‹ Mémoires de BrissotChapitre 71 sur 86 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Brissot sort de la Bastille. — Clavière et sa belle-mère. — Fia de son procès. — H vient demeurer chez dayière. — L'agiotage. — Amitié de Clavière pour Mirabeau. — Glavière aime tous les révolutionnaires. — Spéculations littéraires et calculs politiques de Mirabeau. — Écrits de Clayière et de Brissot publiés sous son . nom. — La préface de la banque St-Charles. — Histoire de cet ou- Tragc ; Calonne et Mirabeau.

Je ne n^e suis point appesanti sur tous les détails de mon séjour à la Bastille ; ils sont consignés dans des écrits particuliers, où mes enfants pourront les retrouver. Us pourront lire aussi mon interrogatoire et différentes pièces que Manuel m^envoya après la prise de la Bastille, en me disant qu'il ne fallait pas qu'il restât rien de moi dans les ordures de la police. Ces pièces, et surtout mon interrogatoire, peuvent servir à prouver que j'avais conservé en face des suppôts de la tyrannie tout le calçie et toute la fermeté de l'honnête homme. En les signant avec moi, Lenoir et les siens m'ont donné, sans le vouloir, un certificat authentique et honorable de mon innocence.

Ce fut Félicité elle-même qui m'apporta Theureuse lettre qui ouvrit la porte de mon cachot. Quelle douce jouissance de revoir la lumière après avoir été plongé, durant deux mois, dans des ténèbres épaisses ! Ces deux mois de captivité m'avaient semblé deux siècles 1 Quels cruels moments j'avais passés ainsi courbé sous la verge du despotisme ! Devais-je présumer que j'étais destiné à de plus dures épreuves sous le règne de la liberté ?

Avec quel plaisir j'allai embrasser tous mes amis, et surtout Clavière, qui avait pris un si vif intérêt à mon malheur; il ne borna pas là les preu^ies de son attachement pour moi. Après une pareille aventure, mes affaires, que j'avais l'espérance de voir s'arranger, étaient tombées dans le plus grand IV. 21

délaorenicnt : tout, jusqu'à mes meubles, était saisi à Londres. Le journal était arrêté, et cependant il fallait payer l'imprimeur, le marchand de papier, la dépense journalière. Desforges, le principal auteur de tous mes maux, après avoir fait endurer à Félicité et à mes sœurs les traitements les plus grossiers, continuait ses persécutions. Clavière et ma bellemère se réunirent pour me tirer de ces cruels embarras, et je dus à leur générosité d'éviter une banqueroute infaillible. Le ministre avait mis une dure condition à ma liberté. Redoutant les écrivains français qui respiraient Tair de l'Angleterre, il avait exigé que j'abandonnasse mon établissement du Lycée. Il fallut obéir, quitter tout, vendre tout, perdre tout, car Desforges, en mettant opposition à toutes mes mesures, me jeta dans les mains des procureurs, qui absorbèrent jusqu'au dernier sou. Et quels étaient ses droits? Quel traité osait-il invoquer? Celui même par lequel il était convenu de fournir 1 5,000 livres dans mon entreprise. Je le répète, il n'en avait fourni que dix, et il voulait me rendre responsable du peu de succès que lui-même avait provoqué en ne remplissant qu'à moitié ses engagements ; et il osait réclamer même ces 10,000 livres, se fondant sur des suspensions, des embastillements qui n'étaient que des causes secondaires de ma ruine. C'est lui qui l'avait commencée, elles n'avaient fait que la consonuner.

Cet inique et inconcevable procès est devenu la source des plus infâmes calomnies. Pour faire droit à tous les engagements contractés en commun, j'ai perdu dans l'entreprise du Lycée une somme à peu près double de celle qui avait été fournie par Desforges. J'ai satisfait à tout; à Londres comme à Paris, comme dans le monde entier, qui que ce soit n'a rien à réclamer, ne peut se plaindre de rien : Desforges même ne peut accuser que les événements ou mon impéritie, et non mon honneur. Nos arbitres, son avocat même, convaincus de ma probité, m'en ont donné des ténnoignages authentiques; et pourtant Morande, venu à Paris pour faire un journal et de nouveaux libelles au profit de ceux qui le payaient, a réveillé ce procès depuis sept ans endormi j

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remuant la fange et la boue ^, au milieu de laquelle il a toujours vécu, il s'imagina qu*il allait m'en couvrir. Dans l'impuissance de trouver d'autres moyens de m'avilir, tous les ennemis politiques que m'avaient fait le patriotisme et l'énergie de mon journal se sont salis de ces ordures pour me les jeter.

