‹ Mémoires de BrissotChapitre 59 sur 86 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Arrivée & Londres. — Le séjour de Broxnpton. — Les Français réfugiés. — Pelleport — Aventures de Serres de Latonr, rédacteur du Courrier. — Madame de Béjan et l'intendant d'Auvergne. — Le rapt et le Courrier de V Europe. — Succès du Courrier. — Les dragées de la Kecqne. — Paresse et insouciance de Latour. — Brissot se charge d'une partie de son travail. — Idées sur le journalisme. — Swinton à Londres. — Ses craintes et ses soupçons. — Son regret de voir Brissot en Angleten-e. — Ses amis. — Propositions qu'il fait à Brissot pour dépouiller Latour de son journaL

J'avais pris un logement àBrompton, faubourg agréable de Londres, recherché parles malades mêmes pour sa salubrité. 11 était loin de la ville, moins sujet à ce brouillard épais, si cuisant, si insalubre, qui l'enveloppe une partie de la journée. U était près de la demeure de Swinton, que je me proposais de cultiver, près de la charmante habitation du rédacteur du Courrier de l'Europe, de Serres de Latour, avec qui je commençais à me lier; il était près cnfm de la pension de mon aimable Nancy.

La plupart des Français qui vivent en Angleterre y sont attirés par la nécessité : les uns pour éviter des rigueurs injustes, les autres pour parer aux suites de leurs fautes ou de leurs crimes. J'avais fait choix de cette terre de liberté par un motif bien différent. Je m'y fixais parce que dans la carrière que je courais, je croyais pouvoir y être utile à mes semblables plus que partout ailleurs.

En m'établissant dans cette île, je m'étais fait une loi d'éviter tous les réfugiés dont la vie n'était pas intacte, et dont la liaison, si elle n'eût pas été dangereuse pour moi, eût pu paraître suspecte à des yeux peu éclairés. Cependant j'ai quelquefois laissé venir chez moi des Français dont les erreurs me paraissaient condamnables; mais j'espérais les ramener à la vertu. La conduite, les opinions, la vie intérieure de l'homme vertueux ont nécessairement de l'influence sur

celui dont le cœqr n'est pas entièrement gangrené. 11 est d'abord tenté de vous persifler, ne répondez rien : soutenez votre rôle, il vous respectera. J'en ai fait rexpérience,et j'en ai conclu qu'il ne faut pas toujours mal juger des personnes honnêtes qui voient des hommes vicieux. Au reste, Pelleport, dont il sera question par la suite, et dont les écarts ont été la cause ou au moins le prétexte d'un de mes plus grands malheurs^ était presque le seul Français qui vînt me visiter dans ma solitude de Brompton.

Pelleport^ homme d'esprit mais sans fixité dans ses principes^ aimant les plaisirs, quoique dénué de la fortune qui les procure, avait été conduit en Angleterre par le dessein de se soustraire au besoin, et peut-être aussi par ce caractère inquiet qui le promenait successivement dans toutes les contrées de la terre. Je le connaissais pour l'avoir rencontré quelquefois chez mon ami Mentelle, dont il avait été l'élève à l'École militaire. Depuis madame Dupeyrou m'avait recommandé de le voir et de lui être utile. Je fis peu pour lui, mais je fis tout ce que je pus, et ce peu eût suffi pour le retirer de Fabîme où son imprudence l'a préci|)ité depuis, si le désordre n'eût pas été son élément. Je vis aussi pendant quelques mois le trop fameux Linguet : mais je n'eus de relations suivies qu'avec Latour.

