CHAPITRE XLYflï
Le passeport de Yergennes et de BaynevaL — Suspension du journal de Briflsot. — lOf. Joly de Fleniy , ViUcdeuil et Miroménil yengent le style du chanceUer d'Agaessean. — La saspcnslon est le^ée qnand tous les abonnés sont partis. — L'abbé Miolan. — lâ soirée chez le banquier Delessert — Brissot est arrêté et conduit à la Bastille. — Il passe quarante huit heures à pleurer. — Sa beUe-mère traverse le Pas-de-Calais sur une Mble barque , pour rassura: sa fille sur ce malheur. — La visite de M. Lenoir. — Accnsalions portées contre Brissot. — Les libelles contre la reine.
Leurs calomnies m'ayaient précédé à Paris^ et ma perte était déjà résolue dans le cœur du ministre^ à qui elles four* nissaient un prétexte pour me punir de la liberté de mes écrits. Redoutant quelques sourde^ menées^ j'avais écrit à Vergennes pour lui demander un passeport ou une espèce de sauf-conduit. Rayneval, son bras droit, m'avait répondu que je n'avais rien à redouter, que masûreté serait entière. Comptant sur cette promesse, je passai six semaines à Paris dans la plus profonde tranquillité. L'orage cependant grondait sur ma tèle; mais avant qu'il éclatât, il avait été précédé d*un autre malheur, tant il est vrai qu'une chute amène toujours une autre chute. Mon journal du Lycée avait été suspendu par ordre supérieur. Quel était le crime de son rédacteur? Il faut le dire, pour montrer si le comte d'Apremont, fondé de pouvoir de Desforges, eut le droit de se plaindre de ma conduite autant qu'il l'a fait; il faut le dire aussi pour montrer quelle était la honteuse dépendance où se trouvaient alors les écrivains, et Tinfâme despotisme sous lequel ils étaient forcés de courber la tête.
M. Andrews, dans ses Conseils à un jeune homme qui se prépare à voyager en France, donnait une liste des ouvrages qu'un Anglais devait connaître pour bien posséder la littérature du pays qu'il allait parcourir, et pour y voyager avec fruit. Dans ce nombre, il citait Patru et d'Aguesseau. Je uc
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sais, disais-je k cette occasion^ si M. Andrews a eu le courage de lire les deux auteurs qu*il recommande, mais je doute qu'il ait pu comprendre l'un et lire l'autre jusqu'au bout^ sans être saisi de froid et de sommeil.
Cette opinion parut trop leste et trop lestement exprimée à un des premiers magistrats du parlement^ Joly de Flcury. Il s'en plaignit à Yilledeuil, chargé du département de la librairie^ et au garde des sceaux Miroménil; et celui-ci se crut solidaire pour d'Aguesseau, parce qu'il occupait sa place. « Qu*on suspende le journal^ répondit-il. » C'est ainsi que d'un mot le chef de la magistrature jugeait, condamnait par provision un homme de lettres^ un accusé, et le ruinait sans daigner le lire ou l'entendre 1 Et pourquoi? pour une opinion purement littéraire sur un littérateur mort depuis plus d'un quart de siècle. Et le ministre coupable d*un tel acte de despotisme disait, répétait, faisait dire et répéter que son gouvernement était juste et modéré : et le bon peuple de France se payait de ces paroles ! Mais la conduite du ministre en cette occasion prouve à la fois son injustice, sa tyrannie et sa pusillanimité, car il ne m'immolait que dans l'espoir d'être agréal)le à une famille qu'il croyait puissante.
J'avoue que je ne devinai pas du premier coup quelle pouvait être, dans les divers articles de mon journal, la phrase qui servait de prétexte à la suppression qu'il éprouvait. Lorsqu'enfin on voulut bien me mettre sur la voie, je cherchai à connaître celui qui avait pu me dénoncer. On m'assura que le coup partait de la famille même de d'Aguesseau. J'écrivis alors à Théritier de son nom pour lui témoigner combien j'avais de peine à ajouter foi aux soupçons qu'on m'avait inspirés, combien je les trouvais inconciliables avec la noblesse d'âme et les idées élevées que le public lui attribuait, et qui devaient être chez lui un héritage de famille. J'ajoutais que dans mon journal., je n'avais jugé d'Aguesseau que relativement aux Anglais, pour lesquels ses écrits ne peuvent avoir le mérite qu'on leur reconnaît parmi nous; mais que je n'avais point voulu porter atteinte à sa gloire* car ce n'étaient pas les qualités ou les défauts du style
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de Fécrivain qui devaient rendre le nom de jd'Aguesseau recommandable^ mais les grandes vertus de Thomme d'État.
