‹ Mémoires de BrissotChapitre 79 sur 86 · CHAPITRE LVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVn

Inefficacité des brochures pour éclairer le peuple. — Brissot crée le Patriote Français, — Le sons commun et la révolution américaine.

— Utilité des journaux. — Le pouvoir essentiellement calomniateur.

— Les écrivains sous la censure. — Deux arrêtés du ConseiL — Vergennes corrompt les organes de la publicité. — La particule On,

— Liquisition de la presse. — Son formulaire. — Singulier respect pour la propriété. — Le Journal de Paris ouvert à la diffamation.

— Chatellux invective les quakers. — Réponse de Brissot. — TJn commis fait la loi à vingt-six millions d'hommes. — Contradiction bizarre. — Publication de Brissot étouffée par quatre censeurs. — H demande la liberté de la presse. — Étranges opinions de quelques prêtres à ce sujet. — Les électeurs ont besoin de lumière. — Appréciation de Bailly. — Susceptibilité des membres de rAssemblce nationale. — Gomment le long parlement se rendit odieux. — Erreur de quelques bons citoyens. — Accusation dirigée contre Briseot. — L'idolâtrie, cause du despotisme. — Déplorables suites de l'ambition. — Benezet se fait maître d'école. — Ignorance du docteur Johxison en politique. — Dernières séances de l'Aâsemblée nationale. — Un dicton de circonstance. — Nécessité de faire de bons choix. — Anathème des fourbes sur les têtes exaltées, — Ce que Pon appelle modération. — Tactique des intrigants pour miner la Constitution. — Les pièces républicaines bannies du théâtre. Bepriae du répertqjre monarchique. — Athalie fait fureur. — Allusions sur allusions. — Incroyable enthousiasme. — Bêtise des factions.

Rien n'est, je crois, si difficile que d'écrire l'histoire contemporaine, du moins pour l'homme qui n'est pas resté simple spectateur des événements, et qui les voit encore se presser autour de lui. Les souvenirs affluent et se heurtent avec les impressions du moment, et dans le besoin qu'il éprouve de rendre ce qui le frappe d'abord, il laisse bien des choses en arrière, et s'expose à revenir souvent sur ses pas. Cela m'est arrivé et m'arrivera plus d'une fois sans doute. Ce désordre n'existe pas dans mon esprit ; mais comme je ne fais point un livre, et que j'écris plutôt des û*agments pour ma

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propre satisfaction et suivant la commodité de mes loisirs, je n'ai pas jugé à propos de ra'astreindre à un ordre.

La France touchait au moment d'obtenir une constitution qui devait à jamais assurer sa liberté ; les amis du peuple, les écrivains indépendants, cherchaient à éclairer la nation sui ses droits, le gouvernement sur ses devoirs, et à établir entre tous les membres de l'État une harmonie indispensable pour l'accomplissement de cette grande œuvre.

Une foule de brochures avaient paru depuis la naissance de la révolution; elles répandaient une vive lumière sur les importantes questions qui allaient être agitées; mais ces brochures ne pouvaient être lues que par un petit nombre d'individus. Puis, au milieu de ce déluge d'écrits de toutes espèces, il y avait l'embarras du choix; car on ne pouvait les lire tous. Je songeai donc à trouver un autre expédient plus commode et moins coûteux, afin d'instruire tous mes concitoyens, sans cesse, et à peu de frais. Dans ce but, je créai un journal sousletitrede Po^nofe Français. Un journal élait en effet le seul moyen d'instruction pour une nation nombreuse, gênée dans ses facultés, peu accoutumée à lire, et qui cherchait à sortir de l'ignorance et de l'esclavage.

Sans les jouniaux, la révolution de l'Amérique ne se serait jamais faite. Le Sens Commun, par exemple, écrit où triomphe laraison, où respirent l'énergie, la dignité de l'homme, restait inconnu et sans influence sous la forme d'une brochure; les journaux s'en emparent, le réimpriment, le répandent partout et raniment ainsi les esprits abattus des habitants du nouveau Monde.

Les journaux ont tiré l'Irlande de la langueur et de l'abjection où la tenait le parlement anglais ; les journaux soutiennent le peu de liberté politique qui reste à rAngleterrc; les journaux sont des sentinelles qui veillent sans cesse pour le peuple.

