‹ Mémoires de BrissotChapitre 76 sur 86 · CHAPITRE LV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LV

Brissot se livre à l'éttlde de la finance avec Clavière. — La campagne du prieur Joliet. — Les lettres à l'empereur Joseph IL — Le marquis de Chatellux. — Les quakers. — Warner Miflin. — Sir John de Crevecœur et la comtesse d'Houdetot. — Le traité sur les rapports entre la France et les États-Unis. — Le magnétisme animal et M. Bergasse. — Liaison de M. Bergasse et de Brissot. — Le magnétisme n'est qu'un masque pour servir la révolution. — Sociétés secrètes : Lafayette, l'abbé Sabathier. — Despresmenil veut débonrbonailler la France. — .Manie de M. Bergasse ; Lycurgue , Mesmer et Cagliostro. — H. Bergasse adoré des femmes et encensé comme le grand Lama.

Je m'arrachai à Tétude de la finance, à laquelle je me livrais avec Clavière, et dont Mirabeau venait parfois s'occuper avec nous, pour aller passer l'été de 1785 chez un do mes anciens amis de collège qui était prieur dans le Dunois. La campagne où demeurait Joliet n'était pas variée comme le charmant pays de la Suisse ou comme les bords de la Saône; mais enfin c'était la campagne, et quelques bois parsemés interrompaient la vue fastidieuse d'un terrain uni, el dont l'horizon était sans borne. Ces bois solitaires favorisaient la méditation, dont j'étais avide. Là, ne craignant que les mosquites et à l'abri des importuns et des importants de la ville, je me livrais avec mon épouse au doux plaisir d'être le témoin des ébats de notre enfant. Là, mon cœur palpitait à l'aspect de la nature. Je n'ai jamais vu les bois, une solitude épaisse, sans ressentir un tressaillement, une satisfaction intérieure et le désir de ne m'en jamais séparer. Je n'entrevoyais qu'avec horreur le moment de la quitter pour retourner à la ville. La bibliothèque du prieur me fournissait des livres qui occupèrent agréablement mes loisirs. J'étais libre, plus libre que chez moi, et je prenais à ma fantaisie ou la plume ou le râteau; quelques jeux innocents et des conversations franches et amicales me délassaient de mes

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travaux. Tel fut mon plan de vie pendant les trois ou quatre mois de mon séjour à cette campagne, avec le bon prieur et quelques voisins. Je ne demanderais au ciel pour terminer mes jours qu'une chaumière aussi modeste.

Ce fut sous ce toit hospitalier que je composai mes lettres à l'empereur Joseph second sur Témigration et sur le droit des peuples. C'est encore dans ce séjour que j'eus le bonheur de devenir père d'un second enfant; je le nommai Sylvain ; je voulais par là consacrer le séjour champêtre auquel il devait sa naissance, et le vouer, pour ainsi dire, dès son berceau à la vie rurale.

Les voyages de M. de Ghatellux dans les États-Unis d'Amérique parurent à cette époque, et furent encensés par tous les journalistes avec cette bassesse dont étaient coupables presque tous les gens de lettres d'alors, lorsqu'ils jugeaient les ouvrages d'un académicien ou d'un homme de qualité. Cette flagornerie m'indigna; il y avait tant de légèreté dans les sarcasmes que Chatellux prodiguait aux quakers et aux Américains en général, tant de partialité dans ses jugements, tant de mépris pour les droits du peuple, que je crus devoir prendre la plume pour le réfuter et pour venger le peuple, les quakers et les Noirs*. Cette réfutation fut écrite presque d'un trait; je la soumis à la critique de mon ami Clavièro, qui l'enrichit de ces idées profondes dont il était plein. Je lui dérobai une seule feuille, celle où j'exalte les effets du magnétisme ; Clavière en plaisantait; j'y croyais et je récusai son jugement.

