‹ Mémoires de BrissotChapitre 80 sur 86 · CHAPITRE LViri · texte numérisé non relu

CHAPITRE LViri

Rapidité des changements opérés en France. — Étonnante amélioration de Tesprit public. — Premiers efforts, premiers succès. — Vaste entreprise de la réforme. — Abus de Tinégalité des droits. — Corruption des classes élevées. — AyUissement de la classe moyenne.

— Défenseurs du tiers-état. — Bergasse, Mirabeau, Dupont, Volney, Potier, Habaud de Saint-Étienne , Lafajette , d'Entraigues. — La France riche en écrivains défenseurs du peuple. — Necker. — Ses ennemis. — Galonné. — Prédilection des aristocrates pour ce ministre. — Sa lâcheté. — Necker se détache de la cause du peuple.

— Ses idées sur la noblesse. — Singulière imagination d'un ^ilaisant x>our ridiculiser les titres. — Mot de Bamsay sur la noblesse et la souveraineté des rois. — Abolition de l'hérédité nobiliaire. — Necker réfuté par Hillin, Loiaeau et Antoine. — Séance anti-féodale du 19 juin 1790. — Discussion animée. — Motion de Lambel, appuyée par Charles Lameth, Lafayette, Gk)upil, Montmorency, Noailles, Saint-Fargeau, Tracy» — Combattue par de Foucault, l'abbé Maury et de Faucigny. — Opinion de la majorité dans l'Assemblée. — Le décret est rendu. — Le comité de conôtitution propose un amendement tendant à autoriser tous les Français h prendre les armoiries et les titres qui leur plairont. — Le roi déjoue les intentions du comité par une prompte sanction. — Discrédit de la royauté. — Échelle des êtres selon leur mérite, par un républicain anglais.

Les hommes qui ont mal dirigé Timpuision réyolutionnaire ont été bien coupables; car la pente vers la régénération était rapide. En se reportant aux temps qui ont précédé 1789^ on n'imaginera pas qu'une nation puisse changer à son avantage avec autant de promptitude.

Six mois s'étaient à peine écoulés depuis l'instant oii j'avais quitté la France pour aller en Amérique ; à mon retour je ne reconnus pas mes compatriotes; ils avaient franchi un intervalle immense. Je les avais laissés dans l'esclavage et je les retrouvais libres; on les croyait énervés, ils avaient déployé la plus grande énergie; on les

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taxait d'ignorance^ et ils montraient en politique les connaissances les plus profondes; on les disait légers^ inconstants, et ils avaient fait preuve de réflexion et de persévérance ; enfin, on les supposait incapables d'harmonie, et il y avait eu le concert le plus parfait entre leurs principes et la marche qu'ils avaient suivie; on prédisait qu'ils seraient dupes ou des finesses ministérielles, ou de l'aristocratie parlementaire, cachée sous un air de popularité, bu des prétentions de la noblesse et du clergé, déguisées sous le voile de la générosité. Ils avaient opposé les parlements aux ministres, et les ministres étaiept tombés. Ils avaient opposé leurs droits aux parlements et les parlements s'étaient tus. Forcés dans leurs derniers retranchements par des écrivains énergiques, les privilégiés avaient frémi d'indignation, mais ils n'avaient pu défendre que mollement et pour ainsi dire en rougissant, des distinctions incompatibles avec les lumières, et avec cette Constitution libre que tous les ordres réclamaient.

Les Français s'étaient rapidement avancés dans les voies de la liberté , pourtant ils étaient encore loin du but.

Pour y atteindre, il fallait une volonté forte, parce que cette volonté, en tournant tontes les idées vers ce but sublime, écartait les distractions et rejetait dans le néant les petites considérations de la vanité et de l'intérêt personnel. Il fallait une opiniâtreté qui redoublât en raison des obstacles, il fallait enfin que les états généraux ne précipitassent point la tâche qu'ils avaient à remplir. Tâche immense sous quelque aspect qu'on l'envisageât ! Une Constitution à fonder, des états généraux à organiser, une dette énorme à fixer et à consolider, nos ressources à examiner, des milliers d*abus à réformer, toute la législation à refondre, une bonne et durable administration à établir, etc. Quels travaux I... Un an, deux ans même ne pouvaient suffire à terminer une si vaste entreprise. Les examens, pour être utiles, devaient être lents; les réformes, pour être sages et recevoir de la consistance, ne pouvaient s'effectuer qu'après quelques débats tumultueux. Une sage lenteur était

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donc indispensable pour le bien général; avec elle seule on pouvait parvenir insensiblement à vaincre les préjugés, à rompre les habitudes, à éclairer le peuple, à lui donner de la dignité, enfin à faire naître entre tous les ordres une union solide^ ou plutôt à ne faire de tous les ordres qu'un seul ordre, de tous les Français qu'une geule famille.