Je ne parle ici que dès journaux libres, indépendants ; quant à ceux qui se soumettent à une iùfluence quelconque, qui prêtent leurs colonnes aux organes du despotisme ou d'une basse flatterie, ils portent avec eux le sceau de la réprobation.

Au moment où je fondai le Patriote Français, cette prostitution de journaux soumis à une censure infâme était portée au dernier point. On les voyait tantôt calomniant, tantôt poursuivant d*adulations les mêmes personnes : un ministre en place était unColbert, un Sully; disgracié, il n'était plus qu'un Law ou un Terray.

C'était pour faire cesserce trafic honteux de la presse, qui en France avait tant avili la profession de journaliste; c'était du moins pour mener une ligne de démarcation entre les écrivains indépendants et les misérables qui vendaient leur conscience et leur talent, que je me proposai d'établir une feuille politique, nationale, indépendante de la censure et de toute espèce de gêne ou de protectorat.

Mais un gouvernement pusillanime, qui, épouvanté de la marche rapide de la révolution, cherchait en vain à s'appuyer sur les fondements ruinés de l'édifice féodal, en s'efforçant encore de comprimer le développement énergique de l'esprit humain, fit paraître, les 6 et 7 mai, deux arrêts du Conseil qui ôUiient la liberté de la presse aux journaux politiques. Cette mesure indigna tous les citoyens. Elle froissait plus ou moins les intérêts de tous les ordres et tranchait une question sur laquelle les états généraux allaient avoir à prononcer ; c'était le premier combat qui allait se livrer entre la liberté et le despotisme, entre les représentants de la nation et le pouvoir exécutif. Il s'agissait de décider si les journaux avaient le droit d'attaquer courageusement une foule d'abus consacrés depuis douze siècles par le despotisme, de dévoiler mille iniquités enfantées par l'arbitraire, ou si, vils instruments de ministres prévaricateurs, ils continueraient à présenter au public trompé les actes les plus odieux sous un jour favorable et à jeter un voile officieux sur les démarches les plus coupables.

Onsait aujourd'hui quelle ligue abominable existait, à cette époque, entre tous les ministères et celui de la librairie. Quel que fût le secret qui couvrit cet arrangement honteux, il a été trahi plus d'une fois ; je puis en citer un exemple dont je garantis l'authenticité. Lors de la guerre en faveur dusta-

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thoudérat, Vergeones avait la plusgrande influence sur toutes les gazettes étrangères, auxquelles il dictait des éloges et des critiques par des intermédiaires à ses gages. Le rédacteur de l'une de ces gazettes me montra un jour une lettre d'un subalterne qui lui mandait : a On a. trouvé très-^mauvais l'éloge que vous avez fait de M. Nccker, à l'avenir on vous défend de le citer. » Le rédacteur me dit que cette particule on désignait le ministre principal et que c'était un signe convenu avec lui. C'est de cette manière que le gouvernement ét^iit parvenu jusqu'alors à étouffer les réclamations des opprimés et les leçons sévères des défenseurs de la vérité.

Ce n'était pas assez. 11 avait voulu enchaîner les idées, même avant leur impression ; il avait créé un tribunal qui devait prononcer sur la convenance de leur publication, tribunal qui avait ses formulaires et son code ; il avait confié cette autorité arbitraire à des hommes qui, attendant des ministres toute leur fortune, étaient forcés de se prêter à leurs vues et, par conséquent, de condamner au néant toute vérité qui pouvait leur déplaire.

Le formulaire de cette inquisition variait suivant les circonstances. Rome dominait-elle? il fallait respecter les préjugés religieux. Le ministre se montrait-il jaloux de son autorité? on proscrivait les livres qui proclamaient les droits de l'homme. L'aristocratie avait-elle la prépondérance? on laissait déclamer contre le despotisme d'un seul, mais il fallait encenser les despotes secondaires. Ainsi de tout temps on bannissait la vérité nécessaire aux circonstances, et le remède applicable aux abus qui s'élevaient.

Les censeurs, dans ces différentes variations, n'étaient que les esclaves du ministre dominant, chargés d'imprimer le sceau de la servitude aux idées d'autrui, de pétrir les tètes, de mutiler les idées, d'enchaîner les facultés de leurs semblables au gré de leurs patrons. Leur ministère ne se bornait pas à ces mutilations, ils étaient encore astreints au vil métier d'espions et de dénonciateurs des écrivains énergiques.

