‹ Mémoires de BrissotChapitre 77 sur 86 · Ô MÉMOIRES · texte numérisé non relu

Ô MÉMOIRES

troubles qui avaient déchiré l'Amérique, Crévecœiir avait d'abord gardé la neutralité, puis avait paru la violer en s'attachant plus particulièrement aux royalistes; et lorsqu'ensnite il les vit près de succomber, il fit quelques pas pour se réconcilier avec les républicains. Cette variation dans sa conduite avait inspiré à ces derniers un profond mépris pour lui; ils le regardèrent, sinon comme un homme dangereux, au moins comme un homme sans énergie et sans caractère, et plus près de l'esclavage que de la liberté. D'après cette opinion et d'après sa conduite, ils s'étonnaient avec raison que le ministère français eût donné le premier consulat de l'Amérique précisément à un ennemi de la révolution et de l'indépendance américaine. Crévecœur, confondu lui-même de son prodigieux succès en France, craignait qu'on ne découvrît le mystère et qu'on ne lui enlevât une place à laquelle il était fort attaché. Un jour qu'il me parlait de la légèreté de la cour, et de la crainte de perdre la faveur du maréchal de Castries : Ne vous restet-il pas, lui dis-je, une grande ressource? la terre vous ouvre ses bras. Simple cultivateur, vous serez plus heureux qu'étant esclave des grands. Le mouvement de sa tèle et le silence de Crévecœur me prouvèrent que cette morale, bonne pour les livres, n'était guère de son goût.

Sa conduite antérieure à la révolution n'était pas la seule chose que Crévecœur voulût cacher. Il avait eu des chagrins domestiques qu'il enveloppait d'un voile impénétrable. Cet homme soupçonneux et défiant ne m' éloignait de l'Amérique que pour m'éloigner de toutes ses connaissances; il craignait apparemment que je n'en profitasse pour lui nuire! L'ingrat, il connaissait bien peu mon âme! J'aurais, s'il avait eu quelque confiance en moi, cherché à épaissir encore le voile dont il se couvrait.

Quant à sa réserve à mon égard en Amérique, elle était dictée parun autremotif. llétaitdans la dépendance de l'ambassadeur Demoustier qui haïssait lesAméricains, les révolutions et les écrivains énergiques; j'étais du nombre des hommes qu'il proscrivait; sans cesse il exhalait contre moi sa haine impuissante. Je la bravais; mais Crévecœur, qui crai-

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gnait de perdre sa place s'il n'encensait pas les ressentiments de son petit ministre, Crévecœur jouait la froideur avec moi pour le tromper. Pouvais-je estimer plus longtemps un homme qui se dégradait par une si honteuse dissimulation? Pouvais-je aimer plus longtemps un homme que j'étais forcé de mésestimer?

J'ai cru devoir raconter d'un seul trait tous mes rapports avec Crévecœur. En terminant ce récit, je dois dire cependant qu'on serait dans l'erreur si l'on pensait qu'il ne fût pas estimable sous quelques rapports. Crévecœur suivait avec assiduité les progrès des arts mécaniques en Amériqiîe; il en connaissait bien les mœurs, il les pratiquait; il eût été bon, constamment bon, s'il eût eu de l'énergie et moins d'intérêt personnel ^

La froideur que me montrait Crévecœur ne m'empêcha pas de suivre avec la plus grande ardeur mes projets sur l'Amérique. J'étudiais tous les livres qui pouvaient me donner des lumières sur la nouvelle patrie que j'avais adoptée dans mon cœur; et, confondu de l'ignorance- où l'on était en France à cet égard, je résolus de publier un ouvrage où j'examinais la situation des États-Unis. Je me proposais d'y faire connaître les relations commerciales et politiques que la France pouvait former avec ces contrées; et j'espérais que le tableau de la prospérité future des Américains inviterait mes compatriotes à imiter leur conduite, et à recouvrer enfin leur liberté. Tel fut le double objet de mon Traité sur les Rapports entre la France et les États-Unis, qui fut publié, en i 787, sous le nom de Clavière et sous le mien. On s'apercevra facilement que toute la partie commerciale appartient à cet homme profond. Son mérite ne fut pas senti; mais il le sera lorsque la paix aura consolidé la liberté, et permis au commerce de réparer ses pertes et d'étendre ses spéculations. Telle était la crainte que

1 Salnt-Jonli de OréreocBiir traduisit lui-même en français ses Lettres cPun Cultivateur Américain, d'abord écrites en anglais, et elles forent publiées en 1784 par Lacretelle aîné. Il donna depuis un Voyage dam la HaxOe PentyWanie et dans Vétat de New-York, et mourut à Sarcelles en 1813. (U.)

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le ministère éprouvait en voyant se développer la philosophie du commerce et la prospérité d'un peuple libre, qu'il éleva mille obstacles à la vente de cet ouvrage. Le silence le plus profond fut recommandé aux journalistes. L'accueil que les Américains firent à ce Traité, dont ils publièrent plusieurs éditions, nous dédommagea de l'indifférence des Français.

Cette étude intéressante ne m'empêchait pas de suivre avec zèle les expériences sur une découverte nouvelle qui absorbait alors l'attention du public et occupait toutes les plumes. Je parle du magnétisme cmimal Je montrai d'abord l'incrédulité la plus prononcée; mais voyant le ton affirmatif et confiant de ses partisans, les faits nombreux qu'ils citaient, les noms respectables qui figuraient sur les listes, je résolus d'examiner leurs expériences par moi-même, et de rechercher les apôtres de cette doctrine nouvelle.