Il était bien naturel qu'en me fixant à Londres je cherchasse àconnaître le rédacteur du Courrier de l'Europe, avec lequel j'avais autrefois entretenu une correspondance ; son caractère se dévoila dès notre preoiière conversation ; il était vif, conséquemment ouvert. Il me dit beaucoup de mal de son métier de journaliste, de la feuille qu'il rédigeait, de Swinton, des auteurs, du public, de tout le genre humain et de lui-même. Il m'apprit ses aventures sahs en cacher le mal, sans en exagérer le bien : né sans fortune, mais d'une bonne famille, élevé dans un monde brillant, quoique incapable d'en soutenir la dépense, il avait fait la cour, quoique marié, quoique père de plusieurs enfants, à la femme de M. de Béjan, intendant d'Auvergne ; elle était sa parente, il était le secrétaire du mari; elle était jeune, jolie, aimable, le mari était vieux,

laid, grondeur. Le secrétaire fut donc bientôt préféré à Tintendant. Cette liaison ne pourrait manquer d'éclater, et d'attirer des malheurs au couple d'amants. Ils arrêtèrent de prendre la fuite en se munissant de secours abondants^ pour ne pas tomber dans la misère. L'Angleterre seule offrait^un asile impénétrable à toutes les recherches du ministère français. . Ils le choisirent. Les premiers mois s'écoulèrent délicieusement; la misère arriva. L'imprévoyant Latour n'avait pas songé à la prévenir. Il fallait pourtant s'en tirer. On épuisa toutes les ressources. L'amante infortunée soutint ce revers avec calme^ et de ses doigts délicats elle fournit longtemps aux besoins du petit ménage. Latour, de son côté^ se mit à l'affût des expédients. Swinton était alors en grande renommée parmi les Français, qu'il aidait de sa bourse; on le recherchait^ quoique les conditions de son obligeance fussent onéreuses. Swinton comptait sur le talent de Latour^ et il l'aida. La guerre d'Amérique occupait alors tous les esprits, on craignait aussi une rupture avec la France; cette contrée était avide de nouvelles, et cette avidité devait encore redoubler si la guerre venait à se déclarer. Cette idée conduisit Latour au projet d'une gazette qui serait composée en français à Londres, et distribuée en France ; mais comment faire répandre cette nouveauté dans un pays où la censure était si sévère? L'intérêt aplanit tout. Vergennes avait besoin de connaître à fond l'Angleterre ; la gazette de Latour valait cent espions, et elle lui rapportait au lieu de coûter.

Telle est l'origine du Courrier de VEurope.

Cette feuille, qui a contribué plus qu'on ne pense au succès de la guerre de l'Amérique, et par suite à la révolution française^ on la doit à un rapt. Sou succès fut rapide. Les souscripteurs arrivèrent en foule; Latour se vit une fortune assurée. Mais la cruelle expérience qu'il avait faite de la misère ne l'avait pas guéri de son goût pour la dissipation, ni de son imprévoyance. N'aimant pas les Anglais, dont le caractère orgueilleux et sec lui était insupportable; méprisant les Français qui étaient à Londres, et dont la presque totalité méritait ce mépris; voulant jouir dû présent sans s'inquiéter

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de Tavenir, il se réfugia dans une petite maison à Brompton, au bout de laquelle il y. avait un ou. deux arpents de terre. Il embellit cette chaumière et transforma la prairie en jardin. Sa retraite était délicieuse. Heureux s'il ne s'y était pas livré à son amour pour la bonne chère; s'il n'y avait pas vécu en épicurien, en vrai Lucullus;si sa folie pour le jardinage ne l'avait pas jeté dans des dépenses excessives; heureux enfin, s'il eût voulu quelquefois, du sein de sa prospérité, jeter les yeux sur l'avenir, et réfléchir un peu plus sur le présent ! Le Courrier de l'Europe lui rapportait un superbe revenu ; il retirait un autre produit considérable d'une recette empirique qui a joui pendant long temps du plus grand succès sous le nom de dragées de la Mecque, Il les composait lui-même; la composition lui coûtait peu, et le prix en était énorme. Mais la fortune de Latour l'aveugla ; il ne pensa pas qu'elle aurait un terme, ou, s'il entrevit ce terme, il crut que l'héritage immense que sa maîtresse, ou plutôt sa nouvelle femme, devait recueillir un. jour, le mettrait à l'abri des coups du sort-