Rien n'était mieux imaginé que ce système d'inquisition pour maîtriser les développements de l'esprit humain : il était

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difficne que le génie pût échapper aux entraves qui l'entouraient.

De tout temps le despotisme a été ingénieux poiu* étouffer la vérité. On a vu un ministre qui craignait la liberté de la presse, former un plan pour la détruire non-seulement en France, mais encore dans les pays étrangers : il réussit en Suisse, à Genève, en Hollande; il n'échoua qu'en Angleterre.

Le croira-t-on? c'était sur la dénonciation des journaux privilégiés qu'avait d'abord été publiée la défense qui suspendait la circulation du Patriote Français, dont le premier numéro seulement avait paru; et qu'ensuite avaient été rendus les arrêts des 6 et 7 mai qui supprimaient d'autres journaux publics sans permission.

On s'appuyait sur la nécessité de protéger la propriété, le privilège du Joumalde Paris...,

Ëh quoi ! mes idées n'étaient-elles pas aussi ma propriété? Le développement que j'en faisais n'était-il pas aussi ma propriété? Et si je ne pouvais les développer à cause du privilège de ces journaux, n'était-ce pas plutôt leurs propriétaires qui commettaient à mon égard une véritable spoliation? Ma propriété était sacrée, inviolable ; et la prétendue propriété exclusive de ces entrepreneurs de gazettes privilégiées était une usurpation atroce faite à l'aide d'une loi injuste.

Car, qu'est-ce qu'un journal? c'est le canal par lequel un écrivain peut transmettre ses lumières au public. Pourquoi chacun ne pourrait-il pas user de ce moyen? Celui qui veut en jouir seul n'est-il pas un monopoleur atroce? et combien est-il plus coupable, lorsqu'au lieu de donner à ce canal une destination honnête, il n'y fait couler que des eaux impures pour empoisonner le peuple? C'est là, en effet, le tableau des gazettes privilégiées. N'avaient-elles pas été jusqu'alors le véhicule des mensonges, des calomnies, des principes les plus lâches et les plus serviles? N'avaient-elles pas été le moyen constant de tromper le public? Dans la crainte que leurs injustices et toutes leurs turpitudes ne vinssent à être dévoilées, ne les avait-on pas vues sans cesse s'attacher à étouffer toute publicité dont elles ne devaient pas être les organes; le Journal de

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Farts, entre autres, jusque dans les petits riens dont il remplissait ses colonnes, avait de tout temps été vendu auxbommes en place, en crédit, aux petits despotes de la littérature, taudis qu'il prodiguait les plus grossières injures aux hommes qui ne caressaient pas les divinitésdu jour , qui ne savaient dire que la vérité. Je pourrais en citer mille preuves ; je me bornerai à quelques traits qui me concernent.

J'avais été outragé par un libelliste infâme, j'adi*cssai à ce journal une réclamation ; des hommes, et à plus forte raison des hommes de lettres devaient aider leur frère à se laver des imputations d'un scélérat; ma réclamation fut rejetée, je ne reçus pas un mot de réponse.

Chatelluî publie des invectives contre les quakers, je les réfute : on ne dit pas un mot de la réfutation ; mais on la déchire indirectement. Des auteurs parasites, plais valets des grands, outragent avec ignorance ou mauvaise foi les quakers. Nouvelles réclamations de ma part; lettres sur lettres adressées au Journal de Pans, pas une n'est insérée et toutes les injures sont fidèlement imprimées. Et pourquoi? Parce qu'elles venaient d'hommes puissants, et que je n'étais qu'un politique isolé, sans prôneurs.

Enfin, telle était la partialité du Journal de Paris, qu'il a constamment refusé d'admettre les articles envoyés par la société des Amis des Noirs, parce que des écrivains mis à Vindex avaient fondé cette société. Ainsi on avait la cruauté de faire réfléchir sur des Africains malheureux la haine injuste qu'on portait à ceux qui s'intéressaient à leur sort. Procédé atroce et qui montre la bassesse des écrivains courbés sous le joug de la censure!

