‹ Mémoires de BrissotChapitre 75 sur 86 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

Le mannscrit de Turgot vendu à Galonné par Mirabeau. — Galonné veut le donner aux États-généraux. — Dupont de Nemours. — JJ Histoire aecrèie de la cour de Berlin brouille Mirabeau et M. Talleyrand.

— Combats de Mirabeau et de Brissot contre Mallet-Ihipan. — Les véritables écrits de Mirabeau. — Jugement sur son caractère. — Menaces contre ceux qui oseront attaquer sa mémoire. — Le convoi funèbre. — Bruits absurdes répandus , à l'occasion de la mort de Mirabeau, contre son secrétaire et MM. de Lameth. — Ses véritables assassins. — Les deux danseuses de l'Opéra. — Fausseté du mot attribué à Mirabeau sur MM. de Lameth. — M. Noël a été le premier écho des discours attribués au grand orateur à son lit de mort.

— Le deuil de la monarchie et les factieux. — Mirabeau devait sa popularité et sa plus grande influence aux jacobins.

Mirabeau sut, en cette occasion, fort adroitement souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher ; mais il ne me pardonna que longtemps après la mésaventure que je lui causais, et sur laquelle il ne s'expliquait avec moi qu'avec ambiguïté. Voici la vérité telle que Dupont de Nemours me la révéla plus tard. Mirabeau, qui faisait argent de tout, et qui vendait tous les manuscrits qu'il pouvait trouver, avait vendu celui du Plan des administrations provinciales au ministre Calonne; il le lui avait vendu comme son propre ouvrage, et s'était contenté d'en changer quelques pages. Calonne, qui n'était pas moins charlatan que son digne ami, se proposait de le présenter sous son propre nom aux États généraux; c'était une chose convenue et qui lui avait fait y attacher un grand prix. Heureusement pour lui qu'il le montra auparavant à Dupont de Nemours; Dupont lui ouvrit les yeux, et lui apprit que ce manuscrit sur les administrations provinciales n'appartenait même pas en entier à Turgot, et que c'était lui qui en avait composé autrefois le plan pour le ministre* Dupont, afin de l'en convaincre, lui montra le brouillon de son manuscrit tout raturé. Galonné ne put douter de l'industrie dont il avait

DB BBISSOT^ 387

failli être doublement la dupe. Ce larcin n'était pas encore découvert quand Mirabeau m'écrivait. Il voulait arrêter la publication que je faisais, pour tenir Galonné dans son erreur. Peu lui importait ce qui devait en arriver.

Lorsque Mirabeau revint de Berlin, je ne fus pas longtemps sans le voir. Il avait rapporté sa Monarchie prussienne dont le fond appartient au professeur Menard, et qui le fit chasser par le tyran de la Prusse. Il s'en vengea en publiant Fflêstoire secrète de la cour de Berlin, qui n'appartient qu'à lui, et dans laquelle il méconnut à la fois les droits de l'amitié et compromit tous ceux qui s'étaient intéressés à son sort; Talleyrand, qui paraissait lui être attaché, rompit alors avec lui, et ne lui pardonna qu'au lit de la mort. Quant à moi, qui n'avais pas les mêmes sujets de plaintes, et qui ne pouvais m'empêcher d'applaudir à sa haine du despotisme, et au courage avec lequel il le poursuivait partout, je retrouvai bientôt mes anciens rapports avec lui. Il voulait publier une feuille sous le titre d'Analyse des papiers anglais. C'était un masque à la faveur duquel il répandait dans le public des vérités hardies; mais il né connaissait malheureusement ni la langue anglaise, ni l'état de l'Angleterre. Je lui offris gratuitement d'être son collaborateur pour cette partie, et il accepta avec son amabilité ordinaire. Hardi dans l'attaque, il eut de violentes disputes avec Mallet-Dupan sur le procès d'Hastings et sur la situation des Anglais dans les Indes orientales. Mes études sur ce sujet lui furent utiles. Je composai aussi contre Mallet plusieurs lettres qui ont été publiées sous le nom de Mirabeau. Je dois rendre une justice à notre adversaire : il savait bien l'histoire, il était instruit des matières sur lesquelles il écrivait, tandis que l'instruction manquait entièrement à Mirabeau, dont quelques ouvrages sont pourtant surchargés des notes d'un érudit. Mais j'en ai assez dit sur ce sujet. Si Ton veut bien connaître la force d'esprit, l'originalité, la manière d'écrire de l'auteur des Lettres de cacfiet, il faut lire sa Correspondance en Suisse : voilà le vrai et pur Mirabeau.