On se rappellera leur rage lorsque, me voyant porté à l'assemblée législative par l'estime d'une foule de bons citoyens, ils me dénoncèrent dans leurs discours, dans leur» journaux, dans leurs libelles et jusque dans les placards qu'ils affichaient dans les rues contre moi. Que la cour ait payé ces placards, je le conçois; elle savait bien qui elle voulait écarter, et qu'elle ne trouverait dans aucun député un adversaire plus déterminé à attaquer ses hypocrisies et ses intrigues, et plus disposé à lui porter les coups qui l'ont enfin renversée : mais qu'il se soit trouvé des écrivains assez mercenaires pour écrire ces placards et pour les colporter ; que des hommes qui se disent encore aujourd'hui les amis de la liberté aient cherché à les reproduire, voilà ce que la passion, les haines de parti peuvent à peine expliquer, et ce qu'on n'excusera jamais. Car chaque mot était un affreux mensonge, dont celui même qui l'écrivait n'avait pas le droit de douter. J'avais répondu au libelle de Morande et aux pièces diverses qu'il avait rassemblées. Ces pièces mêmes, qu'on invoquait contre moi, ont tourné à la honte de mes calomniateurs. Ma réplique à son libelle m'a fait acquérir plus d'amis que ses calomnies n'avaient pu m'en faire perdre. J'ai été défendu par les plus vertueux citoyens : voilà l'estime qu'il faut savoir mériter. «J'ai lu votre réponse au coquin, m'écrivait Duchosal; mais il m'avait suffi de lire son libelle et les aveux naïfs qui

1 Morande quitta la xéâaction du Courrier de V Europe et ifédlgea à Paris VArguty jonmal méprisé par tous les partis. Une chose singolière, et que M. de Montlosier faisait observer à l'autenr de ces notes, c'est que oe fnt lui qui, retiré & Londres par snite de son émigration, snocéda à Morande dans la rédaction da Courrier de T Europe. Bevenu en France sons le consulat, M. de HontkMder fat accusé d'être l'antenr d'an aatre journal intitalé VArgtu; oe joomal n'avait pas meilleaie réputation qoe celui de Morande, pas besoin de dire qae M. de Montioater y était entièrement étranger (M.).

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lui échappaient. Consolez-vous ^ mon cher républicain ^ ces hommes-là seront connus comme Erostrate. Us brûlent des temples et vous en construisez un à la liberté *. » —« Voilà conune on se défend, m'écrivait aussi Manuel. Tous vos ennemis sont écrasés du récit de votre vie. Ils ne pouvaient soutenir celle d*un homme de bien tel que vous. Je vous remercie de m'avoir cité ; on est fier de déposer pour vous au tribunal du public. »

Mes enfants^ si jamais vous publiez les Mémoires que j'écris aujom'd'hui^ joignez-y quelques passages de cette réplique. Les ennemis que j'ai ameutés contre moi ne sont plus les mêmes; mais j'entrevois que les haines des aristocrates et des anarchistes sont également violentes, et ma mort même ne suffira peut-être pas pour les éteindre. Tous les détails dans lesquels je suis entré sur mes malheurs et les trois hommes qui les ont causés ont sans doute paru fastidieux; mais ils apprennent à les connaître ; ils feront apprécier leurs calomnies : ne les effacez pas. 11 faut, mes enfants, que, comme la femme de César, Thonneur d'un père ne puisse être soupçonné. Le mien doit vous être cher; et l'idée que vous en serez les gardiens sacrés me consolera dans la tombe.

Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis ma sortie de la Bastille, en septembre 1784, jusqu'au mois de mai 1788, mois où je partis pour T Amérique, ma vie fut tranquille, obscure, et j'aurai peu d'événements à rapporter.

Je passai à Boulogne-sur-Mer la fin de l'année 1784, et ce temps s'écoula trop rapidement. Je vivais au milieu de toutes les personnes qui m'étaient chères ; mon enfant reprenait de la vigueur, et mes anciens amis de Boulogne me faisaient oublier mes malheurs par leurs caresses.

Il fallut cependant songer aux moyens de soutenir ma famille. Je revins à Paris. Clavière, qui venait de s'y fixer,

1 Duchosal, rédacteur de plusieurs journaux politiques et littérairo», antenf de quelques ouyrages politiques et de deux ou trois poèmes, dout l'un est inti* tulé les Exilés du Parnasse^ un autre Blanchard, est mort en 1801. C'est à lui et à Hilon qu'on doit l'édition des œuvres de Dumarsais . publiée en 1797 (M.).

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m'offrit un asile chez lui. Je racceptai. Les spéculations sur les fonds publics commençaient alors à fixer l'attention générale; le jeu devenait chaque jour plus violent. Clavière, dont la propriété principale était dans ces fonds, crut pouvoir prendre part à ces spéculations pour soutenir sa fortune ^ qui pouvait en être ébranlée. Mais je lui dois la justice qu'il porta toujours une grande moralité dans ses calculs. Son but était de décourager les spéculations immorales^ fausses ou nuisibles à la chose publique. Il ne parla jamais que pour la raison et contre le charlatanisme. Une fois engagé dans ce combat^ il voulut le soutenir de sa plume. Clavière, comme je Tai déjà observé, avait un fonds inépuisable d'idées neuves, d'idées grandes et propres à captiver les esprits ; mais le talent de les exprimer lui manquait. Il ignorait Tart de l'analyse; point d'ordre dans ses idées, point de clarté dans son style. Il pensait supérieurement; il fallait qu'un autre écrivît pour lui. C'était une mine intarissable de diamants bruts; il fallait un metteur en œuvre.

