‹ Mémoires de BrissotChapitre 63 sur 86 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

Lmguet sort de la Bastille. — H est obligé de quitter tour à tonr la Suisse et la Hollande. — IL se réfagie en Angleterre. — Bon étonneinent d'y être inconnu. — Brissot renoue ses liaisons avec lui.

— liO peuple est prédestiné & l'ignorance comme & la méchanceté.

— liO desi>otisme de la Turquie est préférable au régime de TAngleterre. — Le pot de chambre de Bousseau. — Grands principes de vertu de Linguet et de sa maîtreBse.>f — M. Butet. — Il accueille Lingnet et lui offre sa bourse et tout ce qui lui appartient. — Linguet enlève madame Butet et cent mille livres. — Services qu'a rendus liinguet à la liberté en prêchant le despotisme. — 11 grimace la liberté entre Danton et Camille DesmouUns. — Son factum pour Pondichéry. — Secret de sa fortune. — Sa rupture avec Brissot,

Linguet me parlait un jour à Londres de cette prétention à une tyrannie universelle ; il m'en citait un exemple : sorti de la Bastille et craignant d'y rentrer par quelque fantaisie du pouvoir^ il avait pris la fuite. La Suisse lui parut impénétrable à la recherche du ministère français: il s'y réfugia, mais à peine avait-il passé quelques jours à Berne, que Tavoyer l'avertit charitablement que si son gouvernement le réclamait, il serait difficile de ne pas avoir quelque complaisance pour ce gouvernement, qui traitait les Suisses avec générosité. Ayant justement conçu les mêmes craintes pour son séjour en Hollande ou en Flandre, Linguet résolut de se fixer à Londres ; le mal qu'il avait dit autrefois de la constitution britannique lorsqu'il exaltait le despotisme dans ses ouvrages, l'ignorance où il était de la langue anglaise l'en avaient d'abord éloigné, mais sa sûreté personnelle le força à passer pardessus ces considérations.

Arrivé à Londres il fut très-surpris d'y être entièrement ignoré; il croyait que l'Angleterre retentissait comme la France de son nom^ et il fut confondu d'être à peine connu

304 KBMOIBBS

de quelques hommes de lettres et de quelques voyageurs qui avaient visité le continent.

A peine fut-il débarqué que je m'empressai de le voir et de renouer mes liaisons avec lui: il était persécuté; il était étranger dans le pays qu'il choisissait pour asile, et il en ignorait la langue; je crus devob lui offrir mes services, et demander ses conseils pour mes propres entreprises. La confiance qu'il me montra d'abord m'attacha vivement à lui, et malgré toutes les belles recommandations de Yiliar et des philosophes, je ne voulus pas sans raison me montrer infidèU à une ancienne amitié. Alors je ne connaissais pas le cœur de Linguet. Je tentai de lui être utile en lui procurant les moyens qui pouvaient être en mon pouvoir pour faire introduire ses ouvrages en France, et je ne tardai pas à m'aperccvoir que la cupidité et la vanité étaient les seuls mobiles qui le dirigeaient. Il portait la défiance à l'excès; elle m'était égalée que par le mépris profond qu'il avait pour le genre humain.

Après avoir un jour parcouru mon Traité sur la vérité, il me dit que j'étais la dupe de mon imagination et de ma sensibilité, que le peuple ne méritait pas qu'on se sacrifiât pour lui, qu'il était prédestiné à l'ignorance comme à la méchanceté.... Mais pourquoi donc écrivez-vous, lui disais-je, pourquoi résistez-vous au despotisme ? Il me fit entrevoir que l'amour de la gloire était son unique objet; on peut, ou doit tout risquer pour elle. Quant au peuple, il lui semblait si peu fait pour la liberté, que, même après avoir passé vingtdeux mois à la Bastille, il préférait encore au régime de l'Angleterre le despotime de la Turquie. Je jugeai son âme par deux autres traits : il avait lu mes Réflexions philosophiqttes * sur Saint Paul; étonné de ma hardiesse, il me dit qu'elles me conduiraient à ma perte ; qu'il était des préjugés qu'il fallait respecter, que la religion était de ce nombre. Certainement, ajouta-t-il, vous ne me croyez pas assez stupide pour adopter les rêveries de nos prêtres, et cependant, dans tous mes ouvrages, je me suis fait la loi de les respecter et même de défendre les ministres d'un culte que je méprisais ; j'avais

DE BBTSSOT. 305

deux objets en vue^ je voulais conseryer un frein nécessaire au peuple, et m'assurer un appui redoutable contre la robe qui me persécutait.

