CHAPITRE XLÏV
La correspondance politiqae.— Les ouYrages français en Angleterre.
— Brissot est abandonné de Yillftr et d'Élie de Beaumont. — L'économiste Saint-MomeL^^^ Le tableau des sciences et des arts.
— SoHtnde de Brompton. — Les aventuriers français. Prix d'un service rendu. — Histoire de Chavanncs. — Sa nai&sance illustre.
— Son union avec une roturière. — Sa réclamation d*ime dette de Louis XV. — La recommandation de la duchesse de Polltpiac. — H. Jennings. — L'audience de Maurepas. — L'ordre d'exil. — Le comte de Ségur et M. de Tergennes. — Arrivée à Bruxelles ; l'abbé Haynal. — Les voleurs et les liaillons. — Le poème de VAméri^e délivrée, — Les libraires et les voleurs. — Le Hercùre HoUandain. — Projet d'émigration en Virginie. — John Adams. — La lettre de recommandation de Lafayette. — La chapelle et la grêle. — La Bousoription. — L'enlèvement de Mirabeau d'Amsterdam. — Démarches de Brissot en faveur de Chavannes. — Le comte d'Andlaw; la princesse de Ghimay; la duchesse de Polignac; l'abbé d'Espagnac ; madame Victoire tante de Louis XYI. — Le louis du comte d'Estaing,
Je me dédommageai facilement de ma rupture avec Linguet, par la connaissance de quelques hommes de lettres et savants anglais; je le dus à.rexécution de mes divers projets.
A peine arrivé à Londres, j'avais pris des arrangements pour y établir une Correspondance philosophique et politique; mais le succès ne répondit pas à mon attente; on imprimait bien les divers numéros que je composais, mais à peine en vendaît-on quelques exemplaires, et les libraires paraissaient même me faire grâce en se chargeant du débit.
Quoique la langue française soit en général assez répandue à Londres, cependant on y estime peu les écrivains français, et on les lit encore moins. Je doute que Voltaire, Rousseau, ou Raynal y aient jamais plus de cent lecteurs; je parle deToriginal français. Car, et c'est une autre remarque importante à faire, presque tous les bons ouvrages français sont rapidement traduits en anglais.
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Le succès de ma correspondance fut assez considérable en Allemagne pour que Virchaux, libraire à Hambourg, en entreprît une édition; mais il absorbait tous les profits, et je ne retirai de mes liaisons avec lui que des embarras et le désagrément d'être compris dans sa banqueroute.
En France, le ministère, effrayé de cet ouvrage, donna des ordres pour l'arrêter partout; pas un exemplaire ne pénétra, et je perdis cette édition.
Malgré tous ces désagréments, j'eus le courage d'imprimer douze numéros formant deux volumes in-octavo, et je crois fermement qu'ils eussent contribué à accélérer la révolution si Taccès leur eut été ouvert en France. Mais je lus complètement joué par mes deux collègues Élie de Bcaumont et \illar. Malgré les serments qu'ils voulaient sceller de leur sang, je ne reçus d'eux ni secours pécuniaires, ni correspondance, ni appui pour faire passer Touvrage en France. L'un ne disait mot, et l'autre ne m'écrivait que des mots.
Ce lâche abandon ne me ût pas perdre courage ; je me confirmai même dans mon projet en voyant Saint-Flomel en tenter un semblable. C'était un économie te outré qui, jadis employé dans la diplomatie, y avait été fort mal récompense de ses services, et qui s'était réfugié en Angleterre pour y prêcher avec plus de sûreté les principes de la liberté. Mais environné d'espions, trompé par des entremetteurs, l'honnête Saint-Flomel fut victime de sa crédulité, et mourut martyr de sa frénésie pour l'indépendance.
