‹ Mémoires de BrissotChapitre 65 sur 86 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Peiséeation des Genevois réfugiés en Irlande. » Plan de la Nouvelle Gtenève. — Circonstances qui font avorter ce projet. — Satire de Mallet-Dupan contre Brissot. — Jours heureux de Brissot, réuni à sa nouvelle famille. — Commencement de ses malheurs. — Établisment du Lycée de Londres. — Association avec Desforges. — Caractère de cet homme à projets. — Ses promesses et son dévouement. — Ce que c'était que Desforges. — L'héritier du laquais Thierry. — Desforges veut vivre sous le même toit que Brissot. — n essaie de lui rendre sa femme odieuse. — Premières hostilités de Desforges. — Les aventuriers et Felleport.

Le gouvernement français persécutait alors les Genevois qui se réfugiaient en Irlande; on me savait lié intimement a?ec eux, et les espions qui m'environnaient ne manquèrent pas de rendre compte à la police des visites que je recevais. Clavière et Durovray me communiquèrent leurs plans pour la nouvelle Genève qu'ils allaient fonder près de Waterford. Pourquoi n'ont-ils pas réussi I j'y aurais probablement fixé mon séjour en m'y rendant utile dans la partie de l'éducation publique, et je n'aurais pas éprouvé tous les revers qui m'ont ensuite accablé. L'histoire de ces Genevois émigrés m'a prouvé qu'il était difficile de faire abandonner aux hommes, surtout à des républicains, leurs premières habitudes, et de les transplanter sur un sol où tout est changé poiir eux. Le gouvernement irlandais donnait des fonds considérables , la ville commençait à s'élever, mais le climat pluvieux de l'Irlande, l'ignorance de sa langue, la diflTérence des mœurs, l'éloignement trop grand des anciennes relations, le défaut de concert entre les émigrés, l'inconstance des chefs que rappelaient sans cesse leurs affahres avec la France, tout fit abandonner ce projet d'émigration, et quelques adoucissements apportés par les vainqueurs aux fers qa'ils avaient déjà imposés réconcilièrent bientôt les vaincus à leur nouveau joug; ^ peine même me surent-ils quelque

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gré de l'ouvrage que je publiai en leur faveur, et dont j'ai déjà parlé, sous le titre du Philadelphien à Genève, Je n'eus ni matériaux ni dédommagements ; Virchaux imprima l'ouvrage, le répandit, se l'appropria, et je n'eus pour toutes mes peines qu'une satire virulente de Mallet-Dupan. Pour débiter ses AnnaleSy il était obligé de caresser le ministre qui dominait, et il lui faisait doublement la cour en me déchirant ainsi que ses compatriotes persécutés.

Je fus insensible à l'outrage comme h l'ingratitude ; mon but était rempli ; je voulais être utile en accélérant le règne de la liberté.

Ce fut au milieu de ces paisibles occupations que ma jeune épouse vint me rejoindre. Sa sœur Nancy quitta sa pension pour vivre avec nous. Les cinq à six mois que je passai dans cette douce société ont été les plus délicieux de ma vie. Les embarras de l'établissement que je songeais à élever alors en interrompirent malheureusement le cours.

J'entre ici dans une époque dont je ne puis me rappeler les circonstances lugubres sans éprouver encore des déchirements cruels.

Ce qui m'avait fait persévérer dans l'idée de l'entreprise du Lycée d^ Londres, c'était la difficulté de pouvoir m'ouvrir un accès dans les cabinets des savants, et dans les dépôts des monuments publics. J'avais remarqué que presque sans communication entre eux, les savants anglais en avaient encore moins avec ceux du continent; j'avais remarqué que, presque tous étrangers à notre littérature, ignorant le degré où nous étions parvenus, ils examinaient péniblement des points que nous avions éclaircis, tandis que de notre côté nous ne connaissions de leurs productions que des poèmes ou des romans. Je pensais que j'avancerais la science chez les deux nations; que je les enrichirais toutes les deux, en mettant' leurs savants en communication; ce plan devait aussi servir au but de mes travaux. J

Le Lycée de Londres devait consister en trois parties : djans une assemblée de savants de toutes les nations, dans une Correspondance que je devais ouvrir avec ^ous, et dont je d^ais

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être le centre; enfin pour faire conndtre la littérature anglaise, je devaiâ en donner le tableau dans l'ouvrage périodique dont j'ai parlé.

