‹ Mémoires de BrissotChapitre 62 sur 86 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

Dnrovray et l'article de Morande. — Le café de Spings-GkiTdenB. — Les propos des gazetie». — Les boucles dos négociants ; la botte d*or de Tactrice ; le vin de Déoda. — Nouvelles propositions de Swînton. — Brissot les refuse avec horreur. — Bupture avec Swinton. — Sa maison. — Eeceveur, agent de la police de Paris.

— lie commerce des libelles. — L'ambassadeur Demoustier devenu le patron de Morande. — Le marquis de Pelleport. — Ses libelles.

— Son mariage avec une femme de chambre de madame Dnpeyron.

— Brissot cherche à le tirer de la misère. — Becevcur marchande à Pelleport une Yie de Marie- Ai^oinette. — Le Diable dans un bénitier, — Latour et Briusot engagent Pelleport à supprimer cet ouvrage. — 11 résiste ; Yergennes l'attire en France et le fait mettj'e à la Bastille. — Effroi que cause au ministère français le séjour des gens de lettres à Londres. — Il s'imagine pouvoir acheter quelques orateurs de la chambre des communes pour faire révoquer la liberté de la presse. — Le censeur Anbert. — Moyens employés par le gouvernement français pour obtenir des renseignements sur l'état de l'Angleterre. — M. Leuoir et la fille entretenue.

Après mon voyage des États-Unis, Morande lisait à Duro- TPay un article dans lequel il prétendait que j'avais été repoussé de toutes les sociétés d'Amérique. « Gomment! lui ditDurovray, mais cela n'est pas possible, j'ai vingt preuves du contraire! — Et moi aussi, répondit Morande; mais voilà comme je sers mes amis et mes ennemis, p C'est Durovray lui-même qui me répéta ce propos.

J'avais rencontré pour la première fois Morande, eu 177D, chez Swinton, dont il fréquentait dès lors la maison avec assiduité. A mon retour en Angleterre, en 1788, me trouvant à dîner au café de Spings-Gardens, j'y vois un homme qui, les yeux fixés sur moi, ne cessait de me considérer, et qui, au bout d'un certain temps, prononça mon nom; j'en témoigne ma surprise, ne connaissant pas celui qui me nommait^ il vient à moi et me décline le sien à l'oreille ; il avait de bonnes raisons sans doute pour se nommer tout bas; mais, je

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TaYoae^ cette prodigieuse mémoire me fit frémir. Cet homme me disais-je^ ne m'a si bien remarqué, sans doute, que parce que je suis une victime qu'il veut frapper ; et je ne me trompais pas dans mon pressentiment.

Je revis une troisième fois Morande chez Swinton , avec un autre folliculaire enrôlé sous les mêmes drapeaux. Que d'impudence I et quel était mon étonnement ! Faire un métier abominable, et, loin d'en rougir, s'en vanter avec audace : peut-on pousser plus loin l'effronterie et la dépravation? J'étais stupéfait, muet, honteux, baissant les yeux, et ne pouvant ouvrir la bouche, lis citaient leurs bons mots les plus affreux, et se vantaient de la noirceur de leur imagination, de la fécondité de leus esprit dans l'invention des anecdotes qu'ils publiaient chaque jour contre les gens les plus recommandablcs. « Voici qui méritait bien la bastonnade, disait l'un en parlant de lui-même. — Ceci ne valait-il pas la corde ? » répliquait l'autre. L'heureux métier ! l'aimable chose qu'ime gazette rédigtc par de tels gens I La victime paie pour effacer son nom, son ennemi paie pour le rétablir et le publier; la loi protège tout, et le public ne fait qu'en rire.

<x Tel négociant m'a donné cette paire de boucles pour vanter son magasin et déprécier celui de son rival. — Telle actrice m'a envoyé cette boîte d'or pour la pouster *. — Cet excellent vin que je vous ai fait boire, je le tenais de Déoda, fameuse impure qui craignait que je ne révélasse un rendezvous nocturne contraire à son marche, et une grossesse qu'on cache avec soin. — Avoz-vous remarqué mon article sur c«t auteur qu'on vante partout, et qui ne m'avait point envoyé d'exemplaires de son ouvrage? Rien n'est plus amusant que de turlupiner le livre qu'on n'a pas lu. - — Et cette société où l'on a entendu nos plus fameux artistes, j'ai bien prouvé que tout y avait paru médiocre et détestable; car on ne m'avait point envoyé de billet »

1 (Test le tenue vudté à Londres pour exprimer raction de prôner. ( JVote d§ Jirissot.)