Si un auteur peut être entendu comme juge de ses propres ouvrages, je puis dire que cet Examen critique du voyage de Chatellux doit être préféré à tous ceux qui sont sortis

' Le marquis de Chatéllnx, membre de TAcadémie française, avait serri en qualité de major-général sous les ordres de Hochambeau. A la suite de cette guerre il publia un Voyage dans l'Amérique méridionale, que réfuta Brisso'.. Ohatelluz, auteur de dlYers antres ouvrages, avait débuté en 1772 par un petit volume intitulé : De la félicité publique , par le chevalier de Ghatellux. Oet ouvrage, augmenté depuis, a été réimprimé récemment avec une notice de IC. de Chatellux fils. (M.)

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de ma plume. L'énergie en paraîtra sans doute extraordinaire, si Ton se reporte au temps de sa publication, à l'année i 786. Les académiciens- ne pouvaient pas revenir de leur étonnement en voyant l'insolence (c'était leur mot) avec laquelle je traitais un marquis académicien, et dont Voltaire même avait fait réloge. Aussi quelques journalistes essayèrent-ils de le venger, et parmi eux Scipion Maffey, rédacteur du Journal de Paris; je ne pus jamais obtenir d'imprimer ma réplique. La presse alors était également opprimée par les académiciens et par les ministres.

Cet ouvrage fut le fondement de mes liaisons avec les quakers de r Amérique et avec Crevecœur. Plusieurs traductions en furent faites par leurs soins, tant en Angleterre que dans les États-Unis.

Dans mon voyage en ces contrées, j'ai recueilli la plus douce récompense qu'un écrivain puisse retirer de ses écrits, et Taccueil que j'ai partout reçu des bons quakers ne sortira jamais de ma mémoire. Il en est un surtout qui m'a témoigné tant d'intérêt, tant d'amitié, que je ne puis m'empècher de le rappeler.

On connaît Warner Miflin par le tableau touchant qu'en a fait Crevecœur dans les Lettres d'un cultivateur américain» C'est Miflin qui le premier affranchit tous ses esclaves; c'est lui qui, sans passe-port, traversa l'armée du général Howe, et lui parla avec tant de fermeté et de dignité ; c'est lui qui, ne craignant pomt les effets delà haine des Américains contre les quakers, alla, toujours sans passe-port, et au risque d'être traité d'espion, se présenter au général Washington pour justifier la conduite de ses frères; c'est lui qui, au milieu des fureurs de la guerre, également ami des Français, des Anglais, des Américains, portait des secours généreux à ceux d'entre eux qui souffraient. J'étais malade à Philadelphie; cet ange de paix vint me trouver :« Je suis Warner Miflin, me dit-il ; j'ai lu le livre où tu défends la cause des amis, où tu prêches les principes de bienfaisance universelle; j'ai su que tu étais ici, et je viens te voir; j'aime d'ailleurs ta nation. J'ai été, je l'avoue, fort prévenu contre les Français, Elevé

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dans les principes des Anglais à cet égard, je les haïssais. Lorsque je les ai vus, une voix secrète m'a dit que je devais chasser de mon cœur ce préjuge, que je devais les connaître, les aimer ; je les ai donc recherchés, je les ai connus, et j'ai trouvé avec plaisir dans eux un esprit de douceur et de bienveillance universelle, que je n'avais point rencontré chez les Anglais. »

Je ne rapporterai point toute sa conversation ni celles que j'ai eues depuis avec ce digne quaker; elles ont fait la plus profonde impression sur moi. Quelle humanité ! quelle charite ! 11 semblait qu'aimer les hommes, que chercher à les obliger, fût sa seule existence, son seul plaisir. Il ne s'occupait que des moyens de faire de tous les hommes une seule famille : il n'en désespérait point. Il me parla d'une société de quakers qui existait à Nîmes, des frères d'Amérique et d'Angleterre qui allaient les visiter : il les regardait comme des instruments qui devaient servir à propager le quakérisme dans toute la France. Je lui parlai des obstacles, de la corruption de nos mœurs, de la puissance du clergé. Eh ! mon ami, me dit-il, le bras du Tout-Puissant n'est-il pas plus fort que le bras des hommes? Qu'étions-nous quand la société naquit en Angleterre? Qu'était l'Amérique il y a treize ans, quand Benezet s'éleva contre l'esclavage des nègres ? Faisons toujours le bien, ne craignons point les obstacles, et le bien se fera.

