‹ Mémoires de BrissotChapitre 78 sur 86 · CHAPITRE L\L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L\L

Mort du duc d'Orléans. — Le marquis Ducrest. — Brissot à la chancellerie d'Orléans. — Projets philanthropiques et politiques. — L'homme vertueux, les sofas et les filles. — Le cardinal do Brienne offre & Ducrest une place au ministère. — Ducrest veut être premier ministre. — Sa lettre au roi. — Elle est présentée par le duc d'Orléans. — Plaisanteries dont elle est l'objet, — Autres lettres non moins plaisantes. — Vengeance de madame de Gknlis contre son frère. — Voyage de Brissot en Hollande. — Jje margrave do Salm. — Le prince d'Orange. — Lubersac et l'abbé Sieyès. — Ducrest & Spa. — Betour à Paris. — Nouvelles intrigues politiques. — Écrits de Brissot contre le cardinal de Brienne. — Brissot se sauve en Angleterre ; le marqnis Ducrest l'y rejoint. — Le lit do justico.du 20 novembre 1787. — Exil du duc d'Orléans, — Un mot do ce princ»? et sur ce prince.

Ce fut au milieu de la fermentation révolutionnaire que mon genre de vie changea tout à coup. La mort avait enlevé M. d'Orléans le père ; son fils mit à la tête de sa fortune prodigieuse le marquis Ducrest. C'était un homme d'esprit, actif, novateur, éternel créateur de projets, qui avait pour but d'enrichir son maître et d'honorer son administration. Ducrest voulut s'entourer d'hommes instruits; il me proposa une place auprès de lui. Je résistai d'abord ; mon indépendance m'était chère, je craignis de l'aliéner; je le lui dis; il m'assura que je serais libre, que nous ne vivrions en amis, et que je m'occuperais des travaux qui me plairaient le plus. Il me fit entrevoir de vastes desseins et la part que je pouvais y prendre. Nous touchions à une grande crise ; je le sentais; il nie semblait qu'elle ne pouvait s'opérer qu'avec l'appui d'un prince riche, adoré du peuple, qui s'allierait avec les parlements, ces étemels ennemis du trône. Cette idée me décida ; j'acceptai la place de lieutenant-général de la chancellerie. Ce n'était qu'un titre ; mon travail consistait dans l'examen de tous les projets que le prince pouvait exécuter avec

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sa fortune immense. On voulut s'attacher les savants, encourager les arts, les sociétés. Ainsi Ton donna des pensions aux premiers, des secours aux inventeurs. On créa une foule de sociétés philanthropi«iucs daus les apanages du prince. Mais ce beau début ne fut pas soutenu. 11 fallait se préparer à la révolution par de bonnes mœurs, par des écrits vigoureux, par tout ce qui pouvait attacher au prince le peuple las du despotisme, et on se bornait à bâtir des projets au milieu àes dîners les plus fastueux, et de laquais dont la plupart étaient des espions. Je m'élevais contre cette marche, je prêchais, mais ce fut en vain. On m'appela Vhomme ver^ tueux, et on continua de censurer le verre à la main, ou sur des sofas avec des filles.

Enivré de l'encens que lui prodiguèrent ses flatteurs, Ducrest se crut bientôt le seul homme capable de régénérer la France. L'archevêque de Sens, son parent, dominait alors le conseil. Instruit des menées de Ducrest, il lui offrit, pour le tenter, une place dans le ministère; mais Ducrest voulait être premier ministre, et, dans son délire, il écrivit, une lettre au roi, où il confessait naïvement qu'il était le seul ministre qui pût sauver l'État. Ce irait de folie perdit Ducrest, et amusa tous les salons de la capitale à ses dépens. Il ne me montra sa lettre que vingt-quatre heures après l'envoi, et je lui en prédis la triste issue. Cette lettre, où il n'y avait de ridicule que le naïf orgueil et les prétentions de celui qui l'avait écrite, fut présentée au roi par le duc d'Orléans. 11 en courut des copies de la cour à la ville, et elle fut l'objet des plus amères plaisanteries, surtout de la part de ceux qui ne la connaissaient pas. On prétendait même que le duc d'Orléans en avait senti le premier le ridicule, et avait dit à Ducrest : Vous n'avez oubhé dans votre éloge que de vous vanter d'être le phis joli homme de France. On disait aussi que si madame de Sillery-Genh's , sœur de Ducrest, ne s'était pas opposée à la présentation de cette lettre, c'était pour se venger de ce que Ducrest ne l'avait pas empêchée elle-même d'écrire son livre sur la religion. Assuré* ment, s'il m'eût consulté cette fois sur le projet d'adresser

