CHAPITRE XLVI
Tie de Brissot à Londres. — Les sayants anglaû. — Madame Macaulay. — Brissot défend ses principes républicains. — Enthousiasme que Ini inspire son Histoire éP Angleterre, H en parle à Mirabeau, qui l'engage à la traduire. — Debourge et Ginguené. — La traduction paraît sous le nom de Mirabeau* — Faiblesses de Madame Macaulay. — Son mariage avec un jeune homme qu'on prenait pour son fils. — Le docteur Graham. — Son pythagoréisme. — Ses cours publics sur Tart do faire de beaux enfants. — Ses dettes. — Il professe en prison au profit de ses créanciers. — Sa célébrité s'éteint de son vivant. — Celle de Madame Macaulay doit lui survivre. —
Son séjour à Paris Sa visite à Turgot. — Elle se rend en Amé.
rique. — Son dernier ouvrage sur l'immortalité de l'âme.
Étranger à toutes ces manœuvres, je me renfermais dans mon cabinet et dans le sein de ma petite famille. La simplicité régnait au milieu de nous, et Téconomie la plus sévère réglait toutes dos dépenses; mais le hrouetnoir que nous mangions était mille fois plus délicieux pour nous que les repas les plus splendides chwchés au dehors : et cependant on a osé calomnier cette vie de Spartiates! On a osé dire que je prodiguais en somptuosités l'argent destiné à alimenter mon entreprise.
V J'espérais la faire réussir avec Tappui des hommes de lettres avec lesquels j'étais entré en relations à Londres. Mais ne connaissant pas le caractère général des savants anglais^ j'avais fait de faux calculs. Rien de plus estimable que leur morale, que leur ferme attachement aux principes qui doivent diriger Thomme de hien, mais rien de moins obligeant pour les étrangers, et surtout pour les Françai nen de moins empressé pour contribuer aux entreprises publiques, même à celles qui présentent des rapports très-utiles. Chacun lisait mes prospectus, aucun ne souscrivait, aucun même ne m'en parla : le plus profond silence fut observé dans les jour naux. J'étais étranger^ c'était une raison de se défier de moi. IV. 19
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On craignait que le philosophe ne cachât un aventurier; il e»t vrai que l'expérience excusait cette défiance générale.
Cependant quelques personnages célèbres me témoignèrent un accueil amical ; auprender rang je dois mettre Tillustre historienne Macaulay. On lui a contesté l'ouvrage immortel qu'elle a publié : si quelque chose pouvait convaincre qu'elle en était véritablement l'auteur^ c'était sa conversation ; elle avait tous les caractères de cette dignité, de cette énergie républicaine que respire son histoire.
Madame Macaulay ne parlait qu'avec enthousiasme du gouvernement anglais, de la nécessité de le réformer pour le conduire à une perfection où il pouvait atteindre. Si elle prenait les couleurs de Topposition et du parti foœite, ce n'est pas tant, me disait-elle^ par estime pour ce parti dont elle connaissait les vues secrètes^ ambitieuses et perverses, que par l'impossibilité où il était d'arriver à son but^ sans amener des réformes utiles à la liberté.
Son Histoire cP Angleterre, depuis l'avènement des Stuarts au trône jusqu'à la révolution^ est écrite avec une énergie qui saisit et transporte le lecteur familiarisé ^vec les beaux siècles de la Grèce et de Rome ; et il est facile de se convaincre qu'en attaquant les actes du gouvernement anglais^ aucun écrivain n'a rendu plus de justice à sa constitution.