Et c'était pour maintenir les privilèges d'un pareil journal que deux arrêts du conseil avaient suspendu la publication du Patriote Français ! Qu'était-ce encore qu'un arrêt du conseil en matière de librairie? l'ouvrage d'un simple commis revêtu du nom du roi qui n'en avait aucune connaissance. En effet. Je souverain confiait l'administration de la librairie aux soins d'un ministre qui, déjà chargé d'autres attributions, abandonnait cette partie à un directeur, lequel ayant aussi d'autres

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affaires^ s'en rapportait à un premier commis qui pouyait agir de la même manière^ etc. ; ainsi^ en de«rnier résultat^ les arrêts du conseil émanaient d'un subalterne. C'était donc un subalterne qui donnait des lois à vingt-six millions d'hommes^ qui garrottait, qui paralysait les plus grands génies, qui faisait proscrire les ouvrages des Rousseau, des Ilelvétius, des Raynal. C'était un subalterne qui arrêtait, en ce moment, Tinstruction du peuple français, qui rompait la communication entre le peuple et ses représentants; qui osait dire aux amis de la liberté : Vous voulez imprimer sans mon cachet, je vous le défends; qui osait dire à la nation entière : Vous demandez la liberté de la presse, je ne veux pas qu'elle règne, mon intérêt s'y oppose. C'était un commis, en un mot, qui faisait défendre au roi^ en mai 1789, ce qu'il avait ordonné en décembre 1788, et qui compromettait son nom en le mettant ainsi en contradiction avec lui-même.

Que pouvait-on attendre d'un commis avide ou esclave des gens en place ? Aussi, rien n'était plus variable et souvent plusridiculc que les décisions de cette administration : en voici un exemple : Pendant mon séjour en Angleterre, en 4783, je vis que Ton y publiait une foule de livres sur la situation des Anglais dans les Indes Orientales, livres et situation parfaitement inconnus en France. Je crus que le tableau en serait utile à ma patrie, j'entrepris de le faire et je me plongeai pendant quinze mois dans l'examen de ces ouvrages. Au lieu de m'encourager on me suscita mille tracasseries, on me nomma quatre censeurs, un dans chaque département; mon manuscrit devait subir toutes les mutilations que leur dictait leurs préjugés. Ces entraves me dégoûtèrent; martyrisé à chaque numéro que je voulais faire paraître, je fus obligé de suspendre; et, cependant, on a vu la même. administration, cédant à la crainte, permettre la publication de feuilles entreprises par des hommes dont l'énergie paralysait son pouvoir.

J'adressai alors aux états généraux un mémoire dans lequel, après m'être plaint delà mesure arbitraire qui suspendait la publication de mon journal, je signalais les scamiaîoux

abus de la censure et démontrais la nécessité de déclarer surle-champ la presse entièrement libre.

Je sais qu'à propos de cette liberté de la presse, le clergé d'une province dont le nom m'échappe, soutenait qu'il ne fallait pas d'autre liberté que celle à l'ombre de laquelle avaient brillé les Boileau, les Racine, les Bossuet, lesFénelon, etc.; c'est-à-dire qu'il ne fallaitpas d'autre Constitution que celle sous laquelle avaient eu lieu la Saint-Barthélemi, les dragonnades, la révocation de Tédit de Nantes, une foule de guerres injustes, des dépenses de luxe excessives et une banqueroute de trois milliards. Sénèque parut sous Néron, Tacite sous Domitien, Sadi au sein de l'anarchie persanne. Ce clergé, qui se contentait de si peu, était donc obligé de croire qu'on jouissait d'une assez grande liberté sous Néron, sous Domitien, et en Perse du temps de Sadi. La publication de quelques tragédies ou oraisons funèbres sous le despotisme, prouve qu'un despote peut avoir du goût, les gens de lettres de la complaisance et de la J)assesse, mais elle ne prouve pas qu'on puisse être heureux et grands sans liberté.