Bergasse paraissait en être le chef. Je vis Bergasse; j'étais prévenu en sa faveur par une petite dissertation sur les lois criminelles qu'il avait publiée, et qui annonçait une excellente logique et un ami de l'humanité. Bergasse m'écrivit, lorsque je lui demandai un rendez-vous : «Vous croyez trouver un savant, vous ne trouverez qu'un homme simple et bon, qui cherche la vérité dans son cœur. » Je le crus, car je ne pus jamais me défier de personne. Dès ce jour, nous nous liâmes de la plus étroite amitié. Je le voyais presque tous les jours; il me rendit le témoin de plusieurs faits très-extraordinaires; il me communiquait ses ouvrages; et ce fut dans la chaleur d'un de ces éponchements, que rentré dans mon cabinet, je composai sur le magnétisme mon Mot aux académiciens. Ils y étaient durement traités ; ils méritaient de l'être. L'insolence avec laquelle ils voulaient écraser ce système nouveau, parce qu'il n'était pas sorti de leur sein, parce qu'il renversait leurs calculs; cette insolence devait révolter un ami de la liberté, de la vérité et de l'indépendance.

Bergasse ne me cacha pas qu'en élevant un autel au magnétisme, il n'avait en vue que d'en ériger un à la liberté. « Le temps est arrivé, me disait-il, où la France a besoin d'une révo-

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lation. Mais vouloir l'opérer ouvertement, c'est vouloir échouer; il faut, pour réussir, s'envelopper du mystère ; il faut réunir les hommes sous prétexte d'expériences physiques, mais dans la vérité, pour renverser le despotisme. » Ce fut dans cette vue qu'il forma dans la maison de Kornman, où il demeurait, une société composée desbommes qui annonçaient leur goût pour les innovations politiques. De ce nombre étaient Lafayette, D'Esprémesnil, Sabatbier, etc. Il y avait une autre société moins nombreuse d'écrivains qui employaient leur plume à préparer cette révolution. C'était dans les dîners qu'on agitait les questions les plus importantes. J'y préchais la république; mais, à l'exception de Clavière, personne ne la' goûtait. D'Esprémesnil ne voulait débourbonailler la France ( c'était son mot ) que pour y faire régner le parlement. Dergasse voulait un roi et les deux chambres, mais il voulait surtout faire le plan seul, et que ce plan fût rigoureusement

Sécuté : sa manie était de se croire un Lycurgue. Les succès Mesmer et de Cagliostro lui causaient un tourment dévorant. H aurait voulu que la renommée ne s'occupât que de lui, et obtenir seul des autels.

Il cherchait des adorateurs et s'embarrassait peu d'avoir des amis. J'avais la bonhomie de croire qu'il était le mien. Lorsque l'illusion qui couvrait mes yeux s'est dissipée, je l'ai sincèrement regrettée. Il m'en coûtait pou de croire que j'eusse été sa dupe, mais beaucoup qu'il eût été insensible à mon amitié.

Lorsque je repasse dans ma mémoire tous mes rapports avec cet homme singulier, et tous les traits qui ont marqué le commerce que nous avons eu ensemble pendantdeux ou trois ans, je ne puis m'em pécher de sourire de mon aveuglement et de ma crédulité. Je croyais Bergasse entraîné par un amour ardent pour la liberté et le perfectionnement de l'espèce humaine, et tout me force maintenant de confesser qu'un profond égoïsme était le mobile de toutes ses actions. Il ne voyait que lui, que sa gloire, dans le magnétisme, dans nos sociétés particulières, dans nos tentatives pour renverser le despotisme, dans l'assemblée nationale. Quelquefois il parais-

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sait tenté de se croire un dieu^ et il était tout étonné qu'on ne le crût pas comme lui. Diverses circontances l'avaient amené à ce comble do l'extravagance. Quelques femmes d'esprit, plus amoureuses de sa réputation que de lui, ridolâtraicnt. Les partisans du magnétisme, qui avaient besoin de soutenir son échafaudage poursoutenirleur secte^ Tencensaient comme le grand Lama. Cette erreur presque universelle lui avait donné la plus haute idée de son importance; et Ton sait que, dans la stupidité de ces temps-là, se montrer persuadé de son importance^ c'était en convaincre la tourbe irréfléchie^ et qui juge toujours d'après les surfaces.

J'ai dit les défauts de Bergasse^ je dois parler de ses qualités. Gomme écrivain^ son style était pur, sa logique était serrée^ sa morale religieuse. 11 haïssait le despotisme; mais haïr le despotisme n'est pas toujours aimer la liberté. L'indignation l'arrachait- quelquefois à son apathie; il avait de beaux mouvements. Gomme homme privé, il était doux dans la société^ désintéressé^ réglé dans ses mœurs: mais, encore une fois, il n'avait pas cet amour de l'humanité , cette abnégation de soi-même, qui caractérisent les véritables héros, c'est-à-dii*e ceux qui sont utiles à l'humanité^ les Benezet, les Howard. La liberté était son moyen plutôt que son but ^

1 Nous ne pouToiu que mentloimer ici, en regrettant que le dèfiuit de plaœ ne uotifl permette pas de Tinsérer teztadlement, nue note de M. Robert de Orèreocenr, en zéponao anx imputationa dont rombrogenae sascepttbUlté de Brimot chai^ injuBtement la mémoire de son aïenl. Cette protestation, résnmé de Targimientntiou pins déyeloppée à laquelle sera consaar6 nn onvrage spéoiAl, nons a semblé péremptoiro. Elle explique très-bien Tattitude forcément réserrée de Grévecœiir, devenn nn pcntonnage officiel, diplomatique, en présence d'an homme dont le zèle inquiet, parfois indiscret, n'était pas sans embarrasser souvent, sans compromettre quelquefois ses amis, (h*)

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