On reprochait à l'historienne une partialité trop marquée pour le républicanisme. Je ne craignis pas, lorsque les derniers volumes de son ouvrage parurent à Londres, d'applaudir, de justifier cette partialité. Pouvait-elle s'en défendre quand elle avait à peindre les excès tyranniques qui signa* lèrent les ministères des Buckingham, des Laud, des Strafford? La partialité pour ce système faisait l'éloge de son âme et de son esprit. La partialité pour les personnages déshonore seule l'historien. Mais madame Macaulay n'en est pas coupable. Voyez les portraits qu'elle fait des ennemis du bien public, des défenseurs de la prérogative. Ne donne-trelle pas une larme à la mémoire du fanatique Laud? Ne peint-elle pas dans toat leur éclat les vertus pacifiques et domestiques be JacQues II? Ne convient-elle pas que les défenseurs de la
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liberté ne furent pas toujoiirs'aiiimés par les vues les plus pures; que jamais on n'entendit dans son vrai sens, dans son sens étendu^ le mot de liberté ; que les droits de Thomme furent plus d'une fois méconnus et violés par ceux-mêmes qui s'affichaient pour les partisans du droit des Anglais? C'est le respect pour le droit sacré que l'homme tient de la nature, qui caractérise cette histoire, qui la met bien audessus de l'élégant tableau de Hume, chez qui l'esprit courtisan a souvent altéré ou effacé les couleurs de la vérité.
On a voulu dérober à madame Macaulay la gloire de cet ouvrage : calomnie ordinaire à l'envie quand l'éclat de la gloire d'une femme l'éblouit; calomnie usée, qui naît, circule, est accueillie sans preuve par les hommes et par les femmes, parce que cette injustice venge Tamour-propre des autres. Madame Macaulay a justifié les femmes du reproche qu'on leur fait, que je leur ai fait injustement moi-même, de ne pouvoir s'élancer dans la carrière des sciences, de ne produire rien de grand, d'utile; elle a eu le courage de fouiller dans les nombreux monuments de l'histoire d'Angleterre, de comparer cent écrivains fanatiques, ennuyeux, prolixes, que les temps de partis ont fait,'éclore ; elle a eu le courage de s'écarter de la route des autres historiens, de s'en frayer une nouvelle, de censurer les principes servilesde Hume, de braver l'opinion publique qu'il avait su captiver. Elle a eu ce courage; elle a découvert, elle a dit des vérités, elle les a dites avec énergie : gloire lui len soit rendue.
Gomme je parlais un jour avec enthousiasme à Mirabeau de cette Histoire, il me proposa de la traduire : je lui dis que c'était un ouvrage difficile à faire, car traduire littéralement, c'était faire un.e besogne détestable et fastidieuse pour les Français. Il fallait composer un ouvrage nouveau adapté à notre goût et à nos besoins, et ne regarder l'Histoire de Macaulay que comme un dépôt de matériaux précieux. Mirabeau ' n'abandonna pas cependant cette idée. Jaloux de toute espèce de gloire, il engagea Debourge, qui lui avait prêté sa plume plusieurs fois, et notamment pour son Avis aux Bataves, à entreprendre cette traduction. Debourge, avant de
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consentir, m en |)arla; je lui fis les mêmes objections : elles ne t'arrêtèrent pas. Il composa d'abord le discours préliminaire^ qui est entièrement de lui, puis abandonna la traduction. Ginguené s'en chargea ensuite^ ou plutôt s'en déchargea sur un de ces auteurs mercenaires qui louent leur plume à tant la feuille. Telle est l'origine de la détestable traduction publiée après la mort de Mirabeau^ sous son nom. 11 n'y a eu aucune part. Mbrabeau ignorait l'anglais, et son nom n'a été pris que pour faire débiter cet ouvrage.
A ces grandes vertus dont on aime à revêtir Thistorienne du long-parlement, madame Macaulay joignait quelques faiblesses qui, sur la fin de ses jours, aliénèrent d'elle presque tous ses amis. Avancée en âge, elle eut la fantaisie de se remarier; et sur qui fit-elle tomber son choix? sur un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une très-jolie figure, et qu'on était tenté do prendre pour son fils, surtout lorsqu'on remarquait l'air respectueux avec lequel il prévenait tous ses désirs et écoutait ses avis. Rien n'offrait un contraste, plus parfait que ce bizarre assortiment : figurez-vous une femme dont le visage était plombé, les dents perdues, les rides mal déguisées sous du rougo, et dont la décrépitude perçait au travers d'un ajustement toujours élégant, et de la dernière mode; i et à côté d'elle la figure brillante de fraîcheur et de santé de son époux, encore adolescent! Il semblait voir un enfant attaché à un cadavre.
