‹ Mémoires de BrissotChapitre 74 sur 86 · LBTTRB DB MIRABEAU A BRI880T · texte numérisé non relu

LBTTRB DB MIRABEAU A BRI880T

« A Bnmswiok, 15 juiUet 1786.

ft La précipitation de mon départ , que je n'ai pas été le maître de retarder, monsieur, m'a privé da plaisir de vous voir en quittant Paris ; je vous auroîs engagé plus vivement de bouche que je ne le puis par écrit à persévérer dans vos louables vues de philanthropie , et à suivre avec moi une correspondance qui puisse vous tenir au conxant des progrès très-rapides que fait l'Allemagne dans la théorie, et même & quelques égards dans l'amélioration pratique de tout ce qui a rapport à l'économie politique. Toutes vos lettres , toutes vos questions dans cet objet, recevront de moi des réponses aussi détaillées que le comporteront mes lumières. Usez et ne craignez pas d'abuser. Je prendrai avec vous la même liberté. Ce n'est que par une mutuelle confiance, et surtout une bonne foi inflexible et réciproque, que les gens de lettres qui ne croient pas que les talens agréables et les muses gracieuses soient le nec phu uUrà de l'esprit humain, parviendront à produire tout le bien qu'on est en droit d'attendre de l'instruction, et sans l'espérance duquel le métier d'écrivain seroit trop dupe et trop futile.

« Je comptoiB vous reparler aussi, monsieur, avec toute la sensibilité que réclame l'importance de l'objet , du manuscrit que par une légèreté trés-indiscrète M. Clavière vous a confié, et que par une imprudence infiniment grave vous avez été sur le point de faire imprimer. J'ai parlé sur cela à M. Clavière avec une énergie qui doit lui avoir ouvert les yeux sur cette inconcevable inconséquence. Ce n'est pas auprès d'im homme qui professe les principes que vous affichez que je dois réclamer longuement les droits sacrés de la confiance et de la propriété ; mais ce que je ne saurois trop répéter, c'est que la divulgation de ce manuscrit me compromettroit si essentieUement, qu'eUe me feroit un mal irréparable auquel je ne trouverois aucune compensation en bien, au contraire une aggravation réelle de chagrin, en me voyant forcé de vous traduire au tribunal peut-être de l'autorité, et certainement du public. Enfin, monsieur, et ceci est la vraie considération que j'ofEre à votre Âme, vous entraveriez, vous étoufferiez même la plus importante opération qui puisse jamais régénérer la

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France. Ce n'est pas vous qa'nne spéculation typographique peut aveugler sur l'énormité d'un tel délit. Yeuillez m'assurer , monsieur, le plus tôt possible, que les démarches que vous avez dû faire pour ravoir ce manuscrit ont eu un plein succès, et croyez que je vous saurai autant de gré d'avoir rempli ce devoir, que si c'étoit une faveur que vous m'eussiez accordée.

K J'ai l'honneur d'être avec des sentimens très-distingués, etc.

ff Le comte de HnuBBAU. «

LBTTRB DB BBI8B0T,

Envoyée & M. l'abbé de Périgord^, au couvent de BéUe-CShasse^

rue St- Dominique, pour faire passer au comte de Mirabeau.

<c Je suis infiniment sensible, monsieur, aux offres obligeantes que vous me faites de me fournir toutes les lumières dont j'aurai besoin sur l'Allemagne ,• et persuadé qu'elles sont sincères, et que vous êtes animé par le même motif qui me porte à écrire , je ne manquerai pas d'en profiter quand l'occasion s'en présentera. Tous me ferez le plus grand plaisir en vous adressant également à moi pour les objets sur lesquels je pourrai vous donner des renseignements.

Je dois vous avouer franchement que l'autre partie de votre lettre m'a causé autant de peine que de surprise. H me semblait que ce que j'avais eu l'honneur de vous dire à ce sujet devait vous tranquilliser et m'épargner les choses plus que désagréables que vous m'écrivez. Yos instances nouvelles et vos expressions me forcent d'entrer dans des détails qui pèsent sur mon âme.