Je dois croire, comme il me l'assura, qu'une vengeance si frivole et si basse ne pouvait s'accorder avec le caractère de M. d'Aguesseau. Sa réponse, dictée par un véritable esprit philosophique, doit servir' à convaincre ceux qui la liront qu'il était étranger à cette manœuvre. Il faut la citer, puisqu'elle honore ce magistrat, puisque les sentiments qu'elle exprime sont rares, qu'ils peuvent servir d'exemple aux hommes puissants qui sont tentés d'abuser de leur autorité, et que Thommage que je rends à son auteur, en la conservant, est une preuve de mon estime pour lui malgré la distance des opinions qui nous séparent maintenant *.
M. d'Âgue^eau sollicita sans doute pour moi comme il me l'avait promis; d'autres sollicitations s'étaient jointes à la sienne. J'obtins enfin justice. Hais quelle justice I Après six mois de suspension, Villedeuil m'écrivit que cette suspension était levée. C'était me rendre les armes après m'avoir égorgé. Déjà j'étais dans les embarras d'un procès causé par cette suspension même. Le peu de souscripteurs que mon journal avait acquis en France, en ayant été privés si longtemps, s'en étaient dégoûtés; la crainte de pareille interruption en avait dégoûté les autres. Tous mes travaux, toutes mes espérances étaient déjà à moitié perdus. Il ne fallait plus que l'événement que je vais raconter pour consommer ma ruine.
Je vivais> comme je l'ai dit, depuis six semaines à Paris, occupé de mes intérêts et de mes affaires, et dans un calme dont rien ne troublait la tranquillité. L'orage que l'éclair
1 Quoique le comte d'Agnesseau ait été reçu à F Académie Française en 1789 , nous ne croyonB pas qu'il ait écrit zien do mieux que cette lettre, si toateffiûi il a écrit autre chose. Député aux états-généraux, il arait été un des premiers à se réunir au tibers-état, niais il abandonna bientôt sa mission et fut aocosé plus tard de s'être réuni aux royalistes pour faire dissoudre l'assemblée législative. M. d'Agnesseau, oublié dans la révolution, obtint toutes les faveurs de Napoléon, n fut à la fols comte , sénateur et ambassadeur de l'empire , et n'en mérita pas moins les faveurs de la Bestauration. U siégeait à la chambre des pairs et à r Académie lorsqu'il mourut en 1823. (M.)
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fonna au loin éclata enfin sur ma tête. C'était le soir où le fameux ballon de Fabbé Miolan fut la proie d'une populace irritée de son impéritie ou de son malheur. J'avais été, comme tant d'autres, me faire brûler au soleil en attendant que le malencontreux aérostat s'élançât dans les nues. J'avais assité à ce spectacle en compagnie de la famille de mon ami Glavière. De là, nous allâmes chez le banquier Delessert^ avec lequel j'ai eu depuis une singulière altercation dont je parlerai. J'avais l'âme triste. J'étais lié avec l'abbé Miolan^ et j'étais vivement affecté de son accident. On fit de la musique ; je priai mademoiselle Delessert de chanter cette romance plaintive de Rousseau dont Tair est si bien en harmonie avec les paroles : Au fmd dune sombre vallée. Après avoir quitté madame Delessert et mes amis^ je rentrai chez mon correspondant. J'arrivais sur les minuit, lorsqu'un inspecteur de police, pénétrant dans mon appartement avec plusieurs sbires à sa suite, m'arrêta au nom du roi.
Dans le premier instant je fus plus étonné qu'accablé de cette nouvelle. J'étais innocent; qui pouvait me faire trembler? On me demanda mes clefs, mes livres, mon portefeuille; je donnai tout. Mes papiers ne concernaient que mes affaires et mes ouvrages, j'en expliquai l'objet avec sang-froid. Mes livres étaient tous anglais, j'en interprétai les titres; et, après plusieurs autres formalités, j'entendis prononcer le mot fatal de la Bastille, et j'y fus bientôt renfermé.
Là, je passai quarante-huit heures, seul,li?ré à moi-même et à toute l'horreur de ma position. Dans cet isolement cruel, tous les pensers les plus lugubres, tous les déchirements du désespoir se disputaient mon cœur. J'étais tombé accablé auprès d'un fauteuil, l'arrosant de mes larmes et invoquant le ciel à grands chs. Non que je redoutasse rien pour moimême, non que ma propre position pût ainsi m'abattre : ma vie était pure, et l'inquisition même n'avait rien à me reprocher. Mais être embastillé au moment où ma femme attendait de moi de pressants secours, au moment où, faible et délicate, elle pouvait à peine nourrir notre pauvre Félix, au moment où de sinistres pressentiments devaient à chaque instant la
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faire trembler pour mesjours^ aumoment enfin où les lettres que j'avais reçues de son frère m'apprenaient les excès auxquels Desforges avait osé se livrer en mon absence, et les persécutions qu'il lui faisait éprouver ! Tant de tourments étaient au-dessus de mon courage ; et la crainte affireuse que la nouvelle de ma détention ne portât un coup mortel à celle que j'aimais plus que tout au monde, ne devait-elle seule pas me rendre le plus malheureux des hommes? Pendant deux jours entiers je n'eus sous mes yeux que Félicité mourante, et notre enfant s'éteignant sur son sein ; pendant deux jours entiers je ne cessai de verser des larmes.
