CHAPITRE LUI
Changement dans les dispositionB bienveillantes de rambassadear Elliot & l'égard de Mirabeau. — Sa lettre à Brissot. — Qui a pu refoidir son amitié ? — La réputation de Mirabeau. — Le scandale de ses amours. — La marquise de Monnier ; la femme du gouverneur de Yincennes et la princesse de N... — Madame Saint-Huberti ; JBienriette de Nerhat, etc. — Les heures de cachet sont^elles de Mirabeau? — La traduction de Tibulle, Lachabaussière et
Ohampfort Le Mémoire de Turgot. — Mirabeau menace Brissot
d'une lettre de cachet. — Correspondance de Brissot et de Mirabeau à ce sujet.
Bfirabeau avait compté comme moi sur la sincérité des offres d'EUiot. Mais, soit que Brack eût interprété dans une trop grande latitude ses dispositions bienveillantes, soit que le diplomate craignît de compromettre inutilement sa faveur, soit enOn que la lettre que je lui envoyai, et dans laquelle Mirabeau lui demandait de le placer dans une position digne de son mérite et de sa naissance, lui eût fait sentir qu'un poste digne de Mirabeau était au-dessus du crédit dont il pouvait jouir, il me répondit que. « vu certaines circonstances qui lui étaient connues, il lui était impossible de rendre au célèbre écrivain le service qu'il en réclamait; qu'il n'avait d'ailleurs jamais formé aucun plan à cet égard, et que le gouvernement français lui fermerait toutes les avenues de servir en Angleterre, quand même il pourrait l'y produire d'une manière digne de son nom. n
Qui avait pu refroidir ainsi Tamitié d'EUiot? Mirabeau ne lui parlait point de servir la Grande-Bretagne; il désirait au contraire obtenir un poste dans une cour du Nord, où il présumait sans doute n'être connu sous aucun rapport désavantageux. Mais peut-être sa réputation avait-elle percé jusquelà; peut-être des lettres de Londres avaient-elles révélé à l'ambassadeur quel genre de vie l'écrivain avait mené partout, en Provence comme en Franche-Comté, en Hollande comme en Angleterre. Il faut avouer que la conduite de Mirabeau
était une bien mauvaise recommandation. Tour à tour amant affiché de Sophie que ses lettres ont rendue fameuse, mais qu'il trahissait pour la femme du gouverneur de Vincennes, qu^il trahissait elle-même pour une ex-princesse qui le fit sortir de prison où il venait d'écrire ses lettres brûlantes; puis d'une comédienne laide^ mais riche^ et aux dépens de laquelle il a trop vécu* ; puis d'Henriette Nerhat, que j'ai vue tenir sa maison^ et qui, dans nos divers travaux littéraires, nous a servi plus d'une fois de secrétaire; de cette Henriette, qu'il promena d'Amsterdam à Londres et de Londres à Paris^ où il finit par la remplacer par la femme de son libr^re, Mirabeau ne se donnait pas seulement en public avec toute l'effronterie de son immoralité, mais il laissait encore percer malgré lui les besoins où le plongeaient ses dérèglements; et Ton pardonne plutôt les fautes causées par l'emportement des passions que les extrémités où pousse la misère, puisqu'on appelle celles-ci des crimes et les autres des erreurs.
Joignez à tout cela ses mémoires contre un père dont les torts ne l'excusent qu'à moitié, son procès contre sa femme, ses aventures qui n'étaient pas toujours d'un vrai chevalier^ mais souvent d'un chevalier d'industrie ; rappelez-vous aussi ses ouvrages licencieux, et réfléchissez si de tels documents fournis à EUiot ne pouvaient pas avoir détruit tout Tintérét que les souvenirs d'une amitié d'enfance avaient ranimés. C'était à la lecture des Lettres de cachet parvenues en Danemarck que Mirabeau devait les témoignages de cet intérêt, mais VErotica Mblim ne pouvait-il pas y être aussi parvenu ? L'auteur avait composé l'un et l'autre livre à Vincennes, si toutefois l'uu et Tautre y ont été composés, car je ne conçois pas trop comment il a pu se procurer dans le donjon tous les auteurs qu'il a cités, et je croirais volontiers ce que m'a assuré Perreau*, que les lettres de cachet étaient de son oncle le bailli de Mirabeau, qui les lui donna, et auxquelles
1 HfHdamfl de Saint-Haberfci, qjai éponsa depnlfl le comte d'Antraignes, et xnonmt assaainée à Londres en 1813 (H).
1 Perrean antenr de Misrim, était fils naturel du père de IGrabeâu.
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le prisonnier ajouta quelques pages qu'on ne peut lui disputer. Perreau m'a dit encore que sa traduction de Tibulle était de Lachabaussière^ connu par quelques pièces de théâtre, et dont le père avait été précepteur de Mirabeau. Je tiens aussi de Ghampfort, que non-seulement il lui a souvent prêté sa plume, mais même que Mirabeau lui a extorqué un manuscrit qu'il n'avait nulle intention de lui abandonner, vol qui l'avait vivement irrité. Ce fut aussi au sujet d'un manus- ' crit qu'il prétendait lui appartenir que j'eus avec Mirabeau une querelle dont je vais parler.
Je faisais imprimer à Besançon le Plan des administraiûms provinciales , dont Glavière m'avait donné jadis une copie. Je croyais que cet ouvrage pouvait être utile dans un temps où Ton annonçait les Etafs-généraux; j'y avais joint des notes énergiques et qui devaient stimuler les esprits déjà en fermentation. Je parlai à Mirabeau de cette publication. Il ne dit mot d'abord, puis il vint me prier insidieusement de l'étouffer. Je ne voulus point entrer dans les motifs qu'il m'allégua, ou plutôt il m'en allégua aucun, et je lui déclarai que, quoique je ne retirasse aucun profit de cet ouvrage, dont j'avais donné le manuscrit comme on me l'avait donné à moi-même, je tenais pourtant à ce qu'il parût, parce qu'il devait être utile au public et éclairer les esprits. Mirabeau revint à la charge et me menaça d'une lettre de cachet. Il était alors tout puissant auprès de Galonné; je ne me ris pas moins de sa menace. Cependant voyant les angoisses que lui donnaient cette publication, je promis, à la sollicitation de Ciavière, d'essayer de l'arrêter. Sur ces entrefaites. Galonné envoya Mirabeau à Berlin, d'où il m'écrivit, à son arrivée, une lettre moitic aimable et obligeante, comme il savait les écrire, et moitié menaçante ; ce fut à cette seconde partie que je fis une réponse queTalleyrand, alors abbé de Périgord, lui fît passer. J'en ai conservé Ja copie, où l'on trouverait l'explication de
1 Lacliabauasière, mort en 1820, a donné Azémia qa les Sauvages^ mosique do Dalajrac : il a anssi composé avec M. Etienne Topera de Oulistanf que Dalayno a également mia en musiqne. (M.).
DB BRISgOT. 879
cette intrigue. L'on trouveraii aussi les lettres de Mirabeau relatives à cette affaire, parmi celles qu'il m'a écrites depuis, sur tant d'autres sujet? différents.