La liberté de la presse n'avait jamais été plus nécessaire qu'aux approches des assemblées délibérantes, pendant les travaux de la Constituante et de la première Assemblée législative. Alors elle pouvait rendre les plus grands services, surtout au moment où les plus chers intérêts de la France allaient être discutés par des députés que le peuple avait choisis.Son influence eût d'abord été indispensable pour guider dans ce choix les provinces peu au fait de la conduite qu'elles avaient à tenir; faute d'être éclairé, le peuple nomma dans plusieurs endroits des intrigants et laissa le mérite à l'écart. Les élections de Paris, même, n'offraient qu'un ou deux membres versés dans la science politique et dignes, par leurs lumières, delà mission importante qui leur était confiée; il y avait certainement plus de deux hommes instruits dans cette députation, mais c'était dans des sciences étrangères à la politique*. Il en était un, connu par l'élégance et la pureté de

1 n ne s'agissait pas de faire un traité de commerce, mais de créer une oon- Btitntion. iifote de BriuoU)

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son style, que son titre de pensionnaire du roi aurait dû faire exclure. Il fut élu cependant par une inconséquence qui n'eût pas eu lieu si des journaux libres avaient pu discuter d'aTance les titres des divers candidats à la confiance de leurs commettants. Bailly eûtril été un Aristide, comme pensionnaire du roi il était inéligible; c'est un bonhomme^ disait-on; que signifie cette qualification prodiguée à tant de gens, et par laquelle on se laisse trop séduire en France? Un bonhomme, dans les affaires publiques^ est tout simplement un bomme nul, un mannequin qu'on fait mouvoir à volonté. Sans doute il était de rintérètdu pouvoir exécutif d'avoir un mannequin de cette espèce dans la place de maire de Paris, que Bailly occupait alors ; mais ce n'était pas l'intérêt du peuple de choisir ce mannequin pour défendre sa cause.

Avant IcsélcctionS; j'examinai longtemps si je donnerais mon suffrage à Bailly : je lus, j'entendis pour et contre; et je crus, en conscience, être obligé de voler contre lui. Bailly pouvait être un élégant historien des sciences, un excellent académicien; mais il n'entendait rien ni en administration, ni en affaires contentieuses.

On vantait la douceiu: de son caractère; mais cette douceur^ qui dégénérait en faiblesse, était encore un défaut dans un homme en place : rien de plus dangereux qu'un pareil caractère. L'histoire de Bacon en offre la preuve : les commis, les serviteurs d'un ministre faible, abusent de sa facilité, se jouent de sa confiance, et le maîtrisent à leur gré. C'est un défaut qu'on a reproché, avec quelque raison^ à Bailly^ maire de Paris.

Il avait de l'aménité, des manières souples et polies, de ces manières qu'un académicien devait avoir sous l'ancien réginie> parce que c'était le moyen de parvenir, parce que, pour par* venir, iï ne fallait heurter personne. Faut souffrir quiveut parvenir, disait l'aimable Grouvelle. Dans le nouveau régime, il fallait des hommes durs, fermes, inilexibles pour la cour, pour ses valets, ses ilatteurs; sourds à la voix de l'intrigue, terribles pour tous les abus. Sans cette sévérité, on ne pouvait tailler dans le vif et cicatriser les plaies de l'État.

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Bailly tournait fort bien un compliment; il improvisait avec esprit : c'était encore un talent de l'ancien régime, où Ton étudiait surtout ce qui devait plaire; mais Bailly, par quelques discours ou quelques ouvrages, avait-il prouvé qu'il entendît les constitutions libres? et il faut les entendre pour les maintenir et ne pas les violer.

Bailly^ après avoir passé presque toute sa vie dans la simplicité, avait tout à coup déployé le faste et l'ostentation lorsqu'il avait été maire ; il avait eu sa livrée, quand tout le monde la quittait; il avait tenu table ouverte quand la détresse publique commandait l'économie ; Bailly, enfin, Thomme de l'ancien régime, ne pouvait être l'homme de la révolution. Jamais il n'y eut dans un poste élevé d'incapacité politique mieux constatée. On ne cite de lui que des phrases, et point d'actes qui ne puissent être censurés avec raison. Il y eut malheureusement à cette époque trop de nullités appelées à délibérer sur les intérêts de la patrie : les notabilités de position et de fortune accaparèrent les suffrages; il devint nécessaire de les déconsidérer, et bientôt on commença à se plaindre du ton de liberté que des gazetiers ou journalistes prenaient en parlant clés opérations de TAssemblée nationale. Cette assemblée avait tort^ soit d'accueillir, soit de proférer de pareilles plaintes ; elle aurait dû se souvenir de la maxime si sage de Tacite : spreta exolescimt. Le droit de censurer même la première assemblée de la nation appartient à toutes classes d'hommes et atout citoyen. La borne à ce droit éternel, imprescriptible, est la calomnie des intentions. La censure qui Toutre-passe devient criminelle ; la censure qui ne s'exerce que sur les opinions ne peut jamais Tètre. Le long parlement d'Angleterre se rendit odieux au peuple, et provoqua sa propre chute, pour avoir oublié ces vérités; il avait semblé s'emparer de la verge de fer de la tyrannie pour la briser; il la garda, s'en servit contre le peuple même, et le peuple l'abandonna pour reprendre son ancien joug. Ce long parlement exerçait, contre les livres royalistes, la même proscription que le parti royaliste avait auparavant exercée contre lui. Les représentants d'un peuple qui veut être libre, et qu'ils veulent rendre libre, doivent

