XIV INTRODUCTION
réputation, et même qu'un talent de second ordre, tout en ayant pris part iaux plus grands dangers et aux principaux résultats.
La disgrâce, la spoliation et le départ de Linguet pour l'Angleterre, où il allait installer ses mercenaires et vengeresses Annales, empêchèrent Brissot, dont le cerveau fermentait d'ambition et de projets impatients, de s'attacher au Journal de politique et de littérature, confisqué par La Harpe et Suard à leur ennemi vaincu non par leur plume, mais par celle du ministère dont ils avaient fait leur complice.
Le journal de Clément et de Palissot (Brissot s'était lié avec ce dernier) ne le compta pas davantage parmi ses collaborateurs, par suite de sa répugnance à s'associer à des adversaires de la philosophie dont il avait fait sa religion, à des détracteurs de ce Eousseau qu'il admirait et aimait comme son meilleur maître.
A toutes ces relations avec Linguet et avec Palissot, Brissot n'avait gagné que d'être à la fois suspect aux encyclopédistes et au ministère, quelques compliments sur son talent, et la mission ou corvée qu'il accepta de rédiger les tahles des tomes 4, 5 et 6 des fameuses Annales.
Un incident que nous le laisserons raconter lui-même triompha des incertitudes de sa volonté et le mit dans la voie de sa destinée.
Après la mort prématurée de son premier patron et protecteur, M® NoUeau, Brissot était demeuré dans son étud3, où il eut pour second clerc, par une singulière ironie du sort, l'homme alors obscur, plus tard trop fameux, qui devait le calomnier, le persécuter et l'assassiner : Eobespierre* Voici comment, but le conseil de ce procureur
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lui-même, il fut amené à quitter le sucœssemr de M® Nollean et à jeter aux orties le froc de la basoche, résolu à se préparer, par des études persomielles et des travaux indépendants, aux succès du barreau ou de la littérature.
<l Après aToir perda M. Kollean/ je m'attachai & son beau-frère, M. Ancante, qui avait acheté son étude. J'y passai deux années agréables, faisant des progrès dans les sciences, et multipliant mes matériaux. Aucante était un homme éclairé, honnête, peu fait pour sa profession. Il me laissa toute la latitude possible pour mes travaux et me traitait en amL H m'avait deviné ; un jour il me dit : « Vous resteriez étemeUement chez moi que vous n'en apprendriez pas davantage. Livrez-vous on à la Uttérature ou au barreau, mais quittez la chicane. » Je suivis son conseil, et ici t'ouvre pour moi ane nouveUe carrière h »
C'est dans cette intention que le jeune homme s'imposa une laborieuse solitude, à peine interrompue par de rares apparitions dans des sociétés mondaines et profanes, où la littérature^servait de prétexte à toutes les licences de l'esprit, en attendant les autres. Il était décidé à cultiver la langue grecque, c à laquelle tiennent presque toutes les langues modernes, à poursuivre ses études, à s'armer de toutes pièces, et à ne paraître en public que lorsqu'il aurait à déballer un amas considérable de connaissances et de travaux. >
Malheureusement, l'aiguillon de la pauvreté, les tentations de la publicité, l'inexpérience de son honnêteté même ne lui permirent point de demeurer longtemps sans écrire, sans connaître les libraires et leurs décevantes promesses (la librairie alors était un état étalement immoral comme la servitude, et les caprices du bon plaisir réglementaient
^ MémoireSy t. I, p. 163«
XVI INTRODUCTÏON.
seuls cette profession si Boble et si dangereuse, selon les temps et les hommes, tour à tour apostolat ou prostitution de ridée), sans goûter enfin aux fruits amers de la satire et du scandale.
Dans ce toujours rude métier d'homme de lettres, il était alors plus difficile encore de demeurer honnête que de devenir riche.
Les premiers pas de Brissot dans cette carrière ardue furent des faux pas. Il n'afficha pas impunément cette témérité d'esprit dont bientôt il ne devait plus garder que le courage, dans une brochure sur Y Indépendance de r Avocat, pour laquelle il avoue son indulgence.
Il fit encore moins impunément preuve jusqu'à Texcès du talent et du goût de railler dans un autre opuscule intitulé : le Pot Pourri, qu'il traite sévèrement lui-môme et qui lui valut son premier démêlé avec l'ombrageuse police dii temps.
Une lettre de cachet fut décernée contre lui. Il n'en esquiva les suites que par la pitié de l'exempt chargé de la mettre à exécution, et sans doute aussi de se borner à la menace pour une première étourderie, qui ne méritait pas la réalité du châtiment.
Effrayé, affaibli par une fièvre dévorante, que la visite de l'exempt, si bénigne qu'elle se trouva être, n'avait pas apaisée, et qui faillit le consumer, Brissot quitta Paris pour aller chercher dans la maison paternelle et dans l'air natal un remède qui guérit son corps sans calmer son esprit. Car il contracta, durant ce voyage de 1777 au pays chartndn, une curiosité de plus, celle de la médecine, et y puisa, au sein d'une famille patriarcale et dévote, justement prévenue contre lui, de nouveaux griefs contre les influences
INTBÔDUCTION. XVII
cléricales, dont la réalité et surtout le fantôme devaient le poursuivre dans ses affections et, par ce côté, envenimer son âme.