Le sort qu'il éprouvait me fit voir que je lutterais en vain contre les difficultés, et que je perdrais le fruit de mes travaux si je ne changeais pas de route. Convaincu de l'insurmontable difficulté de faire parvenu* régulièrement en France et par contrebande un ouvrage périodique, qui contiendrait des vérités hardies sur les gouvernements, je crus devoir changer de batteries et employer la mine au lieu de les dresser ouvertement*
La constitution anglaise, que j'avais étudiée sur les lieux mêmes, m'avait paru, malgré ses défauts, pouvoir servir de modèle aux sociétés qui voudraient changer leur régime. Elle
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était peu connue en France. Le livre de Delolme, qui n'est qu'un ingénieux panégyrique de cette constitution, n'était alors que dans l€S mains des savants. C'était en détail, et chaque jour, qu'il fallait la faire connaître, et la faire connaître c'était la (aire aimer, la faire désirer. Mais le gouvernement français, craignant de voir trop de lumières éclairer ce sujet, était en garde. Il fallait le tromper, je lui ûs donc demander une permission pour imprimer un journal qui serait le Tableau exact des sciences et des Arts en Angleterre. Ce titre n'avait rien d'effrayant, et l'appui de quelques personnes puissantes me fit obtenir un privilège, qu'on assujettit cependant à la condition que, composé et imprimé en Angleterre, il serait réimprimé à Paris et soumis à une censure très-sévère.
Je ne m'étendrai point ici sur cette entreprise; j'en ai déjà donné les détails dans d'autres Mémoires et dans les divers écrits que j'ai publiés en^i791 ; je me bornerai ici à rapporter quelques faits que j'ai omis et que j'ai dû omettre dans ces écrits ; avant d'en rendre compte, je dois parler de la vie que je menais à Londres.
Renfermé danf* ma solitude de Brompton, je n'en sortais que pour voir mon imprimeur, ou dîner chez Latour, ou respirer l'air pur de la campagne; car tandis que je voyais la ville de Londres plongée dans les brouillards, le ciel était clair dans les environs de Brompton. Avec quelles délices je les parcourais, souvent un livre à la main, plus souvent encore réfléchissant sur le bonheur de jouir de la liberté de penser, et de n'avoir pas à redouter les verrous de la Bastille I Avec quel plaisir je vis poindre les jeunes bourgeons de 47831 Seul avec moi-même, ayant peu de besoins, ne désirant ni les sociétés, ni les amis nombreux, ni les spectacles bruyants, j'aurais passé toute ma vie dans cette solitude.
Elle était quelquefois troublée par les visites d'importuns. De ce nombre étaient des aventuriers français qui, réduits à la dernière misère, s'adressaient à moi pour les soulager dans leurs besoins. J'avais peu, je leur donnais toijgours, et j'enreçus souvent des désagréments. Je me rappelle entre autres d'avoir fait une souscription pour un jeune officier couché sur la
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paille; il m'en témoigna sa reconnaissaDce en me dénonçant au gouvernement français lorsque ce gouYernement l'eut acheté.
Cette ingratitude ne me rebuta point, et parmi les personnes qui réclamaient mes secours et mes services, il n'en est peut-être pas une qui puisse dire que je n'ai pas cherché à l'obliger. Je m*en serais fait un devoir par ma position et pour l'honneur de mes entreprises philanthropiques, quand je n'aurais pas trouvé dans mon cœur un sentiment naturel de bienveillance pour tous les hommes.
Celui qui m'intéressa le plus vivement en sa faveur par la bizarrerie de ses aventures autant que par l'originalité de son esprit, était un Lyonnais, comte ou marquis, mais qui me paraissait avoir abjuré les préjugés de sa naissance. Il s'appelait Chavannes de la Giraudière; il se prétendait issu d'une des plus anciennes et des plus aristocratiques familles de France; et cette famille, qui n'avait que des parchemins pour toute fortune, l'avait repoussé de son sein et lui avait voué la haine la plus implacable, parce qu'à l'âge de dix-huit ans il s'était uni à une jeune et jolie personne qui avait le malheur d'être roturière. Chavannes s'aperçut bientôt que sa femme avait un plus grand défaut quesaroture.il s'était hautement glorifié de son union avec elle; il dévora eu secret tous les chagrins que le caractère et les vices de sa compagne lui firent éprouver. Cette femme avait fait pendant quinze ans le tourment de sa vie, et lui avait donné quinze enfants dans cet intervalle. Ceci semble prouver qu'au milieu des querelles de ces époux, il y avait de fréquents raccommodements-
