CHAPITRE XLIX
Séjour à la Bastille. — Loysean, madame de Boufflers, le prince de Gonti eji Delannay. — Le billet de madame de G^enlis. — Intérêt que Brissot excite dans le cœmr de ses amis. — Oondoioet) Bitanbé, Berqnin, Farmentier, Bernardin de St- Pierre, le baron de Hariyetz.
— Madame de Genlis. — Ses rapports ayec Brissot. — Le comité de BeUe-Chasse. — L'abbé Sleyès n'était point charmé. — Opinion de Laclos et de Mirabean snr madame de Genlis. — Le Toyage de Pétion. — Madame Brissot est attachée à l'éducation de mesdemoiselles d'Orléans. — Son mariage la force à quitter cette place.
— Sa lettre à madame de Genlis. — Froideor et raccommodement.
— Brissot revoit madame de G«nlis an dnb des jacobins.
Mais avoir démontré mon innocence n'était pas aToir obtenu ma liberté; et après trois longs interrogatoires, dans lesquels je subis les questions les plus captieuses, et telles que rinquisition aurait pu me les adresser, je ne prévoyais pas encore l'instant où les portes de la Bastille s'ouvriraient devant moi. Loyseau^ jurisconsulte distingué, et qui a montré un patriotisme éclairé dans la révolutions avait rédigé un mémoire qu'il adressa à ime femme de sa connaissance, je crois madame de Boufflers; il la conjurait d'écrire et de faire écrire en ma faveur par le prince de Gonti au commandant Delaunay, dont la conduite à mon égard dut me faire soup* çonner qu'on ne m'avait pas bien vivement recommandé. Déjà Mentelle et mon correspondant Larivée avaient essayé de faire briser mes fers en m'adressant à madame de Sillery- Genlîs, gouvernante des enfants de M. de Gharircs. Ils connaissaient son amitié pour ma femme. Le billetde cette dame^ que Larrivée me fît passer à la Bastille, fut le premier soulagement que j'éprouvai. J'y voyais que madame de Sillery avait fait parler au ministre Breteuil, et elle était persuadée qu'un ministre aussi juste et aussi éclairé, disait-elle, s'empresserait
1 Loyieau était aatenr d'Obêervatiom tur Pin^t et du Journal de eotutituHon etd4 iégMatton, (H).
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*de faire rendre la liberté à un homme de lettres estimable, et dont la vie était irréprochable. Malheureusement M. de Chartres se trouvait en Angleterre, et madame de Siliery ne pouvait rien sans lui
En attendant la justice de Breteuil« et malg^ré sa vie irréprochable, le. pauvre prisonnier gémissait dans son cachot. Enfin Félicité arriva de Londres, et c'est à ses vives sollicitacions, à ses démarches pressantes autant qu'à mon innocence, que je dus mon élargissement. Je le dus encore, je dois le dire, à la chaleur de quelques amis précieux qui offrirent de répondre de moi au prix de leur liberté; je la dus au cri presque universel des gens de lettres, même de ceux que je connaissais alors à peine, et qui convaincus de l'austérité de mes principes et de mes mœurs, traitèrent de calomnie la composition des libelles qu'on osait m'attribuer, et réclamèrent hautement la fin de ma captivité. Ainsi, non-seulement les amis dont j*ai parlé dans ces Mémoires me donncient des preuves de leur attachement, mais je reçus aussi des marques d'intérêt d'une foule d'autres personnes qui alors m'étaient presque étrangères, telles que Condorcet, avec lequel j'ai eu depuis tant d'honorables rapports; Bitaubé, le traducteur d'Homère ; l'excellent Berquin, l'ami des enfants ; le savant Parmentier; Philippon delà Magdeleine; Bernardin de Saint- Pierre, qui préluda à notre amitié par le vif intérêt qu'il prit à mon malheur ; et Marivetz, auteur de la Physique du monde, lu quel j'avais été assez heureux pour rendre quelques services •i Londres^ Je dois citer aussi de généreux Anglais, tels que K irwan, Priestley, lord Mansfîeld et plusieurs autres hommes recommandables,qui, à la nouvelle de mon arrestation^ écrivirent en France et y rendirent un témoignage public et spontané de l'austérité de mes principes et de mes mœurs. Grâces leur en soient rendues, ainsi qu'à tous ceux dont je ne rappelle pas ici les noms ; ils sont restés gravés dans mon cœur pour ne s'en effacer jamais!
