‹ Mémoires de BrissotChapitre 61 sur 86 · IV · texte numérisé non relu

IV

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J'ai peint cet affreux libelliste dans d'autres mémoires particuliers et qui n'ont point vu le jour, et dans un écrit publié en 1791 ; je Tai peint horrible, épouvantable, tel qu'iJ était. J'ai besoin de retracer ici son portrait. Ce fut l'homme dont la haine a fait le plus grand tourment de ma vie; il faut que je montre si j'étais bien coupable de l'avoir méritée!

Ses atroces calomnies auraient déshonoré tout autre dont la conduite eût été moins pure, et dont l'honneur et la probité n'eussent pas été attestés par les actions de toute sa carrière et par le témoignage des hommes les plus honorables de son temps ; il faut qu'après ma mort, s'il reste quelques personnes égarées par les libelles et les placards dont la rage de mes ennemis privés et de mes ennemis politiques m'a poursuivi pendant ces dernières années de ma vie ; il faut, dis-je , que ces personnes connaissent l'auteur de toutes ces calomnies, la source de tous ces libelles , et que celles qui les ont répétées ( quelques-unes m'en ont déjà témoigné leur repentir) s'aperçoivent qu'elles n'ont été que le coupable écho du plus méchant comme du plus vil des hommes.s , C'est lui qui, inconnu dans le monde jusqu'à la crise des parlements, excepté à la police de Paris, ou dans les prisons, débuta par une de ces productions tellement infâmes qu'on rougit presque d'en prononcer le nom.

C'est de lui, c'est de cette production que Voltaire écrivait :

« Il vient de paraître un de ces ombrages de ténèbres ( le Gazetier « cuircLssé) , où depnifi le monarque jusqu'au dernier citoyen, tout le <K monde est insulté avec fureur, où la calomnie la pluB atroce et « la plus absurde distille un x)oison affreux sur tout ce qu'on respecte «t et qu'on aime. L'auteur s'est dérobé à l'exécration publique. Poistt sent les jeunes fous qui seraient tentés de suivre de tels exemples, tt et qui, sans talents et sans science, ont la rage d'écrire, sentir à quoi « une teUe frénésie les expose. On risque la corde, si on est connu; R et râ on no l'est pas, on vit dans là fange et la crainte. La vie d'un « forçat est préférable à celle d'un faiseur de libelles, car l'un peut a avoir été injustement condamné aux galères, et l'autre les mérite* . «

1 QtMuMoi» rar VEneyclopédie, tom. 9, page 234, édition de 1778. (JToti; de BrUtot.)

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G*est ce Moran^e qm, forcé de se réfugier à Londres pour éviter le châtiment qu'il eût subi eu France^ pressé par la misère , sans talents comme sans mœurs^ établit pour subsister une entreprise de brochures ordurières, et qui, abusant de la liberté qui règne dans cotte île, se cacha sous régide de la loi trop indulgente pour yioler la loi même.

C'est lui qui fit un métier du libelle, une marchandise de la calomnie, un jeu de l'assassinat moral, qui s'en allait taxant les personnages les plus distingués, les menaçant de son poison, de sa dent empoisonnée, s'ils refusaient d'alimenter rinsatiable ayidité de ses vices.

C'est lui qui vendit son silence sur les aventures scandaleuses de Louis XV et de sa maltresse, et vendit ensuite ces aventures mêmes à un intrigant qui les avait marchandées. Et encouragé par la rançon honteuse payée des deniers du peuple, il crut pouvoir attaquer tous les autres personnages riches ou puissanls avec le même succès et la même impunité.