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Tels étaient pourtant les discours de Morande et de son ami; voilà comment ils se renvoyaient leurmutuclle infamie : et Swinton écoutait et souriait I En sortant de là je crus lu'échapper d'une caverne de voleurs.

Je résolus dès lors d'éviter avec le plus grand soin de revoir jamais de pareils êtres; je cessai même de fréquenter la maison de Swinton quand je sus -que Morande s'y rendait souvent. Ce monstre ne s'aperçut que trop bien de l'horreur que j'avais conçue pour lui, et il fut confirmé dan.? ses soupçons pai* le refus que je fts de le recevoir lorsqu'il se présenta chez moi. Telle est la source de l'acharnement qu'il a depuis déployé contre moi. Il pardonnait le crime, mais il ne pardonnait pas le mépiîs.

C'est pourtant avec ce serpent odieux que Swinton avait imaginé de vouloir m' associer. Il était fatigué des caprices de Latour, qui lui faisait payer bien chèrement la réputation du Courrier. Croyant pouvoir le priver de sa propriété, il m'en proposa à deux reprises la rédaction, en offrant 500 louis par au; c'était la moitié à peu près do ce que recevait Latour, en sorte que Swinton faisait une excellente opération en se dégageant de ses liens. Swinton y mettait une condition à mon acceptation, c'était de travailler en commun avec Morande. A ce nom, je reculai d'effroi...

S'apercevant auss^itôt de la double indignation que me causaient ses propositions, Swinton prévint mon impatience à lui répondre, en ajoutant doucereusement que Morande travaillerait sous ma dictée, et serait tout à mes ordres. « Ni sous ma dictée ni autrement, lui repartis-je avec vivacité. En acceptant vos offres je blesserais l'honneur et l'amitié ; mais m'associer avec Morande, mais me souiller dans une pareille coalition, non, jamais ! Je mourrais do faim, et vous m'offririez cent mille livres sterling par an, queje repousserais de telles offres avec horreur. » Swinton , sans rougir, insista, me piia de réfléchir. Je lui rappelai qu'il m'avait dit lui-même que Morande était le plus grand des scélérats; que l'enfer, àTentendre, n'avait jamais vomi son pareil; qu'il avait mérité dix fois l'éahafaud. Swinton ne niait rien, ne

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réfutait rien, convenait il« tout. « Tout est vrai, disait-il, mais Morande est le protégé de Beaumarchais, mais il tourne vivement un paragraphe. — Tant pis pour Beaumarchais, tant pis pour vous, tant pis pour cehii qui aurait le malheur de se transformer en chef de brig^ands, car ces paragraphes sont de véritables brigandages ».

Ce fut mon dernier mot, et comme je tiens ferme lorsqu'il est question de haïr, de mépriser, de fuir les méchants, Swinton ne put m*ébranler ; il y renonça en disant que j'étais et que je serais dupe de mon honnôlcté. Je me souviendrai toujours de ces mots énergiques en anglais ; ycu hâve playd ihe fœ. Depuis, il exécuta son plan, amena le facile et insouciant Latour à lui abandonner le Courrier de l'Europe, et il en confia la rédaction à celui qu'il m'avait dit être digne du gi* bet. Cette étrange conduite était facile à concevoir. Un homme sans talent et déshonoré n'a pas droit à un grand salaire, et Swinton eût été digne confrère de ce libraire de la rue Saint-Jacques, qui s'écriait :

« Que ne puis-je tenir dans un grenier Voltaire, Helvétius et Diderot sans culottes? comme je gagnerais de l'argent ! comme je les ferais travailler ! »

Témoin d'une semblable association, j'en rougis pour l'homme que je ne pouvais déjà plus regarder comme mon ami. Je lui déclarai que voulant fuir l'air empesté que respirait son rédacteur, je ne mettrais plus le pied dans sa maison, et je tins parole. La froideur succéda à notre liaison, l'aigreur remplaça bien vite la froideur. Je n'avais point d'animosité, point de colère, je ne cherchais qu'à oublier; Swinton ne chercha qu'à me nuire. L'Écossais raconta bien vite à Morande les causes de notre rupture. La rage et la vengeance agitèrent son âme, et il jura de se venger à toutes les occasions : elles ne devaient pas lui manquer.