Qu'un capucin, encroûté de ses préjugés, défende sa religion, je le lui pardonne; il obéit à sa conscience. Mais défendre des impostures qu'on connaît et qu'on méprise intérieurement , c'est se liyrer à une hypocrisie qui ne peut qu'exciter l'indignalion des hommes vertueux et éclairés, à quelque secte qu'ils appartiennent.

L'éloge que j'avais fait, dans mon Traité de la vérité, d'Héloise et des Confessions de Jean-Jacques irritait beaucoup Linguet et la femme avec laquelle il vivait. « Rousseau, me disait-il , est un fou qui, après nous avoir pendant sa vie débité mille extravagances, termine la farce en nous jetant son pot de cbambre au nez. Comment pouvez-vous estimer un homme qui s'avoue coupable d'un vol, et qui vous raconte les plus sales amours? Non, je ne voudrais pas avoir commis la centième partie des crimes de J.-Jacques, ou j'irais me jeter dans la Tamise...» Et moi aussi, s'écria de concert sa vertueuse compagne, oui, j'irais cacher ma honte au fond de l'eau.

J'avoue qu'à ce langage je restai pétrifié! car si je ne croyais pas alors tout ce qu'on publiait de la conduite de Linguet et de sa maîtresse, j'en savais pourtant assez pour m'étonner de cet accès ce vertu qui les transportait l'un et l'autre. Depuis j'eus bien plus de raisons d'en être surpris.

Je me trouvais dans le Perche en 1785, chez un ami de M. Butet, manufacturier de ces étamines de Nogent-le-Rotrou, qui sont la source de sa fortune. Voici ce qu'il me raconta, et il le tenait de M. Butet lui-même. Lorsque Linguet, exilé à la suite de l'affaire de Bellegarde, se retira à Nogent-le-Rotrou, le riche manufacturier l'accueillit non-seulement à bras ouverts, mais il lui offrit sa maison, sa bourse, le força de prendre la clef de son secrétaire, lui permit d'y puiser, et de regarder tout ce qui lui appartenait comme appartenant à lui-même. Linguet prit la chose au pied de la lettre ; il sé-

306 MÉMOIBES

duisitla femme de son généreux hôte; il l'enleva après lui avoir ouvert le secrétaire, d*où madame Butet emporta pour environ cent mille livres d'effets et de lettres de change. Et cet homme parjure à Tamitié, à la reconnaissance, cet homme, coupable d'un rapt scandaleux, d'une affreuse violation de l'hospitalité, et qui avait promené partout le témoin vivant de son crime, s'indignait que Rousseau révélât le vol d'une aune de rubans ! Et sa complice adultère, chargée des cent mille livres dérobées à son mari^ à la seule idée d'avoir commis des fautes bien plus légères, parlait de se jeter dans la Tamise! Ah ! elle n'aurait pas dû en parler, mais elle aurait dû le faire !

On me blâmera peut-être de révéler ces anecdotes; une pareille révélation serait criminelle, s'il s'agissait do quelque personnage obscur. Mais le bien public exige que l'on démasque les écrivains qui, ayant acquis quelque célébrité, peuvent, par leurs ouvrages, induire le peuple en erreur.