Le ciel eut pitié de mon infortune; je l'invoquais pour ma malheureuse épouse, pour mon enfant Ce fut lui sans doute qui inspira à la meilleure des mères le dessein le plus hardi pour prévenir le coup fatal qui causait ma douleur et mon effroi. Prévoyant que le bruit de ma détention allait se répandre et passer au dolà de la Hanche, elle prit la résolution de prévenir la poste. 11 n*y avait ni paquebot ni vaisseau prêt à mettre à la voile. Ma mère, intrépide, eut l'audace de franchir le détroit avec un seul matelot et dans une simple chaloupe.
Que ne peut l'amour maternel ! 11 faisait risquer à une faible femme le passage de ce détroit si dangereux^ que l'on regarde comme un des traits d'une vie de héros que Dugay- Trouin ait osé en risquer la traversée pour échapper aux fers de TAngleterre. Je ne peindrai pas la scène du départ de madame D\ipont, les lannes de ses amis, les ciaintos, les regrets universels; chacun la regardait s'en aller comme une proie des flots, fous les traits de ce tableau touchant sont gravés dans mon âme, ils n'en sortiront qu'avec mon dernier soupir. Et c'est moi qui causals tous ses maux I 0 ma tendre mère, pardonne à ton malheureux fils! Que n'eût-il pas fait pour t'épargner tant de douleurs et de périls, pour supporter seul les coups de ses ennemis ! Combien de fois il a pleuré sur cette fatalité qui l'a jeté dans ta famille pour en troubler le repos, pour empoisonner tes jours!.... Etces fers qui le chargent encore aujourd'hui ! et ces murs de cette autre Bastille!
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Ah ! des larmes viennent baigner ses yeux attendris et amollissent malgré lui son cœur républicain 1
Quelques précautions que ma belle-mère ait mises dans la manière dont elle justifia son arrivée près de sa fiUe et dont elle révéla mon malheur, il lui fut difficile de parer entièrement le coup que cette nouvelle devait porter à ma femme. Félicité eut beau rassembler toutes ses forces pour le souffrir avec courage^ la nature fut plus forte que son courage^ et elle lui refusa bientôt le lait dont elle nourrissait son enfant. Cependant la force de son âme et de son attachement pour son mari lui firent surmonter sa douleur. Sans vouloir abandoxmer Félix qui dépérissait^ elle résolut de se vouer à mon secours, de se partager entre les devoirs de mère et d'épouse, et elle eut la douce consolation de sauver son fils et son mari.
Le troisième jour de ma détention j'avais enfin reçu .une visite de M. Lenoir, qui m'avait parlé avec une douceur dont je ne soupçonnais pas la perfidie. Il me demanda, comme à l'inquisition, le crime dont j'étais coupable ; c'était une bien cruelle plaisanterie, et je commençai par le lui faire observer. Il m'apprit que j'étais accusé d'avoir composé des libelles à Londres contre la reine. Cette calomnie m'indigna; je la repoussai avec chaleur. Il me cita une douzaine de ces libelles pour tâcher d'apprendre si j'en connaîtrais au moins les auteurs. C'était la Naissance du Dauphin, dans lequel on avait rinfamie, disait-il, d'attribuer la paternité de ce royal enfant à un prince royal qui n'était pas le roi ; les Amours du visir de Vergennes; les Fetits soupers de l'hôtel de Bouillon ; les A^flexûms sur la Bastille; la Gazette Noire; les Rois de France jugés au tribunal de la raison; les Bois de France ^dégénérés, et enfin les Passe-Temps c^ Antoinette, ouvrage dirigé contre la reine, et dont je lui racontai l'histoire telle que je la connaissais, et en lui assurant qu& Pelleport, qui avait voulu le vendre^ ne l'avait même pas composé. Quant aux autres libelles, j'en entendais pour la première fois les titres. Je sus alors que la dénonciation de Swinton, qui me rendait responsable de la perte de 2,000 souscripteurs de son Courrier, par
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suite de rétablissement de mon journal de Londres, que celles de Morande, de Tabbé Auber, dont j'avais le malheur de ne pas estimer les fables ni même les petites affiches, que celle enfin de Pelleport lui-même, excité par Desforges qui voulait profiter de ma détention pour me faire transiger à son gré sur notre association, étaient les véritables causes de mon embastillement. Mais comment pouvait-on m'accuser d'être l'auteur d'un ouvrage qui n'existait pas? Gomment pouvaiton me soupçonner d'être pour quelque chose dans la composition de ce Diable dans un bénitier, libelle dans lequel Amelot, Yérgennes, le maréchal de Gastries, trois ministres que j'avais le plus grand intérêt à ménager pour le privilège de mon jounial en France, étaient horriblement maltraités? Il y aurait eu trop de maladresse de ma part, et je n'eus pas de peine à convaincre Lenoir de mon innocence.
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