Fanfaron avec les lâches, chenille rampante avec les braves, c est lui qu'on vit s'agenouiller publiquement devant les jupons de la chevalière d'Éon, et se reconnaître infâme, signer qu'il était infâme, faussaire, calomniateur; c'est lui qui, les mains jointes et à deux genoux, en déclara autant à Lauraguais. J'ai lu moi-même ce que j'écris ici dans les papiers anglais *; jamais Morande n'a osé le démentir; et voici ce que Lauraguais imprimait depuis sur ce vil Arétin

« C'est un gredin qui s'avise de dire du bien de moi dans nn libelle « où. il décbize ce qne j'aime et ee que je respecte ; qui croit passer « pour 1IU bel esprit de compagnie, parce qne quelques salopes l'ap- « peUent le chevalier de la Morande, au lieu de MorantUf et qu'il « a imprimé un fatras scandaleux qui a l'aûr d'être écrit par un fiacre « sur les Hémoires de la cuisinière de Madame Gourdan^. j>

1 Sun amende honorable est Imprimée en date du 20 norombre 1778 dans Je papier intitulé : Lond&n JBvenlng-Post, n» 8062. (Note de BHssot.)

3 Mémoire pour moi et par moi par le comte de Lanragaais page 28 de la pré- &oe. {Note de Briuot,)

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Les expressions de Lauraguais paraîtront grossières, mais il voulait probablement se mettre dans le costume du personnage et le barbouiller avec ses sales pinceaux.

C'était de Morande que le marquis de Vilette écrivait, daiis la préface de ses ixuvres :

•c Un marchand d'injmeB, établi à Londres , vient de me proposer « de racheter mi locueil d'anecdotes qui me concernait ; il me demande « cinquante louis ; ju lui eii ai demandé cent pour d'autres anecdotes o encore plus curieuses et plus secrètes qu'il pourrait joindre à son « manuscrit. »

C'est lui que Mirabeau^ dans sa réponse énergique à récrivain de la Compagnie des eaux, c'est-à-dire Beaumarchais, appoQe « un malheureux libellistc dont l'amitié et la correspondance étaient un opprobre pour Fauteur du Mariage de Figaro. »

C'est de lui que le rédacteur de l'Observateur anglais écrivait aussi :

« Ce qui achevait de rendre aux yeux de mademoiseUe d'Éon le « sieur Caron de Beaumarchais odieux et abominable, c'est la basce sesse qu'il avait eue de prendre pour confident, de se donner pour « substitut auprès d'elle un Français encore plus taré , plus vil qae « lui, s'il est possible, l'auteur du Gazetier cuirassé, le calomnlatenr (c de LouiA Xvl, et x^our tout dire ou un seul mot, Morande *. »

C'est de lui que Linguet disait dans ses AnnaUSy qu'il fallait traiter son nom comme la justice traiterait sa cendre. C'est lui qui, ne pouvant plus vivre de son infâme métier, devenu trop stérile pour fournir à toutes ses débauches, récbangea contre celui d'espion ; et qui pour le faire avec plus de sûreté et plus de profit, servait tour à tour les deux puissances, et les servait par des atrocités. C'est lui que la police elle-même regardait comme un homme à pendre ; lui enfin, qui, honteux de sa propre ignominie, avouait au minis-

i Tome IX, page 14« {fiçU de BrUtot,}

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tre Demoustier que son nom était une injure, et qu'il n'osait plus le porter.

Certes, lorsque tant d'écrivains secrets ou publics, amis ou ennemis; lorsqu'une génération entière se lève pour déposer contre un individu, peut-on supposer qu'il soit innocent ,^ et qu'il ne mérite pas quelque chose de l'animadversion universelle?