Un autre personnage m' éloignait encore plus de la société de Swinton. J'avais appris un jour qu'il était enfermé dans une conférence très-directe avec Receveur, l'un des principaux espions de la police de Paris. Je frémis à cette nouvelle. « Comment I lui dis-je, votre maisoa e^t Y^àle 4^

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espions? fln'y a plus de sûreté à y mettre le pied » : et je mo retirai. Le mot fut reporté à Receveur, et ce fut un des grands chefs d^accusation qui me firent mettre depuis à la Bastille, ainsi que je m'en convainquis par une lettre de ce scélérat qui se plaignait à M. Lenoir de mon irrévérence envers les suppôts de la police.

Londres était alors îe foyer d'un commerce bizarre qui se faisait sur les libelles. Cinq h six Français couverts de dettes et d'opprobre, abusés par le succès passager du corsaire Morande, avaient imaginé de menacer le gouvernement français des écrits les plus virulents, si on n'assouvissait pas leur faim par des sommes assez considérables. Yergennes fut ébranlé, et il envoya Receveur en Angleterre pour négocier ; cette frayeur était stupide, car il ne se vendait pas six exemplaires de ces libelles à Londres; et il était facile au gouvernement d*on empêcher l'introduction en France. Quoi qu'il en soit. Receveur, intéressé à- vanter le danger, parce qu'il espérait eu profiter, partit et disposa ses batteries. Il crut que Je meilleur moyen était de mettre dans ses intérêts le chefs des brigands, et il s'assura de Moraude par un tribut considérable que le gouvernement s'engagea de lui payer. Croira-t-on que le ministre de France qui était alors en Angleterre, le comte De Moustier, que depuis j*ai revu en Amérique, et que j'ai peint dans mes voyages; croira-t-on que cet ambassadeur fut l'agent de cette séduction, et qu'il ne rougit pas de s'afficher pour le patron de Morande? — Au surplus, nul homme ne connaissait mieux et les tripots, et les aventuriers qui fourmillaient dans Londres.

Du nombre des spéculateurs en libelles était ce marquis français appelé Pelleport dont j'ai parlé plus haut. Pelleport avait de l'esprit, l'apparence de la bravoure, un goût eflréné pour le plaisir, un mépris profond pour toute esp(>ce de moralité. C'était une sorte d'Alcihiade qui se prêtait à tous les rôles qu'on voulait lui faire jouer. Étant en Suisse dans la misère, il était devenu amoureux d'une femme de chambre de madame Dupeyrou, qu'il avait épousée malgré toutes les remontrances de cette dame. Marié avec elle, il s'était

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fixé comme maître de français et de mathématiques dans la charmante vallée du Locle. IJ y vécut quelques années heureux et trôs-rangé; plusieurs enfants avaient été le fruit de ce mariage, mais son inconstance vint bientôt troubler son petit ménage. 11 voulut revoir là France; il s'y promettait un brillant établissement. Sa femme, séduite par ses tableaux, le laissa partir, et Pelleport, arnvé à Paris^ y tomba bientôt dans sa vie dissipée, contracta des dettes, et fut obligé de se sauver en Angleterre. La bienfaisante madame Dupeyrou, qui savait que je devais me fixer dans cette île, m'intéressa en faveur de sa femme. Elle est dans le besoin, me disait-elle ; sans moi elle ne pourrait soutenir ses enfants, son mari ne lui envoie rien ; procurez-lui de Touvrage, et engagez-le à se souvenir de ses enfants. J'en contractai l'obligation, et je m'empressai à mon arrivée à Londres de Faller voir. Son air franc me séduisit, et l'esprit dont il me paraissait doué me fit croire qu'il était possible de le retirer de sa vie ordinaire, il était déjà employé dans une école; plusieurs traductions et une place fixe que je lui procurai le mettaient à môme de vivre avec aisance; mais son tempérament et des habitudes vicieuses l'emportèrent sur ses résolutions et sur mes efforts. Il vit dans la spéculation sur les libelles uu moyen de gagner de l'argent sans beanicoup de peine, et il en devint le chef. 11 me parla un jour d'une vie de Marie-Antoinette que Receveur marchandait; je lui de mandait si elle existait, s'il en était l'auteur. Il me répondit que j'étais trop honnête homme pour qu'il pût me faire de pareilles confidences, et je ne lui en parlai plus que pour l'engager à renoncer à ce trafic qui tôt ou tard causerait les malheurs de sa\ie; il rit de ma prédiction, qui ne se vérifia que trop. J'ai appris depuis que le marché ne put se conclure. Pelleport demandait 500 louis; Receveur, qui voulait sa part, n'en offrit que 300; Pelleport, furieux, publia contre Recevtur, Morande et la police, l'écrit satirique qui fit tant de bruit dans le temps sous le nom du Diable dans un bénitier. Je le lus chez Latour, et je frémis du danger où il allait jeter Pelleport; il arriva comme nous en causions; nous réu-