1 Le baron de HailTeti, que son goût pour les sdenoeB fixa de bonne heure à Paris, était né à Langres en 1728 ; il en fut entevé en 1793, et fat ooncUanné 4 mort par le tribnnal rérolotionnaizc (M.)
Je n'ai pas oublié non plus l'intérêt que madame deSilleryl^enlisprit à ma délivrance. On a dit, on a imprimé que j'avais eu depuis des relations très-intimes avec elle. On l'a montrée comme étant Tâme et le chef secret d'un comité qui se réunissait à Belle-Chasse^ et dans lequel on me faisait entrer avec Voidel, Volûey, Laclos, Mirabeau, Pétion et plusieurs autres écrivains et députés. A l'époque où l'on débitait ces fables, et où Ton ajoutait à la liste l'abbé Sieyès avec des circonstances dignes de la chronique scandaleuse, Sieyès disait à madame Laseinie, qui le plaisantait à ce sujet, qu'il ignorait même la couleur des beaux yeux dont on le prétendait charmé. Je puis également assurer avoir entendu Mirabeau et Laclos s'exprimer sur le compte de madame de Sillery de la manière la plus désobligeante ; Mirabeau la traitait de théologienne bel-esprit, bonne à diriger une pension de petites filles et à apprendre aux petits garçons à servir la messe; n'ayant de talents que pour se louer elle-même, ou pour déchirer les autres. J'ai un papier de Laclos dans lequel il l'engage à changer sa plume en aiguille :
Change donc, ma fille Ta plume en aiguUle Brûle ton papier ; Il faut te résoudre A filer, à coudre, C'est là ton métier.
Est-ilpresumable, d'après l'opinion qu ils avaient tous les deux de son peu d'aptitude aux affaires et de l'insuffisance de ses moyens, qu'ils auraient été prendre ses idées, ou lui confier la direction des leurs?
Quant à Pétion, tout le monde sait qu'il avait voué à madame de Sillery un attachement très-vif. Ils ont fait ensemble un voyage en Angleterre qui semblait révéler entre eux une grande intimité, et dont on lira mille conséquences politiques des plus absurdes. Gomme on me savait Intimement lié avec Pétion, on en conclut que je Tétais également avec madame de Sillery : j'ai même vu des gens me dire que c'était moi qui, à l'époque de mon séjour au Palai»-Roval, avais
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causé leur liaison; je n*ai pu en être que la cause indirecte, ayant été l'intermédiaire dePétion et du marquis Ducrest dans une affaire qui dépendait de la chancellerie d'Orléans. Quant à ce qui me regarde personnellement, je puis le raconter. En cela je rendrai hommage à la vérité, et j'acquitterai une dette de la reconnaissance envers une personne dont Félicité et moi-même n'avions qu'à nous louer..
Ma femme avait été attachée, en 1782, à l'éducation de mademoiselle de Chartres. L'excellente éducation qu'elle-même avait reçue, les connaissances variées qu'elle possédait, uon moins que les qualités de son cœur, devaient lui assurer l'estime de tous ceux dont elle approchait, et naadame de Sillery était digne de l'apprécier. Son séjour auprès d'elle fut pourtant de courte durée. Mon mariage, qui ne put rester longtemps secret, et l'envie que j'eus bientôt de voir mon amie venir occuper ma maison à Londres, furent les principales causes de oette séparation. D'autres motifs encore y avaien* contribué. Félicité, qui avait un sentiment exquis des convenances, espérait qu'elles ne seraient jamais blessées à son égard; il n'en fut pas tout-à-fait ainsi, et je l'avais dès lors décidée à donner sa démission.