on pareil Mémoire à Louis XVI, je l'en aurais vivement dissuadé. Je le portais de mes vœux au ministère parce que je le croyais capable d'y opérer du bien, mais ce n'était pas la marche qu'il fallait suivre. Au reste, cette lettre et plusieurs autres de Ducrest qui sont restées dans mes mains, mais que je n'ai pas sous les yeux, donnent une idée de la situation des esprits et des choses à la veille de la révolution; et la prétention de leur auteur montre à quelle extrémité la patrie était réduite. Quant à lui, pour se venger des raiUeries du public, il imprima un ouvrage politique. On ne peut nier qu'il n'eût beaucoup d'esprit, quelquefois des idées neuves, quelquefois encore des calculs assez ingénieux. Mais on y voyait plutôt une tête où les projets débordaient do toutes parts, qu'une tête sage et mûre pour le ministère. L'ouvrage n'eut pas un grand succès; on eut donc recours, pour parvenir, à de nouvelles intrigues. Le Brabant était alors en fermentation, et la Hollande en insurrection ouverte. Je fus tenté d'aller assister à cette révolution. Ducrest, qui espérait d'en tirer parti, et qui se proposait alors un emprunt considérable en Hollande, consentit à ce voyage. Je le fis avec mon ami Clavière, et je le fis avec fruit.

A Mous, nous fûmes, en arrivant, témoins d'une révolte considérable ; le peuple força les magistrats à supprimer les droits sur la bière.

La fermentation n'était pas moins considérable à Bruxelles. Le peuple était aisé, et ce peuple aisé souffrait impatiemment le despotisme nouveau de Joseph. La plus grande richesse se développait dans cet état. La nouvelle colonie genevoise qui s'y était établie promettait de l'augmenter.

A Breda, nous fûmes sur le point d'être victimes de la haine qu'on y portait aux Français. Le parti stathoudérien y dominait, mais un prompt départ nous déroba à leurs fureurs.

La scène changea à Utrecht; c'était le quartier général du parti républicain. Nous y vîmes son général, le margrave de Salm, et la bande nombreuse de ses officiers étrangers qui vinrent s'amuser aux dépens des Hollandais. L'insolence

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de ce margrave, la profonde immoralité de ses officiers, l'inconcevable sécurité des insurgens, tout nous donna de funestes présages sur Tissue de cette révolution. On travaillait avec lenteur aux fortifications, et le camp du prince d'Orange était à deux lieues de là. La Prusse faisait avancer ses troupes, qu'on attendait à chaque instant, et ces bons Hollandais ne voulurent pas nous croire quand nous les assurions qu'on se jouait d'eux en France, et qu'on ne s'y occupait nullement de leurs débats.

Nous tînmes le même langage à Amsterdam, et les politiques furent assez incrédules. Combien ils durent regretter, deux mois après, le mépris qu'ils avaient fait de nos avertissements ! Partout on chantait la victoire, lorsque la plus triste catastrophe s'annonçait.

A Rotterdam? nous fîmes la rencontre dé Lubersac, évêque de Chartres, et de l'abbé Siéyès, si fameux depuis. Nous y vîmes de bons compatriotes hollandais, nous y trouvfiiries la même incrédulité sur l'insouciance de la France.

L'opération que nous nous étions proposée n'eut aucun succès. Les Hollandais se défiaient de /état des finances de la France. '..,Jf

Je rejoignis le marquis Duçrest à Spa; il oublia bientôt, au milieu des repas et du jeu^ le mauvais succès de sa mission. Le Brabant lui offrit une conquête plus facile, il me montra son plan. Il était brillant, il ne lui manquait pour réussir qu'une armée heureuse, des trésors, et la confiance des Brabançons qui ne la donnent point aisément.

Les environs de Spa me parurent dignes d'être la retraite des philosophes; on en avait fait l'asile du jeu le plus infernal. Liège m'offrit l'image d'un pays ravagé par le feu; c'est l'effet ordinaire du despotisme.

De retour à Paris, Ducrest reprit ses intrigues pour renverser le ministère. Il se lia plus fortement que jamais avec les parlementaires frondeurs. A cette époque le cardinal de Briennig, pour se tirer de ses embarras, imagina de faire une demi-banqueroute; mais avant de risquer cette opération qui pouvait le culbuter, il voulut sonder l'esprit public»

J*iuiprî]]iaî plusieurs lettres pour prévenir cette fatale mesure ; mes écrits l'irritèrent, je fus prévenu que je devais être arrêté. La lettre de cachet était expédiée. Je partis pour TAngleterre ; Ducrest m'y rejoignit bientôt, il y avait été forcé par la même crainte. L'archevêque était furieux du discours qu'avait tenu Sabathier au fameux lit de justice; il savait que tout avait été concerté à la chancellerie d'Orléans, et c'est ce qui valut au prince sa lettre d'exil. Je vis le dessus du billet qui fut écrit à cette époque et qui pénétra son âme. a Ne croyez pas, me disait-il, que si j'ai fait cette levée de boucliers contre le roi, ce fût pour servir un peuple que je méprise et un corps dont je ne fais aucun cas^ mais j'étais indigné qu'un homme me traitât avec cette insolence. » Ce prince aimait assez les conspirations qui ne duraient que vingt-quatre heures; passé ce terme il était effîrayé. « Il ne voudra jamais se mettre à la tête d'un partie me disait un jour Ducrest^ parce qu'il craint de ne pas avoir l'Opéra et les filles dans son camp, d

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