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tolérer tout, hors la calomnie; et pourtant combien d*entre eux se sont montrés susceptibles, au point de maudire la liberté qui les livrait à des critiques auxquelles la même liberté leur permettait de répondre ! Combien d'excellents citoyens, à la vérité peu éclairés, ont blâmé avec amertume les écrivains patriotes qui n'approuvaient pas sans réserve tout c« qui émanait des hommes qu'ils avaient en vénération. A les entendre, nous tirions sur nos troupes, et nous tendions à affaiblir notre parti en dénigrant ceux qui le servaient mal ; quelquefois ces reproches étaient fondés, mais souvent aussi ils tombaient à faux. Un anonyme que je crois un citoyen très-estimable, inséra dans la Chronique quelques réflexions, où il accusait les patriotes de se déchirer mutuellement; il ajoutait : (( On a osé répandre dans Paris le bruit d'un complot, formé « par MM. Barnave, Lameth, Tabbé Grégoire, contre les jours « de Lafayette : et ce bruit, aussi faux qu'atroce, se retrouve, « comme une exacte vérité, dans un journal qui prend le titre « de Démocrate.Je ne puis * assez exprimer ma peine, quand je « vois l'éloquent et sévère Brissot attaquer avec tant d'achar- « nement ce jeune Barnave, qui a si bien mérité de la patrie. » Le rapprochement de deux phrases qui doivent se rapporter à des objets différents fit croire que, dans la première, il s'agissait de mon journal, et que j'y avais consacré la calomnie dont il était question. Or, je n'ai jamais fait la moindre insertion d'une fable aussi ridicule, à laquelle Dubois de Craucé avait le tort d'attacher la plus grande importance. Le bou sens, la prudence et la dignité d'hommes qui se respectent auraient dû faire rester dans le néant ce complot imaginaire. Quant à ce ([ui me concernait personnellement, c'est-à-dire

1 L'anonyme pensait, sans doute, que je n'étais pas étranger à la rédaction du Démocrate : ce n'e&t pas la seule fois que des publications auxquelles je ne prenais aucune part m'ont été attribuées. La Correspondance littéraire secrète prétend que c'est à moi que Ton doit la publication de la Légende dorée, légende patriotique, et qui balançait alors le succès des Actes des e^ôtres;ie n'ai jamais été pour rien, ni dans la composition, ni dans la publication de cet ouvrage. Ce qui a pu causer l'enenr de la Correspondance, c'est que la Légende dorée sortait des mêmes presses que le Patriote FrançaU. iNote de BrissùL)

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les attaques auxquelles on prétendaitque je m'étais livré dans ma lettre sur Barnave, je n'ai qu'un mot à dire à ceux qui m'ont improuvé; qu'ils démentent un seul des faits rapportés par moi; qu'ils nient un seul de mes principes; qu'ils détruisent un seul de mes raisonnements ; que M. Dubois de Crancé, par exemple, à qui je dois d'ailleurs des remerciments pour les éloges généreux qu'il a faits de cette lettre, me montre une seule des injustices qu'il y a trouvées, et je me rends. J'en félicite ici l'esprit public, le succès universel de cette lettre prouve les progrès qu'il a faits; il prouve que les principes ont gagné partout, puisque les meilleurs amis de M. Barnave m'ont rendu justice : un temps viendra où nous n'aurons plus d'idoles. L'idolâtrie est une bien sotte et bien funeste manie; aussi le peuple français, celui de tous les peuples qui l'a poussée le plus loin, futril, pendant des siècles, le peuple le plus esclave.