C'était à l'intérieur une institution semblable à celle des lycées et musées existants en France. Mais ce lycée ne devait pas être restreint dans les bornes sévères que la tyrannie du ministère avait mises à ceux de Paris.

Ce n'était ni le spectacle, ni l'amusement, ni renseignement, ni les nouvelles, ni la musique, ni les tableaux qui devaient attirer à mon lycée; c'était l'utilité seule que les amis des lettres peuvent tirer de leur société réciproque, utilité qui doublait dans un pays où rien n'en gênait la liberté; utilité qui se transformait en nécessité quand on pensait au caractère des savants anglais et au vide absolu de communication. Je voulais, en un mot, créer cette confédération universelle des amis de la liberté et de la vérité, que des philosophes plus heureux que moi ont réalisée, à Paris, depuis la révolution.

Quelques exemplaires de mes prospectus imprimés à Londres dans l'été de 1783, parvinrent en France. On m'encouragea; mais des suffrages stériles ne suffisaient pas, il fallait des avances et par conséquent des fonds. Presque épuisé par mes précédentes entreprises littéraires, je ne pouvais courir seul le risque de ce nouvel établissement.

Le précis de mon plan tomba entre les mains de ce Desforgcs d'Hurecourt dont j'ai déjà parlé. Son talent pour le clavecin l'avait introduit chez Mentelle, dont la femme touchait avec succès du même instrument. L'analogie des goûts et des talents avait cimenté entre elle et Desforges un rapprochement que le hasard seul avait procuré, et qui eut une funeste issue. Les torts de Desforges envers Mentelle n'auraient fait qu'augmenter mon éioignement pour sa personne; mais je ne les connus que plus tard. J'ai dit qu'à ses talents pour la musique Desforges joignait des manièresiiu'on croyait distinguées, beaucoup de prétentions à la sensibilité, et un air d'estime pour la philosophie, qui, malgré toutes mes préventions, avaient fini par me subjuguer. 11 ne me parlait des devoirs d'époux et de père que la larme à l'œil ; une vie re-

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tirée, paisible, avec un ami qui le payât de retour, était l'unique objet de ses désjrs. Je fus dupe de son jargon, et ne tardai pas être détrompé. Une obseryation approfondie de son caractère m'en procura une connaissance plus Traie. Je le vis tel qu'il était dans une foule de scènes sur lesquelles je tire le rideau. Une déOancé excessive se cachait derrière l'apparence d'une confiance sans réserve; son air de sensibilité niarquait une grande dureté d'âme, sa fausseté se peignait dans ses yeux de travers, dans toute sa physionomie équivoque; et ce qu'il y avait de plus singulier, c'est qu'il déclamait sans cesse contre les gens aux regards louches, indices d'un cœur faux.

n y a dans notre âme une espèce de génie qui nous porte à fuir celui dont l'amitié peut un jour nous être funeste et nous force à le haïr d'avance. A sa vue, l'âme se contracte, se resserre et éprouve un sentiment pénible, un malaise indéfinissable. Bergasse a très-ingénieusement expliqué cet élat dans ses Considérations sur le magnétisme animal. Sans vouloir en tirer toutes les mêmes conséquences, je crois qu'il y a un pressentiment qui avertit une âme honnête qu'elle n'est pas en rapport avec l'âme d'un méchant qui se présente. Si nous écoutions la nature, si nous étions plus sensibles au jeu secret de notre organisation intérieure, si le tourbillon exté rieur où nous sommes entraînés ne captivait pas entièrement nos sens, cette sorte de pressentiment serait pour nous un oracle presque infaillible. Tel était celui que j'éprouvai dès le premier moment où j'ai vu Desforges.

L'annonce de mon Lycée l'avait tout à coup rapproché de moi. Errant depuis quelque temps de projets en projets, il était à raffut des spéculations lucratives : à l'entendre, il avait toujours des fonds immenses, un crédit sans bornes, et il gé missait de les voir languir dans l'inaction.

Cependant, malgré les idées défavorables que j'avais de son caractère, et qu'il n'ignorait pas. Desforges résolut de se lier avec moi. Il était séduit par la beauté de mon plan ; il crut entrevoir dans son exécution la possibilité d'une fortune immense, et cet appât lui fit oublier la froideur et l'éloignemcnt

que je lui témoignais; il se présenta chez Larrîvée, mon correspondant à Parîs^ lui demanda des détails^ les obtint^ et les examina.