11 est quelques autres ouvrages publiés à l'époque dont je

888 VÉMOIBBS

Yiens de parler^ et dans lesquels on retrouve encore le vrai Mirabeau. Je citerai, par exemple, sa lettre vigoureuse à Lecoulteux de laNoraye. Mirabeau excellait dans la polémique^ surtout lorsqu'il était indigné; Torgueil et la colère lui arrachaient des morceaux admirables.

J'ai trop connu Mirabeau pour estimer son caractère; mais je me suis longtemps laissé prendre à la séduction de son esprit. C'était, quand il le voulait, le plus aimable de tous les amis, mais c'était aussi le plus égoïste et le plus dépravé de tous les hommes. Celui qui conseillait à un jeune ambitieux « de tuer sa conscience pour parvenir dans le monde » s'est peint d'un seul trait. Je n*ai pas eu besoin de preuves authentiques pour être certain que du moment où il avait modifié ses opinions, c*est qu'il les avait vendues. J'ai toujours rendu hommage à ses talents, mais j'ai combattu plus d'une fois l'emploi qu'il en savait faire, et je lui en ai fait un crime à lui-même. A sa mort, je voulus bien qu'on écartât tout reproche de sa tombe, qu'on ne vît en lui que l'homme de génie, que l'homme dont les conceptions vigoureuses et les inspirations sublimes avaient rendu d'immenses services à la chose publique, mais je ne voulus point qu'on regardât sa perte comme une calamité nationale, parce que Mirabeau, longtemps le fléau de la cour, avait déjà fait marché avec elle de la nation. Je demandai des pleurs pour sa fin prématurée, un voile pour ses fautes, des fleurs pour son tombeau, mais je dis qu'il y avait de la perfidie, de la démence, ou au moins une inconséquente légèreté à proclamer que son absence de rassemblée devait anéantir la constitution ; car Mirabeau était déjà payé pour la renverser.

Je ne marchandai point avec le triomphe par lequel on crut honorer son génie ; mais je m'indignai qu*on osât parler de son patriotisme au moment où il venait de le prostituer; qu'on osât lui donner le titre de vertueux quand il eût été le premier à prendre un pareil titre pour une épigramme. Il y eut alors clameur de haro contre moi : tous les vertueux, tous les incorruptibles s'indignèrent. Des journalistes patriotes menacèrent de faire expirer sous le bâton quiconque oserait

Dfi BBTSSOV. 889

attaquer la mémoire du grand citoyen : ce qui ne m'empêcha point de le juger dès-lors hautement comme je le juge aujourd'hui.

Les honneurs décernés par l'assemblée constituante à Mirabeau avaient été provoqués par une députation des quarante-huit sections de Paris. Elles demandaient un deuil public pour ce citoyen éloquent et vertueux; elles demandaient encore son inhumation au champ de la fédération. Une autre députation du département, survenue dans la même séance, demanda que le Pjanthéon servît d'asile à sa cendre, et qu'on gravât sur le frontispice du temple : Aux grands hommes la patrie reconnaissante. Cette proposition fut enlevée d'enthousiasme, et Robespierre renchérit sur tous pour la faire adopter. C'est un fait que j'aurai peut-être occasion de rappeler. » ;

Je passe sur cette pompe funèbre qui ne dut point étonner au milieu de nos mœurs relâchées, et dans les premiers accès d'enthousiasme d'une révolution. Jamais les rois, qui semblaient avoir réservé pour eux les honneurs, n'en ont obtenu de semblables; parce que ceux-ci étaient décernés par le peuple, les autres par les courtisans. Le peuple croyait témoigner son patriotisme par ses regrets et faire honte à la cour par ses larmes, mais la cour seule avait raison de pleurer celui dont ses pages escortaient le catafalque et trahissaient les justes douleurs. Chacun s'abusait : Mirabeau était mort pour la liberté et contre la liberté. H avait aidé à son triomphe, mais il avait voulu l'étouffer. Elle était toute-puissante, et il lui eût suffi d'un soufQe pour la renverser.