« Je ne conçois pas d'abord comment il vous est échappé de caractériser de légèreté crès indiscrète la confiance qu'a eue en moi notre ami commun. Je ne m'arrête point sur le contre-coup de ce reproche qui réfléchit sur moi. Hais il me paraît que le Mémoire en question, connu déjà de plusieurs personnes, ne devait pas , par sa nature, être caché aux yeux d'un homme qui s'occupe d'objets publics ; et notre ami , n'ayant jamais eu à se repentir de m'avoir donné sa confiance, ne peut être accusé ici d'indiscrétion. S'il y a délitj comme vous le dites, il en est exempt, très exempt, j'en suis seul coupable. Mais je suis loin de convenir que ce soit un délit, ni même une imprudence grave, comme vous l'appelez encore. J'ai cru, je crois et je croirai toujours que toat ouvrage qui peut être utile au public, composé par un homme qui

i Aujourd'hui le prince de TaUeyrand (M,)

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n'est plus , par tin homme qni, tonte sa vie, s'est sacrifié au bien de l'hnmanité; je crois, dis-je, qu'un tel ouvrage appartient au public, et que c'est entrer dans les vues de l'auteur, et faire une bonne et patriotique action , que de le mettre au jour en l'enlevant à la timidité d'héritiers souvent faibles ou ignorans. Je crois que la famille même n'aurait pas droit de réclamer contre un pareil larcin; son objet, son but l'ezousent, que dis-je? le sanctifient. Or, si la famille elle-même n'oserait priver le public de la jouissance d'im écrit utile , en réclamant le droit de l'enterrer dans un oubli funeste, que sera-ce d'un étranger à la famille et à l'écrivain?

« Lorsque notre ami me confia l'ouvrage en question, je vis en tête le nom de l'auteur; et cet auteur était mort depuis plusieurs années. Je crus pouvoir en tirer une copie sans aucun scrupule, et, dans la persuasion où j'étais qu'U n'appartenait à personne- qui pût le réclamer, j'ai pris le parti dont vous vous plaignez. Je dois cet hommage à la vérité. Cette copie fut faite, et le dessein de la publier fut conçu sans l'aveu de Clavlére, à qui je n'en parlai que long-temps après. Jamais, monsieur, je n'en aurais fait un pareil usage si je vous eusse cm le moindre droit de propriété penonneUe sur cet ouvrage. Ma délicatesse doit vous être assez connue pour ne pas en douter. Je n'ai jamais pillé personne et puisque je laissais le nom de l'auteur & la tête de son ouvrage, je ne pouvais être soupçonné de plagiat.

ft Enfin, vous eussé-je fait la confidence nûve de l'idée que j'avais exécutée, si je vous avais cru le père de cet ouvrage? Ya-t-on ainsi confier son larcin & celui qu'on vole ? Vous-même m'avez confirmé dans la croyance qu'il était le produit des veilles de l'homme respectable dont il portait le nom.

a n n'y a donc dans ma conduite ni gi'ave imprudence^ ni incorus&' vable inconséquencey ni à plus forte raison délit. C'est l'acte d'un homme de bien, qui aime sa patrie, qui désirait voir réaliser un rêve patriotique, et qui voulait attirer les regards du public sur un monument utile et respectable élevé par un de ses défenseurs.

« Cependant, lorsque vous m'avez témoigné d'une manière si vive les craintes que vous éprouviez à ce sujet, j 'ai cru devoir faire céder l'intérêt public à votre intérêt particulier. J'ai parlé à la personne chargée de diriger cette opération et que je vous ai nommée ; ceUes qui devaient ou doivent l'exécuter , me sont inconnues ; en sorte que mes démarches directes n'auraient abouti à rien.

« Depuis votre lettre, et par les considérations qui nous unissent , et non par crainte de vos menaces, j'ai encore pressé ; ou a écrit, et je vous communiquerai des réponses quand elles me parviendront. Yoii&

d8d IfBltOlUÈS

ce que j'ai fait pour l'amitié, et la part que je prends à tos intérêts. Mais je ne réponds pas du succès; nous sommes peut-être entre let mains d'Arabes, et je ne les connais pas. Yoadront-ils lâcher lenr proie. Je l'ignore. Si donc il paraît quelque chose, ne m'en accusez poinL Accusez-en les circonstances ; on m'assure d'ailleurs que d'autres pe^ sonnes connaÛBsent et possèdent le Mémoire. Quoi qu'il en soit, jt fais pour tous tout ce que le cœur me dicte : ma conscience m'acquit» tera, si vous me faites l'injustice de m'accnser.