On ne peut refuser à Linguet de la chaleur» dans le style, des images brillantes, du talent pour le sarcasme. Il a rendu service à la liberté sans le vouloir, en attaquant avec opiniâtreté la tyrannie de la robe et celle des académies, en heurtant ouvertement l'inquisition à laquelle nos vîsirs assujettissaient toutes nos productions littéraû^s. Mais on doit le blâmer d'avoir prostitué son talent au panégyrique du despotisme, à la défense des causes les plus iniques, des paradoxes les plus révoltants, à la satire des écrivains les plus respectables. Linguet voulait des autels, et voulait les composer des débris des statues de grands hommes qui valaient mieux que lui. Si l'utilité publique est le sceau du vrai talent, et le garant d'un réputation immortelle, on s'explique pourquoi le nom de Linguet est mort de son vivant inâme. La révolution l'a surpris composant encore la satire du peuple et de la liberté. L'habitude datait de trop loin ; elle était trop fortement enracinée pour que l'arbre pût se plier dans un autre sens. Aussi Linguet ne parut-il que grimacer la liberté, lorsqu'on 1791 il voulut . se faire cordelier sous les auspices de Danton et de Camille Desmoulins. Il regardait

DE BRTSSOT. 307

le club des Cordeliers comme une piscine ou s'effaceraient toutes ses prédications en faveur du despotisme. Personne ne fut la dupe de cette hypocrisie tardive. On le fit secrétaire de la Société des amis de la liberté de la presse; cette société se formait alors pour combattre les efforts de Taristocratie qui voulait étouffer toute espèce de liberté. Je refusai de servir avec un collègue que je mésestimais. Linguet se retira et se plongea dans une profonde obscurité, dont il n'est sorti que pour venir un jour à l'assemblée législative débiter un factura fort ennuyeux en faveur de quelques habitants de Pondichéry ; factum qu'il ne put achever parce qu'on baillait, et il le déchira de dépit.

Cependant la fortune a voulu qu'il ait fait un bon calcul en se jetant dans la retraite, car s'il a perdu la célébrité, il a du moins acquis le repos, et il est difficile de croire qu'avec un caractère aussi violent, aussi irascible que le sien, il n'eût tôt ou tard, au milieu des orages qui ont signalé notre révolution, succombé sous le poids des persécutions. On no lui eût pardonné ni son talent, ni ses satires, ni ses principes, ni sa vie passée *. Ses spéculations sur les besoins et les intérêts des princes, plutôt que ses spéculations en littérature, lui avaient procuré une fortune considérable; et ce n'est pas un des traits les moins singuliers et les moins humiliants pour Tcsprit humain et pour les princes, que tel numéro des An-

1 lia Tévolatlon ne pardonna rien à Linguet; la letraite an sein de laquelle 11 vivait obscur ne le fit point ëah&pper èk ses ooups. TUnlevé à la tranquille deraenie qa'il s'était choisie près de YiHe-d'Avray, il fat traduit devant le tribunal révolutionnairo; les juges, oubliant ses derniers gages donni6s à la liberté, et ajontaut le persiflage à la cruauté, lui firent expier par d'atroces plaisanteries ses ancHcns ouvrages en faveur du despotisme. On trouva dans ses papiers un brouillon do lettre qu'il avait eu le prpjet d'envoyer à Louis XYI pour lui offrir d'être sou défenseur devant la Cionvention nationale. Linguet ne répudia ni la lettre, ni le dessein dans lequel il Tavait écrite ; et ce trait, qui bâta sa oondamuatiou & mort, doit rendre plus indulgent pour les fautes do sa vie. Linguet, semblant prévoir l'oubli où tomberaient ses écrits, la plupart dictés par des passions du moment et dans Faborration de son esprit, avait consacré ses dernières veillefl à une histoire de France qu'il regardait comme nn ouvrage digne do transmettre son nom à la postérité. Ses manuscrits devinrent la proie des soldats employés à rÉoole -Militafre, qui en firent des cartouches (M.)

808 MÉMOTnES

nales de Linguet lui ait valu 10,000 livres, tandis que YHéloîse n'en rapporta pas quatre mille à Rousseau. Linguet se faisait craindre des grands et des ministres, voilà le secret de sa fortune.

On doit bien penser qu'il me fut difficile de vivre longtemps dans rintimité avec un écrivain dont le caractère et les vues contrastaient si fortement avec les miens. Une querelle que, dans sa défiance excessive, il me fit pour me marquer sa reconnaissance d'un service que je lui avais rendu, me força de rompre avec lui.

DE BBISSOT.

Page 1