Je laissai les journalistes et leurs menaces, les orateurs et leurs oraisons funèbres; je laissai Cubières faire des poèmes, et Fiévée, qui s'était fait connaître par des articles patriotiques dans la feuille de Millin^ mettre au concours des épithalames, donner les siens pour modèles, et inviter tous les poètes à suivre un exemple que le père Duchesne fut le premier à imiter, ce qui n'a pu manquer de faire grand plaisir à Fiévée. Au reste, Hébert, {dans son sage langage, montra plus de jugement que les enthousiastes aveugles de Mirabeau;

car il semblait craindre que Torateur n'eût vécu un jour de trop pour sa gloire.

On a dit que Mirabeau était mort empoisonné; le suicide de son secrétaire sembla un instant justifier cette assertion. Gombs n'avait été poussé à cet acte de désespoir que par le profond chagrin auquel il ne se croyait pas capable de survivre. On peut voir, par [une lettre qu'il m'écrivit alors, et par Tautopsie du cadavre faite par Cabanis, combien ces inculpations étaient absurdes. Celles qui regardaient les Lameth étaient odieuses. Mais il semblait que Mirabeau, animé pendant sa vie d'un génie surnaturel, n'avait pu mourir de la mort commune. Qui donc eût hâté la fin 'de ses jours? la cour? elle ne comptait plus que sur lui pour sauver son pouvoir à l'agonie. Ses ennemis? des Français, au milieu de la rage des partis, peuvent bien se détester, mais l'idée de l'empoisonnement n'est point dans leurs mœurs. Non, Mirabeau ne devait sa mort qu'à lui-même. Dégoûté de toutes les jouissances, blasé sur tous les plaisirs, ayant amorti tous les sentiments de l'amour dans l'excès de ses passions effrénées, il ne lui restait plus de désir que pour ces voluptés à la fois honteuses et mortelles au sein desquelles il devait périr. Quelques jours avant la maladie qui l'emporta, il avait passé une nuit dans les bras de deux danseuses de l'Opéra, mesdemoiselles Helisberg et Coulomb. Voilà celles qui l'ont tué, il n'en faut point accuser d'autres^

J'ai cité le nom des Lameth. Un mot de Mirabeau contre eux se mêlait à tous les bruits répandus [en cette occasion. Ayant appris qu'ils avaient refusé de se joindre aux membres envoyés près de lui par la société des Jacobins : «c Je savais bien, lui fait-on dire, qu'ils étaient faux et lâches, mais je ne

i ICiUin prétend que oo fat loi qui amena Ifirabeaa dans la maison où ils sonpèrent ensemble, et où il ne se tronvait qne des députés, des gens de lettres et des artistes, n dit que Mirabeau mangea peu, se retira il est vrai fort tard; mais il ne tant pas, ajonte-t-il, que des bruits de tnrpitnde se mêlent à ses derniers moments. Qoe proare le récit de Millin, sinon qne ce ne fat pas dans cette soirée, ni an miliea de ses amis qoe Mirabeaa épaisa les restes de sa vie, mais peut-etro en les quittant, si ce n'est pas le lendemain ? (NoU de MenUUe),