Après sa mort Chavannes était sorti de la retraite où il s'était confiné, et était venu solliciter à la cour une somme do cent milles livres due par Louis XV à son père. Il avait su intéresser en sa faveur et les princes et les princesses, etlareine elle-même, à qui il avait été présenté par la duchesse de Polignac; mais toutes ces belles recommandations ne lui firent pas même obtenir une place qui le dédommageât de la dette qu'on ne voulait pas plus payer que reconnaître. Chavannes, qui avait passé cinq ans d'antichambre eu antichambre, eut
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bientôt mangé le peu de fortune qu'il possédait eu attendant celle qu'il espérait en yain. Sa famille^ réduite àun tils et deux filles, vint le joindre à Paris, et acheva bientôt d*épuiser ses ressources; il fut forcé, pour subsister, de donner des leçons de langue- Un de ses élèves fut M. Jennings, que j*ai connu à Londres, et qui me confirma une partie des faits que Ghavannés lui avait avancés. Après le départ de cet Américain^ Chavannes fut réduit au désespoir. Son frère aîné, qui servait sous le comte d'Estaing, venait d'être tué à Savannah, et son fils était malade, et à toute extrémité. 11 courut à Versailles et se rendit à Taudlcnce de Maurepas, auquel il annonça la mort de son frère et se montra comme le dernier rejeton d'une illustre famille, prêt à mourir de faim, tandis que les cent mille livres qui l'auraient fait vivre étaient arbitrairement séquestrées dans les coffres royaux. Il parla au ministre toutpuissant du ton d'un homme profondément irrité et pénétré de ses droits. Maurepas Vécouta tranquillement devant vingt personnes qui l'entouraient, et il lui tourna le dos sans répondre un mot : mais à peine Ghavannes avait-il fait un pas hors de Tautichambre, qu'un estafier vint lui annoncer de la part du roi de sortir à l'instant de Versailles, et de se rappeler qu'il y avait une Bastille à Paris. Ghavannes court à l'instant chez le comte de Ségur et chez Vergeunes : le premier lui donne vingt-cinq louis; l'autre lui en donne trois tt tous deux l'engagent à fuir au plus vite et à ne pas même s'arrêter à Paris. Tel était le régime despotique du dernier règne qu'on a voulu nous donner comme un modèle de douceur et de paternité.
Ghavannes se relira à Bruxelles : il y reçut la visite de l'abbé Raynal, qui lui apprit que Maurepas venait de mourir; mais l'exilé ne prévit rien de meilleur pour lui d'un gouvernement qui ne faisait que changer d'homme et non de système. 11 gagna Anvers, où il fut complètement dévalisé par des voleurs, et s'arrêta à Amsterdam avec ses enfants, n'ayant pour toute fortune que les haillons qu'on leur avait laissés sur le corps.
Ce fut là que Ghavannes composa son pocme de VAméiHque
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délivrée, ou plutôt l'esquisse d'un poëmc sur rindopendance de rAmériquc. Il fut pillé, rançonné par son libraire, cororoe il l'avait été à Anvers par les voleurs, et ne retira pas une obole, mais un procès, pour prix de quatre mille vers. Après avoir enduré tout ce qu'un homme peut supporter de misère et d'injustice^ il fonda une feuille politique et républicaine, sous le nom de Mercure Hollandais, Cette feuille était son unique et précieuse ressource^ elle faisait vivre toute sa famille; mais qu'était-ce que vivre dans cet état précaire^ au milieu d'étrangers à l'esprit mercantile, et dont il espérait peu do sQukigcment pour l'avenir ?
Chavannes avait connu à Paris un riche Américain qui, touché de ses infortunes, lui avait promis deux cents arcs de terre près de Richemont» en Virginie, s'il voulait jamais gagner les États-Unis. 11 avait pour garant de celte promesse Jcnnings et John Adams. C'était à John Adams qu'il avait dédié son Amérique délivrée. Le général Lafayette lui avait offert des lettres de recommandation pour Washington, et il espérait beaucoup de l'amitié d'Arthur Loe et de plusieurs citoyens de la Virginie. C'était pour que je l'aidasse à effectuer cette transmigration qu'il avait réclamé mes services.
Chavannes avait substitué à ses enfants le peu de biens qu'il possédait en France, et sa famille, qui aurait bien voulu qu'il s'expatriât, mais qui ne voulait point qu'il emmenât sou fils, le dernier du notn, trouvait chaque année mille moyens pour retarder ou le priver de ses revenus. Une des meilleures raisons de relus qu'on lui ait alléguées, c'est que le feu du ciel avait brûlé uue maudite chapelle bâtie dans ses fonds. On voulait qu'il la fit réparer à ses frais, sous prétexte qu'elle préservait la paroisse de la grêle, quoiqu'il ait grêlé dix ans de suite sur le terrain même qu'elle occupait : il y avait vraiment de quoi rire, si la position du pauvre Chavannes n'avait pas été digne de pitié.