« Tous m'en menacez , en effet ; vous me menacez, en cas de divnl* gation , de me traduire au tribunal peut-être de VaiUtorUé, et certaiwn ' mentdu puUic I

« De l'autorité! Est-ce de l'autorité légale? J'en serais plus fftché i pour TOUS que pour moi, et surtout pour 1a chose publique, car ses | ennemis riraient sans doute d'un pareil combat. i

« Parlez-Tous de l'autorité arbitraire? Je ne puis croire à une pareille menace de la part de l'auteur des Lettres de Cachet.

« Beste le public. Je ne redoute pas plus son jugement. Je me présenterai aTec le récit des faits, avec la oouTictlon où j'ai été, où je suis d'après TOUs-même, que cet ouTrage était d'un homme public, mort étranger à tous et comme à moi, ouTrage dont la propriété était conséquenmient au public. Je dirai : Oet ouTrage contient des TUes excellentes; j'ai cm qu'elles seraient utiles , et je les ai mises au jour. Lisez, et osez me condamner. Ah t je crains bien que la seule faute que je commette aujourd'hui, soit de faite céder l'intérêt public au TÔtre.

« Et qu'apporterez-Tous en faTeur de Totre propriété? Le hasard qui TOUS en a procuré la première copie. Quel droit I

« Vous aTez très bien fait de croire qu'une spéculation de typographie ne balancerait i>as chez moi le désir de tous être utile.

« Je n'ai jamais fait aucone spéculation de ce genre, et je tous af' firme que je n'en retire aucun prix*

« Je serais Téritablement désolé que cette publication, si jamais elle a lieu, pût empêcher l'opération dont tous parlez. Je donnerais de mon sang pour qu'elle réussit. Juges si je suis maintenant intéressé à entrer dans Tos Vues 1

« Je me flatte que, diaprés cette explication, tous regretteres dô m'aToir écrit avec cette ViTadté et ces expressions, que mes inten* tions (qui tous étaient connues) deiraient tous faire effacer. Je les ou* blie en pensant à tos inquiétudes et à l'importance de l'ol^etqiiia dû tous entraîner, et je n'en suis pas moins avec attachement, etc.

R BKIB80T WABTILUk lé

])K ftBtàsot. tM

LbTTBB de m. l'abbé de TALLETRAND-PÉRmORD a BRIS80T.

d J'ai reçu, monsieur, la lettre que yotis m'avez fait l'hoiineiir de m'adresBcr, et j'ai fait passer à M. le comte de Mirabeau celle que vous m'avez envoyée pour lui j et d'après ce que vous marquez, U paraît que cette lettre est en réponse à une que vous avez dû recevoir de Berlin. H. de Mirabeau m'a plusieurs fois parlé de vous, monsieur, d'une manière avantageuse ; mais ne connaissant ni ses liaisons avec vous, ni la lettre à laquelle vous répondez en ce moment, je n'ai pas cm devoir profiter de la facilité que vous avez bien voulu m'accorder de prendre lecture de votre réponse en me l'envoyant décachetée. Quant à la brochure nouvelle que vous désirez lui envoyer, je me chargerai volontiers de la lui faire parvenir.

« Je suis charmé, monsieur, d'avoir cette occasion de vous assurer de sentimens d'estime et d'attachement avec lesquels j'ai l'honneur, etc.

« L'ABBâ DE PâBIOORD* > RÉPONSE DE MIRABEAU A BRISSOT.

R O'est au retour d'un assez long voyage, monsieur, que j'ai reçu les paquets que m'apportoit M. Boden , et vos deux brochures s'y trouvent. Je suppose que les lettres qui les ont précédées (car mon secrétaire m'a dit qu'il y en avoit deux) me reviendront ; enfin, et quoi qu'il en puisse être, je vous remercie bien cordialement de votre souvenir et de votre attention. M. de Nordé, qui ouvre en mon absence toutes celles de mes lettres que l'on peut lire, m'a dit que Pnne des vôtres étoit une apologie d*un certain procédé qui, indépendamment des risques qu'U m'a fait courir, a pensé, joint à une indiscrétion très-grave de M. Clavière, me brouiller avec mon meilleur ami ; et jei crois que c'en est bien assez pour vous en donner un vif regret. Je ne sais point au reste sur quoi peut porter votre apologie : est-ce celle de vos motifs? Us n'en ont pas besoin à mes yeux. Est-ce celle du fait? l'emploi sans aveu d'un manuscrit qui n'est pas à nous, et dont le propriétaire est connu, n'en est guère susceptible. Yous citez , m'a-t-on dit, M. de Oondorcet comme le possesseur ou l'auteur de ce manuscrit^ je ne sais lequel ; je puis vous assurer, monsieur, très-positivement, qu'il n'est ni l'un ni l'autre. Ce mémoire, écrit sur les principes de M. Turgot, n'a été fait qu'après sa mort, et ceux qui ont donné son t)lan pour constituer le royaume n'en avoient pas connaifisance. Quoi i^u'il en soit on m'a rassuré sur la publication d'un mémoire tro]