J'ai besoin pour compléter et justifier cette esquisse, de rappeler ici l'extrait de la Police dévoilée, que j'ai donné en 4701. Morande n'y a répondu qu'en avouant tous les faits qu'il contient, et par des satires contre le respectable Manuel et contre moi,

« Le sieur Thévenot de Morande, diBaient les papiers de la police, est fils d'im proenreur d'Amay-le-duc en Bourgogne ; il alla du collège dans les prisons, car il était voleur avant même qu'il eût l'âge d'Ctre libertin ; et la première chose qu'il prit dans une maison de débauche, ce fut une boîte d'or. Il a servi fort peu de temps dans sa jeunesse, en qualité do dragon', dans le régiment de Beaufremont. Son père le destinait à la robe : son génie ln([uiet et libertin l'amena à Paris, où il a vécu, pendant quatre ou cinq ans, dans la plus grande dissolution, et dans tous les genres d'intrigues possibles. Oonduit au For^ TEvêque le 26 juin 1763, sa famille, pour l'arracher au bourreau, so!* lidta un ordre du roi pour le faire enfermer aux Bops-Enfans d'Ar meutières. Il j est resté deux ans. Sorti de cette maison, il s'est ré. fuglé en Angleterre, où il s'est livré à sa vengeance contre les mi nistres, magistrats, toutes les personnes en place et de quelque importance en finance , avec le plus grand acharnement. H est en effet l'auteur du Gazeti«r cuirassé, et d'un autre libelle effroyable, intitulé ?ie iVwnB cowtisanô très-célèbre du dix-huitième siècle^ contre madame Dubarry, et pour lequel il est très-probable qu'il a été soudoyé même par des personnages considérables. Presque toute l'Europe sait que des officiera do la connétablie furent envoyés, à la fin de 1773, pour l'enlever à Londres ; et qu'ayant manqué leur coup, le gouvernement entra en négociation avec lui pour supprimer ce libelle, par l'entremise du sieur do Beaumarchais , sous la condition de lui payer l'édition «inq cents guiaées, et de lui faire une rente viagère do quatre mille livres, dont deux mille réversibles sur sa femme, fille d'un tailleiu: de Londres , son hâte.

« Presque tout le monde sait aussi sa querelle littéraire tant nveo

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la cheyalière d'Éon qu'avec M. le comte de Laora^niaîs, en 1778. Il se permit alors de faire imprimer des choses contre lui-même, dont il accusait ce seigneur, pour ayoir lieu de lui çn dire de pires encore ; et on sait de même que ce seigneur l'ayant attaqué en justice réglée au ban du roi , et craignant d'être poursuivi extraordinairement , c'est-à-dire d'êtie mis au carcan , et transportée, il lui a demandé le pardon le plus bas, et lui a fait l'amende honoraire la plus hum3.iante. Ayant de faire imprimer le Gaeetier cidrcuuéj les Mémoire» éPune courtisane , et autres libelles , il écrivit à toutes les personnes (M. de Voltaire compris ) qui y étaient déchirées, à l'effet de leur proposer de lui faire tenir telle ou telle somme, si elles ne youlaient pas yoir ces horreurs rendues publiques.

« Il a été véhémentement soupçonné d'avoir servi les ministres anglais, notamment le dac deBcdford et lord North; on a prétendu même que ce dernier se rendailf clandestinement chez lui, pour lui donner des notes, afin qu'il les insérât dans les papiers publics, sur les prétendues divisions entre les troupes françaises, leurs généraux, celles des Américains et les leurs ; on a cru aussi, et on a même dit dans les papiers publics, qu'il avait été le principal délateur contre le malheureux de la Mothe (pendu à Londres), et qu'à cette odcasion il avait reçu deux cents guinées.

(c Depuis quelques années, il paraît avoir changé ce goût pour les libelles, et s'être déterminé à faire oublier, si cela se pouvait, les horreurs dont il s'est rendu coupable, en se rendant utile (c'est-à-dire en HC jetant dans l'espionnage) ce qui lui a procuré, par une lettre de monseigneur le comte de Yergennes , la permission de revenir en France , de laquelle il n'usera probablement pas ; car, comme il le dit lui-raêmo, il n'oserait y soutenir la présence des honnêtes gens qu'il a si fort outragés.

Eh bien ! voilà rhomme qui a fourni à mes ennemis tous les traits dont ils ont cru me déchirer. Voilà Thomme dont ils se sont faits les échos et dont ils ont épousé la haine et la querelle.

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