Tout cela se disait sans prétention, sans affectation. Les paroles coulaient du cœur de ce bon quaker ; il exprimait ce qu'il sentait, ce qu'il avait cent fois pensé; il épaioichait son âme et non son esprit. Il réalisait ce qu'il me disait des effets prodigieux de cette voix, de cet esprit intérieur, dont ceux de sa secte parlent tant; il en était animé. Son âme se peignait dans la sérénité de sa physionomie et dans son geste agréable ; car bien des quakers ont un geste, quoiqu'on ait bien soin, dans les caricatures, de nous les peindre roides et sans mouvement.

Oh ! qui peut entendre un homme aussi élevé au-dessus de la nature humaine, sans réfléchir sur soi, sans chercher à

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l'imiter^ sans rougir de ses taiblesses ! Que sont les plus beaux écrits devant une vie aussi pure, une conduite aussi constamment dévouée au bien de l'humanité? Et que je me suis trouvé petit en le contemplant 1 L'on viendra calomnier la secte à laquelle appartient un homme aussi vénérable! on viendra la peindre comme le centre de l'hypocrisie, de la mauvaise foil Il faut donc supposer ou que Miilin joue rhumarâté, ou qu'il est de concert avec des hypocrites, ou qu'enfin il est aveugle sur leur compte. Jouer l'humanité, consentir à sacrifier ses intérêts, à être bafoué, ridiculisé, à partager son bien entre les malheureux, franchir ses nègres, et le tout par hypocrisie ! ce serait, à coup sûr hypocrisie très-mal calculée, et l'hypocrisie fait mieux ses calculs. Ensuite, si vous supposez cet homme intact et vrai, pouvez-vous supposer qu'il s'entende avec des fripons? ce serait une contradiction absurde. Et enfin, en entendant cet homme plein de sens, et doué d'un jugement solide, raisonner avec tant de force, pouvez-vous croire qu'il ait toute sa vie été dupe d'une bande de fripons, lorsque d'ailleurs il a été de leurs conseils les plus secrets, et un de leurs chefs? Oui, je le répète, l'attachement d'un ange tel que Warner Miflin à la secte des quakers est la plus belle apologie de cette société.

Warner Miflin était prêt à se marier; il me pria d'aller voir son amie : c'était miss Ameland, jeune personne bien respectable « Quelle douceur 1 quelle modestie ! et en même temps quel agrément dans 'sa conversation ! Miss Ameland aimait autrefois le monde, faisait des vers, de la musique, dansait. Elle avait renoncé, jeune encore, à tous ces amusements, pour embrasser la vie d'une anachorète, au milieu du monde même. Elle persista dans son projet, malgré les plaisanteries, et alla, avec son mari, faire des heureux dans ses terres de l'État de Delaware.

Les femmes de qualité étaient alors enthousiasmées des Lettres d'un Cultivateur Américain, de Crévecœur. Je partageai cet enthousiasme, et je recherchai avec empressement la connaissance de son auteur. Il me semblait qu'à l'âme la plus sensible il devait joindre le cœur le plus obligeant, le