DE BBTSSOT. S9t

les croyais pas si bêtes. » Mirabeau n'a pu laisser échapper une pareille injure. Alexandre Lameth n'était point à Paris ; son frère, désigné par Biauzat pour faire partie de la députation, se récusa, et je Ten louai. 11 méprisait Mirabeau. Pourquoi s'abaisser à suivre la foule et à porter à une idole abhorrée un hypocrite hommage? C'est là qu'eût été la fausseté, la lâcheté. Sachant que Mirabeau le voyait de mauvais œil et le regardait comme un de ses ennemis, pourquoi l'aller affliger de sa présence et s'en attirer peut-être quelques reproches désobligeants? C'est là qu'eût été la bêtise. Je sais bien qu'à l'époque du duel de Lameth et de Castries, Mirabeau avait proposé à l'assemblée d'envoyer une députation près du blessé, et qu'il s'y était adjoint de lui-même. Mais alors Mirabeau n'avait point essuyé les attaques des Lameth. Il n'était point en état d'hostilité contre eux; et, dans cette occasion, en se montrant sensible au malheur d'un ami du peuple, il ne faisait qu'accroître sa popularité. J'aurai à parler ailleurs des Lameth, et- d'apprécier la conduite de ces déserteurs de la cause qu'ils avaient d'abord si ardemment servie. Aujourd'hui, sans examiner davantage s'ils eurent tort ou raison de se refuser à l'invitation du président des jacobins, je veux seulement constater que Mirabeau n'a pu tenir le propos qu'on lui prête. A qui l'eût-il adressé ? Les amis des Lameth, et Barnave à leur tète, formaient la députation. Ils arrivèrent fort tard près du malade qui expira le lendemain. Qui, d'entre eux, eût été lui apprendre ce qui venait de se passer au club des jacobins? A qui eût-il fait la réponse qu'on lui attribue?

On a mis dans la bouche de Mirabeau mourant mille autres propos qui, la plupart, n'ont pas plus de vérité. Tous ces propos, qui semblaient dictés pour l'impression, avaient été publiés par Noël, dans la Chronique de Paris. C'est dans cette feuille que chacun alla les lire pour les répéter; la France entière fut son écho. Mais Noël lui-même convient qu'il n'avait fait que les recueillir d'un côté et de l'autre, et qu'il les avait conservés parce qu'il leur trouvait l'empreinte des passions du grand orateur, sans s'ipquiéter si c'étaient bien réellement

999 MBirOIBBS

Bes discours. Noël n'avait pu entendre un seul des mots qu'il avait imprimés; et il en est plus d'un, j'en suis sûr, que Mirabeau n'a jamais prononcée Cependant, parmi les phrases jetées comme pour la postérité, il en est une qui doit rester à la honte de son auteur et de ceux qui Font imprudemment répétée. « J'emporte le deuil de la monarchie; les factieux «c s'en disputeront les lambeaux. » Les factieux 1 Et depuis quand Mirabeau songeait-il à leur imposer silence, et quels étaient ses droits pour le leur imposer? Misérable marchand d'honneur qui avait vendu le sien, et qui osait insulter à celui des autres! Les factieux qu'il désignait, c'étaient les patriotes sans doute ; ces patriotes dont il s'était fait un marche-pied pour arriver à Ja popularité. Cette popularité, il ne la devait qu'à eux seuls, et il était perdu du moment où ils allaient s'apercevoir qu'il en avait abusé. Avant d'avoir honteusement ouvert ses bras a la cour, il ne fut quelque chose que par les patriotes. Je l'ai vu se remuant, s'agitant pour entrer dans le département, et à la veille d'en être repoussé par tous les partis; car tous les partis, soit qu'ils le combattissent, soit qu'ils se servissent de ses armes pour combattre, n'avaient aucune foi, aucune estime pour lui. Ce fut Danton, ce furent les jacobins qu'il caressait et qu'il a trahis, dont les efforts le portèrent au département et ensuite au directoire.

i M. Noël, dont le nom est ti honorablemoit oonna dam rinitrncfclon pablique, et auquel on doit plusienn dictionnaiTeB et onvraga élémentaiiCB estimée, rédigeait la Çkroniqtie âe Paris avec Hillin. MiUin , Tnn des hommes qui ont Ulostré r Académie des edenoes, est mort en 1818. (M.)

DE BRTSSOT. 3{>3

Page 1