Cette union, malheureusement, ne régnait pas encore. Une foule d'intérêts différents et contraires la combattaient : quoique la noblesse et le clergé eussent abandonné leurs exemptions pécuniaires, il y avait toujours diversité d'opinions et de principes sur tous les autres points ; il y avait inégalité de droits entre les citoyens, et cette inégalité était incompatible avec une bonne constitution.

La destruction de cette inégalité était le but auquel devaient tendre sans cesse les défenseurs et les députés du tiers état ^ Toute constitution qui l'eût consacrée eût porté dans son sein un vice radical, capable de détruire en peu de temps la liberté générale.

Cette inégalité de droits avait beaucoup de partisans^ parce que beaucoup d'individus étaient intéressés à la défendre ; c'était même le parti le plus formidable pour le tiers état. Il réunissait, en effets la haute noblesse^ le haut clergé, la haute magistrature, et ce qu'on appelait le haut tiers ou la haute bourgeoisie, ayant, les uns et les autres, pour auxiliaires cette classe moyenne qui est toujours un peu servile par esprit de sotte vanité *. C'étaient là les vrais ennemis du peuple français, ceux que les défenseurs do ce peuple devaient combattre sans relâche jusqu'à ce qu'ils fussent abattus ou éclairés. La corruption de cette partie de la société était un motif pour accélérer et non pour retarder une constitution libre, parce que cette constitution

1 Lorsque je parlais d'abolir la. distinotion des ordres, ce n'était pas aux états généraux de 1789. IL fallait d'abord poser les bases ; la Constitution devait faire le reste. {Note de Briuot,)

â Ou doit excepter de cette ligne un grand nombre de membres qui, bien qu'appartenant à ces différentes classes, n'en étoiçnt pas moins attachés à la cause du peuple. {Note de Briuot,)

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devait répartir plus également les moyens qui , destinés à protéger Tindustrie, à secourir Tindigence, ne servaient encore qu'à soutenir le luxe et la corruption.

L'avilissement, l'ignorance du peuple, accidents résultant d'un mauvais gouvernement, devaient disparaître sous un régime libre. L'instruction plus répandue, l'habitude de fréquenter les assemblées politiques donnent de la dignité, et des lumières au peuple.

Je conclus de là que l'impossibilité d'une régénération du peuple n'existait pas , et que cette régénération devait s'opérer sous une constitution où tous les droits fussent égaux.

Pour obtenir cette égalité de droits, il fallait opposer constamment le langage de la raison aux privilégiés; il fallait, pour déconcerter leurs intrigues et leurs manœuvres, que les défenseurs du peuple missent en commun leurs talents et leurs efforts ; qu'ils écartassent de ce combat tout mouvement de vanité ou d'intérêt personnel ; il fallait qu'ils fussent tout dévoués au bien public, et soutenus par la volonté inébranlable de faire enfin triompher l'homme de celui qui se croyait plus qu'un homme, le peuple de ses tyrans, la liberté du despotisme.

Tel était l'esprit qui animait quelques hommes célèbres * inscrits sur la liste des défenseurs du tiers état. Je les conjurais alors de former une sainte et inviolable ligue pour abattre l'aristocratie; d'oublier leurs ressentiments, si des ressentiments avaient pu les séparer autrefois; je leur conseillais de concerter leur marche, leur attaque et leur défense, afin d'assurer leur succès. Les privilégiés, d'ailleurs, n'avaient aucun talent respectable à leur opposer, et les députés du tiers étaient secondés au dehors par des écrivains énergiques et sincères amis du peuple *. J'osai quelquefois me

1 Bergasse, Miiabean, Dupont, Yolnej, Potier (anteor de XAvUaux Français). Baband de Saint-Etienne, Mouniér, et, dans on antre ordre, Lafayette et d'Entraigues. (Abte de BrUsot),

* Je puis nommer Clavière, Sieyès, Condoroet, Bourges, Gallois, oérutti, Target.