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plus faumaîn, la haine la plus forte pour la tyrannie, et le mépris le plus profond pour les rois et pour les nobles. Je me trompai dans ce jugement, et j'eus occasion de me convaincre que leur auteur et l'homme privé étaient ici deux hommes bien différents, et que si Crévecœur composait d'après son imagination, il agissait toujours d'après son intérêt. Cet homme simple était logé chez la fameuse comtesse de Houdetot, amante de Saint-Lambert, et devenue depuis si célèbre par les Confessions de Jean -Jacques Rousseau. On se rappelle qu'à l'âge de cinquante ans il s'était épris pour elle de la passion la plus ardente, et qu'il fit Julie à son image. J'ai vu cette dame en 1787; elle était vieille, laide, spirituelle, mais remplie de prétentions. En relisant Rousseau, je tombai de mon haut; je ne pouvais concevoir que ce fût là l'original de Julie. Cette comtesse avait tous les préjugés de sa caste; et, fière de posséder un sauvage américain, elle voulut le former et le jeter dans ie grand monde. Il eut le bon esprit de s'y refuser et de se borner à quelques sociétés choisies d'hommes de lettres qui se rassemblaient chez elle. En voyant pour la première fois ces grands hommes qui remplissaient la terre de leur nom, Crévecœur était sur le point de s'agenouiller. Mais comme toute cette réputation s'évanouit quand il les entendit parler, se collauder, se déchirer réciproquement!

Rien ne lui parut plus vain, plus petit, plus misérable. Il révenait toujours avecjoie à la solitude où il pouvait s'épancher avec moi.

Je l'avouerai, ces premiers épanchements m'attachèrent fortement à lui ; il me semblait l'homme de la nature. J'aimais sa simplicité, son goût pour la solitude^ son mépris pour l'orgueil académique, sa haine pour le vice. Mon amitié s'exalta^ j'étais à chaque instant ayec lui. C'était un bonheur pour moi que de lui rendre de petits services, c'était une jouissance que de le faire connaître à mes amis. Je le présentai chez Clavière, et d'après la lecture de son ouvrage, toute la famille, qui avait les mœUrs américaines, était ravie de connaître un écrivain qui les avait peints avec tant de vérité. Clavière fut le seul qui ne partagea pas cet enthousiasme, ses yeux per-

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çants avaient découvert qu'il y avait dans cet homme quelque chose de bizarre et même de suspect. J'accusais la sévérité de Clavière ; il tint bon, et l'événement me prouva qu'il avait raison. Crévecœur portait partout un front sombre, un air inquiet; il semblait craindre qu'on ne le devinât. Jamais il ne se livrait aux épanchements, il paraissait même quelquefois effrayé du succès de son ouvrage, il semblait enfin qu'il eût un secret qui lui pesât sur J'âme, et dont il craignait la révélation. Voilà ce que Clavière entrevit; j'aurais dû moi-même m'en défier à la froideur qu'il montrait, toutes les fois que je lui communiquais mon dessein de me fixer en Amérique. J'étais las du despotisme sous lequel la France gémissait. Homme de lettres, je ne voulais pas plier le genou devant les idoles du jour, et cependant je ne pouvais parvenir à exister que par cette bassesse. J'aimais mieux, lui disais-je, exercer dans les États- Unis quelque métier pénible, mais peut-être pouvais-je espérer que mes talents m'y procureraient un jour de l'aisance. Élever d'ailleurs mes enfants loin de la vue du tyran, était ma plus douce espérance, mon plaisir suprême ; j'aurais tout donné pour l'obtenir. Telles étaient mes idées de chaque jour, tel était le thème de toutes mes conversations. Crévecœur ne cessait de m'en éloigner, de combattre mon plan, de multiplier les injustices de mes ennemis, de m'exhorter à ne plus les attaquer, à choisir un autre genre pour écrire. De pareils conseils affligeaient mon âme sans abattre mon courage, sans m'inspirer aucun soupçon. a

C'est en Amérique que j'ai trouvé le nœud de l'étrange conduite de Crévecœur à mon égard. Comptant sur son amitié, sûr de trouver dans son âme quelque reconnaissance des services que je lui avais rendus, de l'attachement que je lui avais témoigné, je vole chez lui ; j'étais étranger, il me devait un asile. A peine m'offrit-il un lit pour une nuit, une seule nuit, et le matin même il m'avertit que mon logement était prêt dans une maison où l'on recevait beaucoup d'étrangers. Depuis^ il ne me vit qu'à la dérobée, il ne me présenta chez aucun Américain, et garda la réserve la plus mystérieuse.

Voici les motifs qui dirigèrent sa conduite. Au milieu des

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