Ce tort n'était pas le seul qu'on reprochait à madame Macau- 1 lay; l'origine môme du jeune homme était un autre grief;] c'était le frère du docteur Graham, si fameux par son lit élcc-'l trique, par ses bains de terre, par son pythagoréisme, parï ses cours âur l'art de faire de beaux enfants, et par vingt^ autres systèmes non moins bizarres, qu'il avait été prôcherj jusque dans le continent américain. Je vais dire ici deux molsj de ce singulier personnage que j'ai rencontré souvent chen le pythagoricien Pigott, dont j'aurai par la suite occasion del parler. j
Graham avait une belle figure, une taille avantageuse, umn contenance noble et majestueuse, des regards qui semblaienV
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commander le respect, surtout lorsqu'il parlait ; i) développait ses opinions avec une pompe qui s'accordait assez bien avec ridée qu'il voulait donner de son système. Tel était l'effet qu'il me semblait opérer sur nos Parisiennes; un jour que je me promenais avec lui sur les boulevards, tous les yeux étaient fixés sur lui. Pythagore aussi était un .homme ^fîmarquable par sa beauté, et il croyait que cette beauté des formes n'était pas indifférente au culte et à la prédication de la vertu. Je ne sais si ce rapprochement entre eux fit de Graham son imitateur^ et du docteur Williams l'apôtre de cette même opinion. Mais Graham observait avec le scrupule le plus rigoureux l'abstinence de viande ordonnée par le réformateur de Crotone. C'était à. ce régime, éprouvé et soutenu pendant douze ans^ qu'il attribuait sa brillante santé ; j'ignore comment, avec tant de moyens de réussir, il a fait si peu de prosélytes. Dans les États-Unis, où l'on se nourrit des substances les plus succulente.^, et où le pythagoréisme est presque traité de fable, on le regardait plutôt comme un charlatan que comme un philosophe. C'était encore l'idée qu'on en avait à Londres et dans TÉcossc, sa patrie. Deux choses contribuaient à fortifier cette opinion : d'abord la nature de ses cours, qui, prêtant naturellement aux plaisanteries, ne devaient pas être dans un siècle aussi corrompu que le nôtre traités publiquement par un homme qui affectait la philosophie. Qu'est-ce, en effet, qu uq philosophe qui veut apprendre à des poupées et à des libertins l'art de faire de beaux 'enfants î C'est pure folie ; le premier germe de cet art est dans la vertu, dans la pureté des mœurs ; il fallait envoyer les plaisants dans le Connecticut, dans laPensylvanie, sur les montagnes de l'Ecosse, partout où la vertu est encore respectée : la nature les aurait convaincus. Mais prétendre suppléera la vertu par une machine électrique, c'était donner un aiguillon au libertinage plutôt qu'à la morale.
Graham était pauvre et presque toujours couvert de dettes. Ces dettes annonçaient un grand désordre dans ses affaires, et c'était encore une considération qui devait éloigner de lui. Le philosophe pour être utile ne doit pas être riche, mifls au
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moins il faut que par la médiocrité il soit indépendant. Graham fut mis souvent en prison par ses créanciers. Il y donnait encore des cours^ ce n'était pas pour son profit^ ce n'était pas même pour Tivre, quelques pommes de terre lui suffisaient; mais c'était pour Taider à payer ceux qui l'avaient fait enfermer. Graham a disparu de la scène du monde : c'est que dans la carrière de la gloire^ pour se survivre, même de son vivant^ il faut d'autres moyens que des singularités. Le nom de Pythagore ne serait pas parvenu jusqu'à nous s'il s'était borné àr prêcher l'abstinence de viandes, l'horreur des fèves, et à ne porter que des robes de lin. 'Pythagore avait une profonde connaissance du cœur humain^ de la morale^ de la politique et des sciences physiques de son temps. Pythagore avait cet esprit vaste qui fait embrasser im grand plan, et ce caractère ferme que rien n'ébranle dans l'exécution; Pythagore enfin eut le bonheur de paraître dans un temps où l'imprimerie était encore dans le néant, où les connaissances étaient concentrées chez quelques individus, où le peuple était aisément dupe des formes et de tout ce qui frappe les sens. La science est si répandue aujourd'hui > que les grands hommes doivent être très-rares.
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