Il me fallait quinze mille francs pour faire les fonds et partager le produit d'une entreprise qui à la troisième année promettait d'eu rendre vingt mille net. La perspective était séduisante pour la cupidité. , . ,

Je frémis, je dois le confesser, à la lecture du nom de Desforges dans la lettre de mon correspondant, qui me pressait de l'accepter; ce nom réveilla, comme par une commotion électrique, tous les sentiments douloureux que j'avais autrefois éprouvés. Cet homme, disais-je, appréciera-t>-il le motif noble qui me fait élever cette entreprise? 11 n'y voit qu'argent, il ne rêve qu'argent, et moi je n'y cherche que l'avancement des sciences, que l'utilité d'établir une communication entre deux nations faites pour s'instruire , se connaître , s'estimer réciproquement; que le plaisir de rassembler chez moi des savants, des philosophes, de me lier avec eux, et par leurs secours d'agrandir l'empire de la philosophie. Que par ce projet, que par mon travail, je vive avec ma petite famille; que je retrouve l'intérêt des fonds et les fonds mômes qui y seront versés, et je serai content.

Tel était mon calcul, et en prenant un associé intéressé, il fallait le changer, il fallait faire marcher de front l'intérêt et la gloire de l'entreprise, l'intérêt privé et le bien public. Cette nécessité semblait déshonorer mon plan, et je faisais des vœux pour avoir un associé riche qui fût dirigé par le même motif que moi. Vœu insensé I le désintéressement marche si rarement à côté de la richesse! Tout ce que m'avaient promis Villa r, Beaumont et leurs amis était sans effet : je me trouvais seul, abandonné à mes ressources. Je me crus donc obligé d'accepter l'offre qu'on me faisait ; en la refusant, mon entreprise tombait ; et après tout, me disais-je, vaincu par des prières dont les lettres de Desforges ont fait foi, après tout, peut-être mes préventions contre Desforges ne sont-elles pas fondées. C'est ainsi qu'on cherche soi-même à s'aveugler.

y D'après le traité que je consentis à signer^ notre société devait durer sept ans à } effet de former à Londres rétablUsement d'un club Qt d'un lycée en faveur des sciences, des arts et de Vhumanité, et poursuivre l'objet des différentes opérations littéraires analogues audit établissement, et qui se irow)ent détaillées dans le précis imprimé.

Ce précis, comme je l'ai déjà dit, divisait rétablissement en trois branches : assemblée, correspondance et journal ou tableau des sciences et des arts en Angleterre.

J'avais obtenu du ministre français un privilège pour mon journal anglais; c'est alors que Desforges avait redoublé ses instances, et que je m'étais décidé à accepter ses fonds : il regardait cette entreprise comme une excellente spéculation, sur laquelle il se proposait d'en greffer d'autres. Je me défiais de ses vues, je redoutais son caractère sombre et mystérieux, mais la droiture de mes intentions me rassurait, et bien déterminé d'agir toujours avec lui comme avec un frère et de lui sacrifier même mes intérêts, j'espérais que je n'aurais jamais de désagréments à éprouver de sa part. J'acceptai donc ses propositions; il m'envoya des fonds, j'en usai pour louer et meubler une maison, pour fournir aux frais deî'impressiou. Il voulut venir lui-même à Londres se fixer à côté de nous; j'y consentis avec quelque peine. En passant à Boulogne, il reçut l'accueille plus flatteur, un accueil filial de ma belle-mère, qu'il déchira depuis avec une ingratitude monstrueuse.

Il ne me vint pas même dans l'idée de demander à Desforges quelque preuve de cette amitié qu'il me vouait, et de cette confiance qu'il exigeait pour lui; et cependant j'étais dans une ignorance absolue sur son origine, sur sa vie, sur ses facultés pécuniaires. On me l'avait dit ici neveu d'un facteur d'orgues; là fils d'un pauvre sellier; ail leurs, d'un arlequin. Ici on le faisait naître à Metz, là à Nancy ou en Suisse. Les uns prétendaient qu'il avait passé sa vie à faire de la musique de ville en yille, d'autres qu'il avait été attaché à un grand seigneur. Quant à lui, se taisant sur sa naissance, sur sa vie antérieure^ il ne parlait que de ses richesses ou de ses