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beau pour que j*08e espérer de le roir réduire en pratique, et tfest bien avec du plaisir que je n'aurai plus & tous parler de cet inquiétant et scandaleux épisode; j'aime beaucoup mieux causer avec tous de vcos et de vos intéressantes études.

« Je ne viens que d'ouvrir votre vigoureuse réponse à M. de Chatellux, et sur le seul exposé, je suis de votre avis. Il 7 a long-temps que, si je guerroyais encore, cet académicien vigoureux aurait eu une marque de souvenir de moi. Indépendamment de mes sentimens anti-aristocratiques, et de tant de reproches particuliers à faire à l'ouvrage de M. Ghatellux, la légèreté avec laquelle on traite les Américains, ces généreux disciples des indépendans que détruisit le malheureux et infâme Cromwell, cette légèreté m'est insupportable. C'est au flambeau de la raison de ces hommes éminemment éclairés dans im siècle où personne ne l'étoit, que les Américains ont allumé la leur. Four s'en convaincre, on n'a qu'à lire l'excellente histoire de mademoiselle Haeaulay, et comparer ce que cette excellente femme rapporte sur les tevellel», dont elle a si bien développé les principes, à tous les écrits publics des Américains durant les troubles. Eh! comment ne pas s'indigner de voir de tels hommes et de tels principes jugés par un homme qui doit toute sa réputation à des caillettes, et à un ouvrage où il a indigpiement pillé et sans citer un homme que d'ailleurs il traite avec mépris. Ce reproche -ci est un peu plue fondé que celui qu'a fait M. de Chatellux à mes Çotuidératiotu sur Vordre de CincinnatuB de n'être qu'une traduction.... J'avoue que si je savois traduire aiosi, je ne ferois que traduire toute ma vie.

a: En général, je vous remercierai toujours avec les honnêtes gens de ne pas laisser passer sans réclamation les relations calomnieuses que vous trouverez répandues çà et là dans plusieurs papiers publics, et même dans plusieurs ouvrages très récens sur les Etats-Unis j lear conduite politique n'est certainement pas ce qu'elle sera un jour ; cer* tainement ces vastes pays, qui n'étoient peut-être pas parfaitement mûrs à la grande révolution qu'ils ont subie, ne peuvent pas tout ce qu'ils voudroient, et peut-être même ne savent pas encore tout ce qu'ils peuvent. Mais tels qu'ils puissent être, monsieur, il est bien certain, il est trop certain qu'ils sont encore à un degré prodigieux le plus heureux pays de la terre, et que les peuples de l'Europe qui les critiquent , au lieu de les envier, ressemblent fort à des hommes qui, les fers aux pieds et aux mains, parleroient des dangers efiEroyables que court un voltigeur dans les essais de sa force et de sa liberté.

« Je trouve, page 30 de votre brochure, cette note : a Voyez ce que • j'en ai dit dans mon article sur l'état civil des juifs, tome II,

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« Journal du Lycée», Tendre cher, y disaiB-je, s'est souvent traduit « par le mot de mauvaise foi , au moins dans la bouche des ignon rans. »

« Je vous prie instamment, monsieur, de me faire passer le plus tôt possible, et par la poste, copie de ce morceau sur l'état des juifs. Vous ferez une très-bonne œuvre dont il est impossible que vous vous exagériez l'importance, et sur laquelle je ne puis m'ezpliquer.

<c Pardon si je ne vous écris pas aujourd'hui de ma main, et si je m'explique à la hâte, mais j'arrive et repars pour une autre tournée de quelques jours seulement , et cependant d'une centaine de lieues , au moyen de quoi, je n'ai pas même le temps de me reconnaître, et je unis sans formule par l'assurance de mon attachement inviolable.

« Le comte de Mirabbau. »

« Berlin, le 5 octobre 178C. »

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