Mirabeau fut presque toujours un metteur en œuvre. Cet écrivain avait, comme il le disait lui-même, un talent particulier pour accoucher Clavière. Bien pénétré de ses pensées, il les faisait siennes, etleurimprimait son cachet original. C'est à cette source féconde que Mirabeau puisa son livre sur La caisse d'escompte, ses Lettres sur les eaux, l'ouvrage sur la banqueSaint-Charles, et sa fameuse JWnoncior^ibw de V agiotage.

Plusieurs circonstances lièrent ces deux hommes célèbres. Chasséde Londres par ses dettes,Mirabeau était à Paris dans la plus grande détresse, et avec les besoins d'un grand seigneur qui avait toujours joué l'opulence. Au milieu de son orgueilleuse misère, il se sentait appelé à faire une révolution dans" son siècle et dans son pays; tout lui promettait un grand succès. Cette audace de caractère que les obstacles irritent au lieu de l'ébranler, ce coup d'œil juste et perçant qui déphysionomise les hommes et prévoit les événements, cet art d'aspirer tous les talents et de les faire servir à sa gloire, son langage noble, élevé, qui commandait presque toujours l'admiration en annonçant sa supériorité; tous ces avantages

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étaient balancés par une immoralité profonde, par une vie ordurière, par le mépris de tous les principes qui sont le garant de la propriété et de la sûreté dans le commerce de la vie, enfin par ce désordre constant dans ses affaires privées dont les gentilshommes se faisaient presque un titre de no* blesse.

Malgré tous ces défauts, Clavière aimait Mirabeau, et l'aimait, je crois, plus que tous ses autres amis. La cause de cet attachement était, si je ne me trompe, dans le penchant invincible qui portait le Genevois vers les révolutions et vers ceux qui pouvaient les opérer.

Jamais homme n'eut plus de droit que lui de mépriser et d'abandonner Mirabeau ; jamais homme ne le rechercha, ne le défendit plus chaudement que Clavière, même contre son propre intérêt. [1 lui pardonnait tous ses vices, et même ses crimes envers lui, parce qu'il voyait dans l'orateur et l'écrivain la régénération de la France.

Mirabeau, quoiqu'on ait cru longtemps le contraire, et que les nombreux ouvrages qui ont paru sous son nom aient semblé justifier cette opinion, Mirabeau n'était ni studieux ni laborieux. Les plaisirs, les intrigues, les expédients auxquels il avait souvent recours, ses correspondances secrètes, le besoin où il se trouvait d'étudier sans cesse de nouveaux rôles, enfin le spectacle qu'il donnait chaque jour chez lui, car chaque matin il semblait être en représentation, tous ces objets occupaient ses moments. D'autres pensaient, écrivaient, imprimaient à sa place. Il ne prêtait que son nom; ce nom qui, par la bizarrerie de ses aventures, par l'audace de son caractère, fixait, entraînait toujours l'attention, ce nom avait un grand prix, et c'était une sage et utile spéculation que de l'acheter. Cette vente était, dans Mirabeau, le produit d'un calcul encore plus politique que pécuniaire. Il fallait en imposer au peuple par un grand nom. Qu'importait le moyen par lequel il y parvînt? Qu'importaient les satires? Il avait trouvé le secret de les étouffer, ou au moins de créer le doute; c'était de ne pas répondre. Je veux citer deux traits qui donneront une idée de son effronterie sur ce point. Le livre de la

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caisse descompte appartenait à plusieurs pères. Je lui avais donné le septième et le huitième chapitre ; un autre chapitre; avait été composé par Dupont de Nemours; le reste par Clavière; et les connaisseurs s'en apercevraient aisément en observant la bigarrure des styles. Le bruit se répandit que Mirabeau n'avait fait que prêter son nom. Il repoussa cette vérité comme une calomnie, dans la préface du livre sur la banque de Saint-Charles, J'ai pu, dit-il, prêter mon talent à mes amis, mais prêter mon nom eût été indigne de moi. — Observez que cette phrase même était de Clavière, qui écrivit la préface.

L'histoire de ce dernier ouvrage prouvera quelle réputation Mirabeau s'était acquise, à cette époque, et comment il en trafiquait. Nous l'avions entrepris en commun, Clavière et moi. Déjà quatre ou cinq feuilles étaient sorties de la presse. Mirabeau le sut, et courut l'apprendre à Galonné avec lequel il était fort lié. Ce ministre voulait, sans être soupçonné, détruire l'ascendant que prenait cette banque en France. Il crut que notre ouvrage réussirait plus sûrement s'il était publié avec le nom de Mirabeau, ou peut-être Mirabeau le lui fit-il entendre pour l'engager dans la comédie qu'il voulait jouer. Il se fit écrire par le ministre une lettre dont l'objet était d'engager Clavière et moi à lui céder notre travail. Il offrait de nous indemniser de tous les frais et même de payer l'original. Après avoir lu cette lettre, nous sacrifiâmes l'ouvrage à Mirabeau, Clavière y voyait comme moi le bien public : Mirabeau en eut l'honneur, garda l'argent, et Clavière paya les frais.

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