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projets. Sa naissance m'inquiétait peu : qu'il fût noble ou roturier peu m'importait. J'aurais été curieux de connaître sa ▼ie, car j'aurais appris à connaître son caractère, et j'aurais mesuré par là le degré de confiance que je lui devais. Mais il gardait un silence opiniâtre, je le respectai. Il ne s'ouvrit qu'une fois sur l'origine de sa fortune. Ce fut lorsqu'il m'avoua qu'il était un des héritiers de ce fameux Thierry, mort à Venise dans le siècle dernier, au sein d'une richesse incroyable. Trois branches, suivant lui, réclamaient cette dépouille immense. Il était de la bonne, de celle qui était établie eii Suisse ; et n'ayant pas assez de fortune pour suivre cette affaire qu'un siècle n'avait pu terminer, il avait vendu ses droits à un seigneur français, et il avait reçu, si je ne ne me trompe, quarante mille francs. 11 avait sacrifié une partie de cette somme pour une malheureuse spéculation dans les colonies d'Amérique, et les quinze mille francs qu'il versait dans mon entreprise étaient le reste de cette bizarre succession.

Je crus cette histoire, quoique j'eusse regardé jusqu'alors comme une fable, imaginée par des fripons pour faire des dupes, la richesse inconcevable laissée par le laquais Thierry. Mais je trouvais de la contradiction dans le récit de mon associé; je ne pouvais accorder ce qu'il me disait maintenant sur la modicité de sa fortune, avec les offres de quarante mille francs qu'il avait faites à mon correspondant, si j'en avais besoin; avec ce crédit d'un million dont il m'avait parlé à Lyon; cet autre crédit de deux ou trois cent mille francs dont il me berçait à Londres : quel rapport de quinze mille francs en espèces à un million de crédit? Cette réflexion me doiuia de la défiance , qui s'évanouit bien vite, parce que la défiance est étrangère à mon âme.

Les associations entre les gens de lettres et les spécula-' teurs mercenaires finissent presque toujours par des ruptures* Les premiers ne cherchent ordinairement que l'utilité publique ou la gloire, les autres ne voient que l'argent. Les premiers veulent sans cesse faire des sacrifices, les autres n'en veulent aucun. Malgré les grands principes qu'affectait

Desforges^ je m'aperçus bientôt qu'il avait fait les calculs des spcculateuES ordinaires; mais ce ne fut pas le seul chagrin que j'éprouvai. Desforges avait à peine passé quelques jours au milieu de ma petite famille^ que son caractère violent, emporté, vindicatif, avare, s'y développa compléteincut. Il voulait, il exigeait une franchise sans réserve, une amitié sans bornes; il la voulaitde mon épouse, de mes belles-sœurs, de mon frère, et il n'obtenait que ces égards et ces honnêtetés dus à un associé dont on doit respecter les droits. Celte position amena bientôt la contrainte, et la contrainte enfanta la haine.

Le premier essai de sa vengeance fut de chercher à me rendre mon épouse suspecte et même odieuse. Je nie rappelle encore avec effroi la longue conversation qu'il eut à ce sujet avec moi dans Saint-James-York. Après m'avoir protesté de son admiration pour quelques-unes de ses qualités, il essaya de me prouver que son caractère était défiant, impérieux et entièrement étranger à cette aménité, à cette affabilité si nécessaires pour attirer les étrangers dans un établissement tel que celui que nous voulions fonder. Je vis bien que Desforges ne pouvait pardonner à ma femme d'avoir deviné son propre caractère, et de s'être mise sur ses gardes ; mais feignant d'ignorer ses vues, je cherchai à le ramener. Ce fut en vain; le coup était porté. Desforges ne songea plus qu'à ruiner mon entreprise, qu'à me discréditer dans toutes les maisons où je l'avais moi-même introduit. Son talent pour la musique l'y faisait rechercher, et on croit aisément Thomme dont on a besoin pour ses plaisirs. Les liaisons que Desforges contracta avec les aventuriers français dont j'ai déjà parlé contribuèrent encore plus à le dégoûter de sa société avec moi. On ne lui parlait plus que de projets bien plus lucratifs que des projets httéraires; on regrettait qu'il eût ainsi sacrifié ses fonds; on lui faisait voir en perspective des monceaux d'or s'il pouvait les retirer de mes mains. Du nombre des hommes qui le flattèrent, qui empoisonnèrent son âme, qui l'irritèrent contre moi, était ce Pclleport même, à qui j'avais rendu tant de services.

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