J'ai dit sa nouvelle femme, car quoique Latour fût marié et eût des enfants, cependant il îsrisa tous ces liens pour satisfaire sa passion. C'était un crime; il en commit un second en oubliant tout ce qu'il devait à la famille infortunée qu'il abandonnait dans l'indigence. A peine lui envoyait-il quelques légers secours. Je sus ces détails par Swinton, car Latour ne me. fit jamais la confidence de son premier mariage. Il craignait ma morale. Mais tout sermon glissait sur son cœur. Il entendait avec peine les remontrances et suivait toujours la, route qu'il s'était frayée. Ouvert, franc, il était bon et généreux. Il avait l'esprit peu cultivé, quoiqu'il n'en manquât pas, et sa facilité pour écrire et pour traduire de l'anglais était extraordinaire ; il avait même publié un livre intitulé le Bonheur^ ouvrage qui n'était pas sans mérite. Mais il haïssait le travail, surtout celui de la plume, et aimait à passer ses jours dans l'indolence. Aussi fut-il enchanté quand j'eus consenti à lui servir de second pour son Courrier dans la partie des variétés. Avec cent louis il se pro-

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curait une oisiveté qui lui était chère; et se reposait sur mon activité infatigable.

11 vivait en sauvage, et peut-être n'avait-il pas tort. Trois choses le réconciliaient avec la vie, son jardin, sa table^ et surtout la femme aimable qui avait tout sacrifié pour le suivre. Hors de là, il n'estimait rien, n'aimait personne, ne lisait aucdn livre; il aurait bien partagé sa vie, comme La Fontaine, en deux parts. Tune à dormir, l'autre à ne rien faire. Je ne revenais pas de mon étonnement, quand je le voyais avec de pareils goûts chargé d'une aussi lourde rédaction.

Mais il exploitait la littérature et les nouyelles conmie on exploite une ferme, il ne l'estimait que par son revenu, sans s'y attacher ; étonné lui-même de ses succès, il en jouissait sans vouloir les mériter, sans s'en enorgueillir. Cinq mille personnes souscrivaient à une gazette médiocre, un million d'individus la lisaient régulièrement, il en tirait plus de 25,000 livres; tandis que Rousseau n'avait pas retiré de tous ses ouvrages une année du produit du Courrier, Ce fait n'est-il pas déshonorant pour le siècle^ et décourageant pour le génie î C'est une réflexion que Latour me faisait quelquefois lui-cnême, et cette réflexion ne semblait qu'ajouter à son mépris pour les sciences et pour les hommes.

Nos deux caractères, comme on le voit, contrastaient singulièrement. Moi, ardent, infatigable pour le travail, toujours lisant, méditant, écrivant , aimant peu la table, fou du bien public, ami de la vérité, de la liberté, et déjà prêt à tout leur sacrifie^, je plaignais sincèrement Latour, tandis qu'il me regardait comme un fou, dont les rêveries étaient parfois amusantes. Lui aussi me traitait en Don Quichotte de l'humanité. Je le plaisantais à mon tour, je le prêchais parfois.

je lui reprochais son épicuréisme, son insouciance, mais nous vivions paisiblement. Sa franchise envers les autres et envers lui-même, la facilité de son commerce, et plusieurs services que jele vis rendre à des malheureux, me faisaient excuser ses erreurs et lui pardonner des fautes dont le mal ne pesait que Burkii. Je cultivais aussi sa connaissance i^arce que j'espérai»

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tirer parti de sa feuille pour mes folies, comme il les appelait, c cst-à-dire pour répandre partout les bons principes : je ne fus point trompé. Il m'offrit de m'abandonncr la partie litté* raire de la gazette^ aux conditions que je voudrais fixer^ et je ne le refusai pas; son journal ne pouvait nuire à mes projets, il pouvait au contraire leur servir d'appui. Je répugnais d'abord à reprendre le métier de journaliste^ mais il me fut aisé d'apaiser mes scrupules par la pureté de mes intentions et la nature même du travail dont j'étais chargé. Appelé à écrire par un goût impérieux et par les circonstances^ j'ai cru qu'un écrivain devait distinguer son siècle et la postérité, et qu'il fallait travailler pour l'une sans abjurer l'autre. 11 y a vingt manières différentes d'influer sur son siècle, et d'être utile à ses semblables. On peut le faire, en ' remplissant les papiers publics de ses opinions, en répandant, en multipliant les brochures utiles et qui parlent le langage du jour. Les livres profondément pensés et purement écrits vont seuls à la postérité. Pour elle, il faut jeter en bronze et graver au burin; pour son siècle, on peut se contenter de plâtres et d'esquisses légères, ils suffisent aux besoins du jour. Tel était le raisonnement qui me fit adopter, comme tous les écrivains les plus distingués de cette époque, le travail des ouvrages périodiques et des journaux; je travaillais comme eux pour influer sur les lecteurs du moment, et non pour ma réputation, ni pour le siècle à venir.