Brissot retourna à Paris avec le projet et l'ébauche de travaux immenses, supérieurs, non à son ambition, mais à ses forces.
c Indépendamment de ma Théorie des Lois criminelles, j'avais tracé le plan d'un ouvrage intitulé :Z iPtfrrhonis'me universel. Ce plan était lui-même on véritable ouvrage \ »
Brissot l'envoya à d'Alembert, qui lui répondit par des compliments évasifs. Cette réponse, un peu sèche et trop prudente à son gré, refroidit l'enthousiasme que le néophyte se sentait prêt à éprouver pour un maître philosophiquement hardi, mais littérairement très-politique, et moralement assez égoïste.
C'est à ce moment que les tentations de la misère, les mauvais conseils de son ami Guillard, épicurien sans scrupules et un des prototypes de cette Bohême littéraire dont on rencontre les frelons, les bourdons et les moucherons à toutes les époques d'orage et de corruption, entraînèrent le naïf Brissot dans une fâcheuse affaire. Il feillit avoir maille à partir avec la justice ; il finit pourtant par se tirer de ce mauvais pas , avec son honneur intact mais sa réputation quelque peu entamée.
H a raconté lui-même cette aventure où il fut dupe et victime, et où d'autres furent fripons, avec une sincérité •persuasive et des détails décisifs. Nous ne mentionnons le fait que pour en déduire les conséquences et suivre Brissot,
; Mémoires, 1. 1, p. 193.
XVin " INTRODUCTION.
repentant pins qne corrigé, non en Angleterre, mais à Bonlogne-snr-Mer, sorte de pied à terre anglais en France, où l'attirait à propos Tentrepreneur du Courrier de V Europe^ alléché par le talent et les connaissances dont son protégé, destiné à devenir bientôt sa dupe et sa victime, venait de faire preuve dans une brochure qui fit alors quelque brnit, intitulée . Testament politique de T Angleterre.
Voilà donc Brissot embauché au service de Swinton, propriétaire « d'une feuille que rendaient piquante son impression en pays étranger, Tespèce de liberté qu'on lui supposait, la«nouveauté des scènes parlementaires qu'on y décrivait, enfin l'intérêt des nouvelles politiques qui s'y trouvaient *. »
Il quittait Paris au moment de la représentation triomphale d'Irène, du séjour de Voltaire, du séjour de Franklin, du duel entre le duc de Bourbon et le comte d'Artois.
Avant de partir du moins, et en attendant qu'il pût jouir du plaisir de voir une fois (chez M. Marat !) l'illustre bonhomme américain, qu'il devait retrouver plu^tard en Amérique, Brissot se donna la bonne fortune de voir Voltaire; il n'en eut que les prémices, par suite d'une insurmontable timidité, qu'essaya en vain de vaincre la johe et après tout aimable femme (M"** la comtesse du Barry), dont un curieux hasard devait faire son introductrice chez le patriarche de la littérature ^.
Brissot osa du moins écrire, et reçut du grand hommv'^
* Mémoires, t. ï, p. 224.
a Mémoires^ t. I, p. 259 et 262.
INTfiOBUCTION. XTX
en échange deTenvoi de V Introduction de sa Théorie des lois criminelles, une de ces lettres comme Voltaire savait les écrire^ sans trop se soucier du cas que ferait la postérité de ses feveurs prodiguées et de ses brevets de complaisance.
Brissot fat tenté dans le même temps d'écrire aussi à Rousseau; mais il ne put prendre sur lui de le faire et mourut sans avoir pu baiser la main qui avait écrit le Contrat social,
Nous laissons aux Mémoires si curieux, si intéressants, si nouveaux sur ce points le soin de nous faire connaître en détail la vie que mena Brissot « dans une des villes les plus agréables de France^ où il passa une année délicieuse et dont le souvenir, dit-il, ne s'effacera jamais de sa mémoire ^ »
Cette année fat décisive pour son esprit et pour son cœur.
Il y apprit de gens dont il était déjà, sans le savoir, le maître pour l'art, le métier de journaliste international.
Il y apprit à fond la langue, les mœurs, les idées et les institutions de l'Angleterre, à une époque où l'Angleterre, notre ennemie par la guerre d'Amérique, semble s'être vengée en inoculant dans les veines françaises les poisons de sa décadence.
Il y enseigna un des premiers à l'Europe et surtout à son pays, il vulgarisa après Montesquieu et Voltaire et avec plus de hardiesse qu'eux, par l'organe d'un journal dont l'influence est incontestable sur les prolégomènes de la Révolution française^ la théorie du peuple sou-
1 Mémoires^ t. I, p. 279,