L'idolâtrie implique toujours une confiance aveugle, et il est rare que les hommes qui ont obtenu une confiance de ce genre n'en aient pas indignement abusé et qu'ils ne soient pas devenus les plus dangereux ennemis de ceux qui la leur avaient accordée.

Je ne dirai pas que l'idolâtrie pour nos rois ait été la causû du despotisme qui a pesé pendant si longtemps sur nous; je me bornerai à rappeler ce qui s'est passé de nos jours. Les parlements, Despresménil, Necker, Meunier, Bergasse, Laliy, d'Entraigues, etc., etc., ont tour à tour été les idoles du peuple. Quelle a été ensuiteleur conduite î Quels senties chefs de celte coalition, qui, dans ces derniers temps, a tant entravé l'achèvement de la Constitution? Ne sont-cc pas, pour la plupart, les membres de cette minorité de la noblesse que Paris porta en triomphe lors de la réunion des ordres? Que ces exemples récents nous préservent donc de ce penchant à l'adulation, qui faisait l'apanage du Français esclave, mais qui ne convient pas au Français devenu libre.

La liberté, la Constitution, voilà les seuls objets dignes des honmiages d'un peuple qui a détruit le despotisme ; mais la Constitution comme la liberté ne seront pas stables tant

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que nous serons possédés de Ja fureur de vouloir tous uous pousser aux emplois de l'État; c'est avec douleur que l'observateur philosophe voit l'ambition qui tourne toutes les têtes depuis notre révolution. Il n'est plus si mince avocat qui sérieusement ne se croie un Démosthène ; pas d'écolier qui ne se propose pour un commandement; il est tel district où l'oa compte plus d'officiers que de soldats. Au milieu de cette lièvre d'avancement le vrai patriote, celui qui aspire à fonder le règne de l'égalité ^ doit descendre pour donner l'exemple : Benezet se fit maître d'école pour instruire les nègres. Le patriote le plus éloquent, celui qui est véritablement éclairé, sait qu'il se grandit quand il s'abaisse pour mettre ses lumières au niveau du peuple, ou pour le défendre.

L'astre de notre révolution s'était levé brillant comme le soleil qui féconde toute la nature : il avait été majestueux au commencement de l'Assemblée nationale, dont les débuts étaient si imposants et si riches d'espérances ; il y eut quelques séances sublimes, là il jeta encore de l'éclat; mais plus il s'éloignait de son aurore, plus il pâlissait : à mesure que l'Assemblée nationale s'avançait vers le terme de ses travaux, ses séances ne répandaient plus qu'une faible lueur sur les grands intérêts qu'elle avait été appelée à discuter % et ses membres

1 A protwe du molb éçaUti, je me rappelle un trait du doofcenr Johnson, qui prouve qu'on peut avoir de grandes connaissances et en même temps nne* Idée bien fausse de ce qu'on doit entendre par égalité des droits.

La célèbre historienne d'Angleterre, M"»« Macanlay, dlnaib nn jotir chez lui. La conversation tomba sut cette égalité de droits, et la lélée xépablicaine en fit le phu bel éloge. Sans lui répondis, le docteur fit signe & son laquais de s'asseoir auprès d'elle.

Cette plaisanterie grossière décelait l'ignorance de Johnson en matière politique. La véritable égalité, c'est l'égalité devant la loi | c'est Un même droit ponr tons les citoyens de prétendre aux emplois et aux charges ; c'est nne égale protection pour tous de la part du gouvernement ; c'est enfin l'anéantissement de cet infâme préjugé qui consacrait, dès la naissance, la prétendue supériorité de quelques-uns et l'humiliante condition du plus grand nombre.

iNotedeBriasot.)

S Tu raisonna comme la fin éPune iéçiêlature. Tel était le dicton qui enrichissait à cette époque la partie proverbiale de notre langne. Ce sont lÀ les jugements du peuple, et jamais ils ne i^effaoent do la mémoire des hommes. Quelle leçon pour les nouveaux législateorsl

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allaient se séparer sans avoir rempli Tattente des amis de la liberté, qui tournaient déjà leurs regards sur l'Assemblée à élire.