Puisqu'il ne pouvait ni vendre son bien, ni eu toucher le revenu, et qu'en abandonnant son Mercure Hollandais il eût abandonné tout ce qu'il possédait, il fallait donc, à défaut d'un roi qui lui faisait banqueroute^ et d'une famille dont
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quelques personnes avaient le tabouret chez la reine^ que Chayannes s'adressât à la générosité publique. Voilà où i] en était réduit^ et c'est moi qu'il chargeait de cette mission diiBcile. GhaTannes, non par orgueil, mais par crainte, désirait que je proposasse, àLondresetdansles journaux, une souscription en sa fayeur. Il ne demandait qu'une somme assez forte pour se transporter en Amérique avec ses enfants et quelques amis attachés à son destin; mais il ne voulait point être nommé. Il venait de voir enlever sous ses yeux, en plein jour,. Mirabeau, son compagnon d'exil, en vertu d'un ordre de la cour de Versailles transmis à la régence. Il craignait que sa famille, pour retenir son ûls, dont il ne voulait pas se séparer, n'obtînt également contre lui quelque lettre de cachet.
On sent bien les difficultés que devait éprouver une souscription en fayeur d'un homme qu'il ne fallait désigner que par des termes généraux, et qui ne s'apph'quaîent plus qu a un malheureux déchu de sa position sociale et de sa fortune. Ce n'était plus le publicistc et le poète patriote qu'il fallait recommander, mais un nom de grand seigneur anonyme pour qui l'on devait solliciter. J'avais d'ailleurs, depuis six mois, cessé toute relation avec le Courrier de t Europe, journal dans lequel Ghavannes eîit désiré faire annoncer sa souscription; les termes dans lesquels il l'avait rédigée, la confiance qu'il m'y témoignait, l'auraient fait exclure par ceux qui dirigeaient ce journal. Je ne pus donc lui être d'une grande utilité; je tentai néanmoins la souscription par un autre moyen : j'écrivis en même temps à plusieurs personnes sur l'intérêt desquelles il devait compter, et s'il n obtint pas tout ce qu'il désirait, il en dut recevoir du moins quelque soulagement.
Ghavannes s'était proposé d'écrire les mémoires de sa vie sous le titre de Mémoires â^im homme de condition ou de qualité. Il changerait sans doute ce titre aujourd'hui qu'il ne doit plus y avoir d'autre qualité que celle du mente et de la vertu. J'avais d'abord craint que tout ce qu'il me racontait de ses infortunes et des cruautés de sa famille ne fût pure invention; car je ne pouvais accorder sa position misérable avec le rang
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des personnes qui paraissaient devoir s'intéresser à son sort. Je me rappelle qu'il ne me citait que princesses et duchefsscs, comtes et marquis : c'étaient les d'Andlaw, les Chimay, les Polignac ; c'était aussi l'abbé d'Espagnac,auquel j'aurais pu en parler depuis, c'était même madame Victoire, qui avait jadis chargé madame deSégur, sœur de madame Lafayette, de lui remettre dix louis de sa part. Toutes ces personnes avaient été témoins ou pouvaient du moins attester la conduite de Maurepas.à son égard, et le malheur dans lequel Chavannes avait été plongé. Ce malheur fut sig^and, que le comte d'Estaing n'hésita pas k remettre un louis dans les mains de la garde-malade de son fils.
J*ai raconté tous ces détails pour montrer comment on faisait naguère expier en France le crime de s'être élevé audessus du préjugé de la naissance, et d'avoir parlé à un ministre avec l'accent de la justice et de la liberté. On voit aussi, comme dans le récit de Linguet, de quel réseau tyrannique les ministres et les rois voulaient entourer leurs frontières et celle des étrangers. L'Angleterre était peut-ôtre le seul pays où Ton pût se croire en sûreté contre les sbires de leurs diverses polices. Espérons que l'exemple donné par la révolution française fera sortir tous les peuples de leurs prisons, et les engagera à briser leurs fers. Il est par trop outrageant pour l'humanité que des millions d'hommes se laissent tyranniser par les caprices de quelques individus, et qu'on n'ait pas même le triste privilège d'éviter leurs coups en fuyant loin de la patrie, quils appellent insolemment leurs états.
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