Félicité voulut écrire à madame de Sillery pour obtenir à titre de faveur ce qu'elle eût pu réclamer comme un droit. Il s'agissait de quelques usages de la maison qui ]a choquaient, et auxquels une jeune personne ne devait pas se soumettre dans sa position. Madame de Sillery lui répondit :
« Ce n'est pas d'aujoxirdlmi, mon enfant, que j*al senti ce que TOUS valez. Je ne vous passerai point de misères et de minuties , mais j'aurai toujours le plus grand égard pour les choses qui pourraient justement blesser votre délicatesse et cette aimable décence qui vous caractérise. Ce que vous me demandez est très-difficile; cependant je vais m*occuper -dejB moyens.de vous satisfaire. Je désire que vous soyez heureuse ici, et croyez que votre confiance en moi ne sera jamais déçue. »
Ce billet aimable répara tout. Cependant il fallut, révéler notre union. Félicité n'avait osé faire celte confidence, qui
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pouvait Tobliger à quitter la jeune princesse, à qui elle s'était vivement attachée. Je me chargeai de cette commision; j'écrivis à ce sujet à madame de Sillcry au commencement de 1783 ; je ne la connaissais points et j'en étais probablement inconnu. Mes faibles ouvrages n'étaient pas de ceux qui pouvaient être tombés dans les mains dunefemme^ de quelque esprit supérieur qu'elle fût douée : je lui envoyai l'un d'entre eux et le prospectus du Lycée de Londres pour lequel je lui demandai ses bons offices auprès de Yergennes. Elle parut sensible à la confiance que je lui témoignais en lui faisant l'aveu des liens qiii m'unissaient à Félicité. Elle me répondit avec beaucoup de grâce, loua mon ouvrage avec bienveillance, me promit toute sa protection, qui fut infructueuse en cette occasion. Cependant elle avait vu mon mariage avec peine, soit qu'elle prévît que j'allais lui enlever une jeune personne dont le secours pouvait lui ôtre utile, soit qu'elle eût quelque prévention contre moi, malgré les choses flatteuses qu'elle m^adressait; car les gens de cour ont un art merveilleux pour faire des compliments et des promesses qui ne les engagent à rien.
Félicité, qui remarquait du refroidissement dans l'amitié que lui avait jusque-là témoignée le gouverneur (on sait que madame de Sillery avait obtenu ce titre), saisit le prétexte de sa mauvaise santé, et lui annonça le désir qu'elle avait de la quitter.
Madame de Sillery, dans une réponse où perçaient lafroideur et le mécontentement, lui témoigna le regret qu'elle avait de s'en voir abandonnée ; mais je dois dire que le chagrin qu'elle put éprouver de sa refaite n'infliia en rien sur les sentiments affectueux qu'elle lui rendit bientôt. Elle parut prendre un vif intérêt au succès de mon Lycée. Elle écrivit quelquefois à Félicité des lettres fort aimables et qu'elle a conservées; et je dois croire que ce ne fut pas sa faute si, malgré la preuve acquise dès le premier jour de mon innocence, il me fallut languir plus de deux mois à la Bastille.
Depuis cette époque je n'ai eu presque aucune relation directe avec madame de Sillery. Je n'ai jamais été courtisan, ni aimé ce qui ressemble à la cour, et il y en avait une au-
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tour d*elle. Depuis ma sortie du Palais-Royal, je ne l'ai même rencontrée qu'une fois au club des Jacobins, avec le jeune de Chartres, qui y avait été présenté par son mari , et qui s'est conduit dans toute la révolution avec un patriotisme et une sagesse dignes d'une meilleure issue. Dumouriez Ta perdu ; cet homme devait perdre tout ce qui s'attachait à lui.
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