Ces articles n'étaient pas toujours soignés comme ils l'auraient été s'ils eussent porté mon nom ; il y aurait eu des points discutés avec plus de profondeur, des articles que mon scepticisme sévère eût effacés; mais sur des sciences indifférentes au bonheur, telfes que les langues cfu. l'antiquité, il importe peu qu'on écrive bien ou mal, vrai ou faux, parce qu'il est pVesque impossible d'y découvrir la vérité; ce sont des joujoux d'enfants, peu importe que le vernis y soit bien ou mal appliqué. Quant aux véritables sciences, comme la politique et la morale, je saisissais l'occasion d'en répandre les principes dans les seuls écrits qu'un certain public lit constamment. Peut-être, en réfléchissant sur cette idée, eût-on

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bien fait de publier Montesquieu^ Voltaire ou Rousseau, sous la forme périodique, au lieu de les disséquer platement sous les titres de Génie ou d'Abrégé.

Tel fut l'esprit dans lequel j'ai inséré des articles littéraires et politiques dans le Courrier de l'Europe, depuis février jusqu'en novembre 1783. A cette époque, j'abandonnai cette feuille et ma Correspondance pour exécuter l'entreprise du lycée de Londres. Mais avant d'en finir^ je dois encore deux mots à la vérité. Le Courrier de l'Europe est peut-être le seul monument qu'on devra un jour consulter pour connaître l'histoire de la révolution de l'Amérique ; il est donc à propos de fixer le jugement qu'on en doit porter. La connaissance particulière que j'ai eue de la composition de cette feuille, des papiers anglais d'après lesquels on la fabriquait, enfin de l'esprit et du caractère de son auteur, m'ont permis de la bien juger. Latour a souvent varié dans ses principes, politiques, mais, généralement il était plus dévoué à la France qu'à l'Angleterre, il penchait plus ^ers le parti ministériel que vers celui de l'opposition. 11 haïssait cordialement Fox parce qu'il le trouvait trop républicain, et il détestait le républicanisme parce qu'il le jugeait incompatible avec la subordination ; et aux yeux de Latour, qui avait été militaire, la subordination était l'âme des États. Il n'est donc pas impartial dans le récit des débats parlementaires; il penche toujours la balance du côté de la Couronne.

Quant aux nouvelles, il les puisait dans les gazettes anglaises ; il faut donc sotïvent s'en défier. La liberté gâte encore plus les sources que ne fait ailleurs l'oppression. C'est cependant parmi elles qu'il faudra chercher l'histoire. Les pièces authentiques, telles que les déclarations de guerre, les traités de paix, etc., doivent rendre ce dépôt recommandable.

La partie littéraire, à quelques articles près, envoyée par des mains étrangères, n'a été qu'une rapsodie pitoyable de vers médiocres^ d'éloges mendiés et sou vent dictés, ou de plats sarcasmes. 11 n'y a rien, presque rien, sur la littérature anglaise, l'auteur n'en ayant jamais lu aucune production. U a

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fini la gazette à l'époque de la paix, et depuis ce temps elle est tombée 6n des mains ordurières qui en ont fait un cloaque impur, un réceptacle de mensonges et de calomnies^ au lieu d'un dépôt historique. Ceci me ramène naturellement à Swinton.

