aperçus. Clavière et madame Dupeyrou en firent devant moi une critique judicieuse, mais ils la firent avec tant de grâce et do bonté, que* je les en aimai mieux, que je m'en estimai moins, et que je résolus de me corriger.
Mes journées s-écoulaient délicieusement dans cette société chérie; nous les prolongions fort avant dans k nuit; nous ne nous quittions jamais qu'avec pein^; etchaque jour semblait ramener un nouveau plaisir, quoique le seul plaisir de chaque jour fût de se voir, de converser, de s'épancher mutuellement.
Il fallut faire ses adieux; je me consolais en pensant que bientôt je reverrais Clavière et sa famille en Angleterre, et nous bâtissions mille projets pour revenir en Suisse.
La route jusqu'à Besançon me parut peu longue : les moments que je ne donnais pas à l'agréable conversation de Saint-Robert, je les consacrais à mes projets romantiques, et surtout à m'enivrer du spectacle que m'offraient les montagnes au travers desquelles roulait notre rustique caraba. Ah ! combien je désirai de partager l'état d'un anabaptiste que nous rencontrâmes ï II demeurait seul avec sa famille au sein de ces déserts; il y vivait du produit de ses mains; des légumes qu'il cultivait, des bestiaux qu'il élevait! La tranquillité dont il était environné; et qui se peignait dans toute sa personne, me paraissait le comble du bonheur. Je pensais avec efTroi que bientôt, loin de cette tranquillité, j'allais me replonger dans la fange et lé tourbillon des villes.
Motiers-Travers, où nous nous arrêtâmeà, augmentait en-
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core mes regrets. C'était bien le séjour d'un philosophe, quoique la cabane de l'anabaptiste m*eût séduit davantage ; mais le philosophe avait .plus de besoins que Tanabaptiste. Aussi ce dernier n'avait-il point de querelle avec les ministres protestants. Je vis la maison simple qu'habitait Rousseau, la galerie sur laquelle il se promenait, l'arbre au pied duquel il s'asseyait lorsque, pour exciter l'émulation des enfants à la course, il leur distribuait des gâteaux. J'interrogeai plusieurs habitants sur l'histoire de ces pierres jetées à Jean-Jacques, et de ces outrages dont il s'est plaint amèrement. Les versions étaient si diverses que je ne sus où était la vérité.
Arrivé à Paris, je revis les deux hommes qui avaient juré de s'associer à ma philosophique entreprise, Villars et Éliede Beaumont. Ils furent enchantés de mon voyage, et me promirent de nouveau des monts d'or. J'eus la simplicité de ne pas exiger une seule avance, et de partir en leur annonçant seulement que je ne tarderais pas à leur en demander. Qui fournissait donc à mes dépenses? Une femme généreuse qui mé donna bientôt après le plus précieux des.titres, celui de son fils. Je puisais dans sa bourse, ne doutant pas d'y remplir les vides que j'y causais. C'était ainsi que me berçant toujours de mes projets, que confianf dans des hommes qui me trompaient, je creusais la ruine d'une famille qui m'adoptait, et pour laquelle j'aurais donné mon sang. ~
Je disais adieu à la Francey devais-je y laisser mon amie? L'emmener avec moi avant que mon établissement eût quelque fondement, paraissait imprudent. Nous nous résolûmes donc à une séparation, qui ne pouvait dur«r .longtemps; mais avant de la quitter, la meilleure des mères nous unit secrètement, et sous les yeux de la seule amitié. Je passe sur cet événement, parce que, comme je l'ai déjà dit, je veux traiter séparément cette partie de ma vie.
Je retournai à Boulogne avec ma belle-mère. J'y demeurai quelques semaines au sein de la tendresse filiale et fraternelle, et au milieu des conseils de l'amitié. Mon mariage me donnait trois sœurs, c'est-à-dire trois amies; car il n'y avait qu'une âme dans cette famille.
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