L'instant approchait où la nation se donnerait de nouveaux mandataires^ où elle en verrait^ pour la représenter, ceux qui lui semblaient dévoués àsa cause. Les électeurs, dans cette importante occasion, devaientplus que jamais se pénétrer des obligationsqui leur étaient imposées; ils devaient les avoir sans cesse présentes à l'esprit, et ne rien négliger pour les remplir ; car le sort de la Coostitution dépendait en grande partie de la bonté des choix qu'ils allaient faire.

La nouvelle Assemblée allait se réunir au milieu des circonstances les plus graves. La France avait des guerres étrangères à soutenir, et bientôt peut-être, des guerres intestines àétouiïer. Il fallaitdonc choisir des hommes courageux, des hommes qui redoutassent plus la tyrannie que la mort. . » ..w^

Le pouvoir exécutif allait redoubler d'efforts pour corrompre la majorité de l'Assemblée. Il fallait donc choisir des hommes qui, parleur peu de besoins et la sévérité de leurs mceurs, fussent constamment, comme le disaient les Jacobins de Nantes, étrangers aux douceurs de la liste civile.

Il fallait donner la préférence aux hommes qui en toute occasion, avaient fait preuve de patriotisme. Les électeurs devaient se mettre en garde contre les calomnies imaginées par la cour et par tons les ennemis de la révolution, pour déconsidérer les citoyens les plus vertueux ; ils devaient examiner, vérifier, juger, et ne pas se décider légèrement; souvent tel a semé le bien, qui ne recueille que le mal.

Pour avoir une bonne législature, il convenait d'unir à la simplicité des campagnes quelques lumières des villes. H était surtout indispensable de se défier de la noblesse, auteur de tous les troubles qui agitaient la France, et des entraves qu'éprouvait la marche de la révolution. On répétait partout qu'il fallait écarter les itères exaltées. Mais, avec ce mot, on cherchait à éloigner les vrais, ardents et utiles patriotes. Ils étaient dangereux, disait-on, et des hommes sages convenaient mieux

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aux circonstances. La sagesse est bonne en tout temps; mais la sagesse n'est point cette pusillanimité qui tremble au moindre yent, ni cette cupidité cachée qui, poiur obtenir des places ou de l'argent, s'arrange avec tous les partis, et s'appelle modération. Nous n'étions pas hors de danger; des députés faibles de courage, d'esprit ou de patriotisme, pouvaient nous perdre. La masse des électeurs voulait la révolution et des hommes capables de la soutenir ; mais il fallait lui montrer ces hommes, et pour parvenir à les faire connaître, la discussion publique était le seul moyen; aussi ce moyen fut-il employé par toutes les sociétés des Amis de la Constitution, qite les amis de la monarchie pure s'efforçaient de mettre en péril. La lactique de ces derniers pour égarer l'opinion, était de substituer le sentiment à la raison, de réveiller des sympathies al»surdes et l'amour d'un ordre de choses qui avait pour eux tant d'attraits. Lorsque Louis eut accepté la Constitution, et qu'il eut été reconnu roi des Français, les aristocrates et tous les fauteurs du despotisme, voulant donner un démenti à ces faits solennellement proclamés, s'empressèrent de faire éclater les transports de leur basse adulation. On vit, tout à coup, aux théâtres, les pièces énergiques de Brutus, de la Mort de César, de Rome sauvée, de Charles JJ, delà Liberté conquisSy etc..., remplacées par Gaston et Bayard, la Partie de Chasse, Richard Cœur-de-Lion , Âthalie; Athalie surtout, qui fut composée dans un temps où le fanatisme royal et sacerdotal régnait dans toute sa force. Cette tragédie, digne de Racine par les beautés dramatiques dont elle est remplie, n'est pas moins digne de madame de Maintenon et de Louis XIV, pour qui elle a été faite, par le caractère que l'auteur a donné à ses personnages.

Il ne manquait à la singulière destinée de cette tragédie, reçue avec froideur dans le dernier siècle dont elle peignait si bien l'esprit rehgieux et politique, que de jeter les Français dans le délire des applaudissements, à l'époque où nous nous trouvions.

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