• N'étant point détrompé sur son compte, je m'étais hâté de le revoir à Londres aussitôt que je m'y étais fixé. Je soupçonnai bien qu'il était fâché de mon arrivée, mais il sut parfaitement dissimuler, et il m'accueillit avec une apparente amitié. Cette dissimulation dura jusqu'au moment où il me vit désabusé, et où nos intérêts commencèrent à se froisser.

Deux motifs avaient engagé Swinton à tâcher de m' éloigner de l'Angleterre, à me décourager des projets que je voulais y former, à me détourner de faire la conaissance de Latour; car avant que nous nous connussions, il nous avait fortement brouillés. Il me regardait comme un homme à projets, entreprenant et persévérant dans mes entrepiises, a deep desiguingman, ainsi qu'il le disait un jour. Il craignait que je ne voulusse partager la belle récolte qgi'il accaparait à lui seul. Il craignait qu'élevant une nouvelle feuille périodique, mes faibles talents et l'expérience qu'il me supposait dans l'art de diriger un journal, ne m'attirassent des souscripteurs et ne diminuassent le nombre des siens* Hélas ! il me connaissait bien peu. Alors je me faisais gloire d'être son ami, et j'étais bien éloigné de jouer à l'amitié le tour sanglant dont il me croyait capable, et de m'abaisser à d'aussi vils calculs. Au moment même où son âme me faisait cette injure, j'en puis attester la femme à laquelle il était uni, j'au^ rais tout sacrifié pour lui, pour ses intérêts, pour sa feuille^ tant je lui étais encore sottement dévoué.

Cette crainte n'était pas la seule qui troublât son repos. Il avait été plus d'une fois déchiré dans les papiers publics; sa réputation était fort ébranlée de tous les côtés. Ses amis, les folliculaires, Latour, son cher Morande même, dont je parlerai tout à l'heure, le peignaient sous les plus noires couleurs. Tous le voyaient témoin paisible, auteur bénévole de ses

injures : était-ce philosophie^ ou impuissance de répondre ? Alors je n*aurais pas osé décider. Swinton prévoyait que tôt ou tard la bonne opinion qu'il m'avait inspirée allait se dissiper ; que je verrais son associé , du quelque autre qui m'apprendrait à le connaître. Il prévoyait que, forcé de lui refuser mon estime, de lui ôter mon amitié^ j'étais bien capable de détromper sur son compte les personnes que j'avais de bonne foi aidé à mettre dans l'erreur. Il me supposait des liaisons, des connaissances étendues, surtout à Boulogne , ville où il avait intérêt de jouir d'une bonne réputation , et il craignait de me voir renverser par mon indiscrétion, ma franchise, mon horreur de l'immoralité et d'une basse cupidité, l'édifice qu'il avait construit en France avec tant de peine et d'hypocrisie. Tout est arrivé comme il l'avait . prévu. J'ai entendu, j'ai été consterné ; ne voulant pas croire aveuglément, j'ai vérifié les faits les plus graves. Content de m'ètre éclairci pour moi-même, j'aurais tout enseveli dans le silence, si par une accumulation de calomnies et de persécutions, il ne m'avait forcé depuis à le rompre.

Son caractère commença à se dévoiler à mes yeux quand, pour se venger de Latour, son associé et son rédacteur, il me fit une proposition que je ne pouvais accepter sans me déshonorer. Résolu d'enlever à Latour, à quelque prix que ce fût, la rédaction de la feuille, il me l'offrit à condition que j'embrasserais son parti ouvertement. Ma réponse fut simple. Je ne pouvais, je ne devais prendre aucune part à leur querelle. Aini de tous deux, mon devoir était de ménager leur réconciliation, et lors même qu'elle eût été impraticable, je ne pouvais consentir à supplanter ou même à succéder sans son consentement à un homme dont je n'avais qu'à me louer. C'était son état, son unique ressource ; je le savais, et il eût été affreux de l'en dépouiller. Ce calcul honnête n'était pas celui du vindicatif Écossais ; mais il ne se tint pas pour battu, et compta trouver quelque moyen de composer une autre fois avec mon austérité.

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