nînjcs tous nos efforts pour l'engager à le supprimer ; Latour eut même la générosité de lui offrir de payer tous les frais; Pelleport refusa, il voulait se venger, et il paya chèrement son opiniâtreté, car le ministre Vergenncs eut l'adresse, en lui faisant faire des propositions avantageuses par Swinton, de l'attirer en France ; et à peine eut-il mis le pied à terre qu'il fut arrêté et conduit à la T>astille où cinq années du plus étroit emprisonnement expièrent son imprudence.

Hien ne pouvait égaler la frayeur que causait au ministre français le séjour d'un homme dé lettres à Londres et l'indépendance dont y jouissaient les écrivains; cette frayeur était telle , qu'il conçut le projet le plus extravagant pour étouffer en Angleterre la liberté de la presse. Il s'imagina qu'avec de l'argent on pourrait acheter quelque orateur accrédité do la chambre des communes, et qu'aidé de son éloquence on pourrait mettre le génie aux fers. Une négociation fut réellement entamée avec Shéridan sur cet objet; Morandc, qui s'amusait aux dépens du ministre français, le berçait de l'espérance du succès; il dressa même un projet de bill. Le bruit s'en répandit à Londres, et bientôt on vit pleuvoir les pamphlets; quelques lettres parurent dans le Courrier de r Europe; Pelleport en était l'auteur , et ce fut un nouveau crime; elles désolèrent Vergennes, qui fit donner une semonce vigoureuse au rédacteur du Courrier par son censeur ou valet, l'abbé Aubert. Je lus les lettres; Latour me confia la clef du chiffre qu'employait ce plat serviteur du gouvernement français. La particule on était le mot qui désignait Vergennes sans le compromettre; c'était sous le mystère de cette porticule que je le vis un jour réprimander le rédacteur des éloges qu'il avait donnés à Necker. Cet encens avait déplu au ministre suprême, il menaçait de sa colère l'humble rédacteur s'il retombait dans la même faute.

On ne peut rien concevoir de plus ignorant que le mini3tère français. J'exprimais un jour à la Bastille, à M.Lenoir, mon étonnemcnt de ce qu'un pareil projet était entré dans la tête d'un homme d'État.

« Rien n'est plus vrai, me répondit-il, rien n'était mieux

combiné que ce plan. — Mais vous ne savez donc pas^ lui disje, que la majorité abandonnerait le ministre qui oseraittoucher à la liberté de la presse, et qu*un orateur de Topposition tomberait dans le plus profond mépris s'il appuyait ce projet liberticide? — Tout s'aplanit, en Angleterre comme en France, avec de l'argent. — Soit; cependant on ne paie pas un homme pour s'égorger, car [m\\ prix ne paie la \\e. Mais de qui donc, ajoutai-je, tirez-vous vos lumières sur l'Angleterre? — D'une excellente source, » me répondit-il... Je tombai de mon haut quand j'appris que cette excellente source était celle d'une fille entretenue qui avait passé trois années à Londres, et qui dans ses petits soupers donnait à Lenoir des leçons de politique anglaise. Et voilà les hommes qui gouvernaient la France I

Plus occupés do leur sûreté personnelle que du bien de l'État, ils ne voyaient dans l'Angleterre qu'un département qu'ils voulaient assujettir à l'inspection de leur police. Vergennes avait formé à cet égard un plan très-vaste, au bout duquel il se proposait de priver de ce dernier asile la liberté d'écrire, et même de respirer. Par ses intrigues et de l'argent il avait déjà su labannir de presque tous les Etats de l'Europe.

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