Je dois rendre cette justice à mou pays; nulle part, mèm&en Amérique, je

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mêler dans cette troupe patriotique^ heureux si mes efforts ont pu contribuer à fonder cette liberté^ après laquelle j'ai soupiré si longtemps, et que j'étais allé chercher dans un autre hémisphère, lorsque Tespoir d'une constitution me ramena dans ma patrie.

L'un des hommes que j'y retrouyai prêts à seconder les progrès do Tépoque, en les mettant en pratique d'après un système à lui, était le Genevois Necker, dont les idées étaient alors fort goûtées des sectateurs de Tinnovation. Les ennemis de ce ministre, et ils étaient nombreux, cherchaient à inspirer des soupçons sur ses desseins, et à engager le tiers état à se réunir h eux pour le renverser; mais c'était un piégc tendu au peuple pour lui ravir l'homme qui était alors son meilleur appui. Si je fais cet éloge, ce n'est pas que je fusse un de ses partisans, ni un des écrivains qui lui étaient dévoués; on ne m'accusera pas de l'avoir encensé; ma conduite, avant et pendant qu'il fut en faveur, répondrait à ce reproche, car aucun jour de ma vie ne fut souillé par une visite rendue à un ministre, encore moins par la demande de quelque grâce. Si jamais je sollicitai quelque acte de justice, ce ne fut que de loin, et pour être presque toujours refusé. J'avais dans l'âme trop d'indépendance. Cependant, voilà ce que je pensais sur Necker, ministre, alors qu'il était assailli par mille fausses imputations.

Je dois dire avant tout, que j'avais commencé par combattre les opinions de Necker, dans mon livre De la France et des États-Unis. Mais l'aveu que je vais faire donnera une plus juste idée de ma situation relativement à lui. Dans un ouvrage qui parut sous différents titres, tantôt : CEuvres posthumes de Turgot ou Administration prwindale de Turgot ^ , j'avais

n'ai vu autant d'auteurs animés du même esprit. J'y ai vu des patriotes désintéressés, infatigables ; j'y ai vu le bon sens régner partout, et presque tous les citoyens bien instruits de Jeurs devoirs ; j'y ai vu des hommes au-dessus de Montesquieu , mais en petit nombre. Le Sens Commun et le Fédéraliste ont eu beaucoup de lecteurs et peu de rivaux.

(Note de Brissot.) 1 Lorsque je publiai cet ouvrage, Dupont, qui en fit la critique dans le Jour^ nal de PariSt parut scandalisé de la hardiesse des principes que j'émettais. Ces

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réfuté, pciit-ôtre trop séTèrcment, les principes déyeloppés par Necker dans son mémoire sur les administrations provinciales Il me semblait qu il avait trahi la cause du peuple. Je crus depuis l'avoir mal jugé : sa conduite paraissait le prouver. Je me rétractai avec plaisir; mais je ne laissai pas d'improuver ses opérations quand elles furent mauvaises, et de blâmer ouvertement le principe qu'il avait fait prévaloir dans la convocation des états généraux; principe qui donna une influence prodigieuse aux privilégiés dans les élections, et qui amena dans l'assemblée une foule d'hommes corrompus, médiocres on ineptes.

Malgré ses fautes, j'étais fermement persuadé que tous les amis du peuple devaient se joindre à lui, et le soutenir contre la faction qui cherchait à le renverser, c'est-à-dire contre les aristocrates, les plus acharnés ennemis du genre humain.

Ainsi un intérêt commun devait engager la nation à se rallier à Necker. D'autres motifs encore prouvaient la nécessité de cette union.

Necker devait être partisan de la Constitution; c'était le seul moyen d'augmenter sa gloire, et il aimait la gloire.

11 était ennemi de la guerre, et nous avions alors besoin de la paix pour affermir la liberté.

11 était ami de Tordre et de l'économie, et un mi'Aistre n'est réellement ami du peuple que lorsqu'il a de telles propensions.

Il avait la double confiance du peuple et du prince : mieux qu'un autre, il pouvait être l'arbitre de leurs contestations.

Tout autre ministre que lui eût été suspect au peuple. On l'eût soupçonné de soutenir le despotisme et de sacrifier le peuple à ses vues ambitieuses. Necker était parfaitement à l'abri sous ce rapport.

principes étaient oeaz qu'on a proclamés pins tard, et qu'U fut Ini-mème fereé de défendre ; mais, alors, on me dénonçait oomxBe un incendiaire dans plusieurs joumaïuc et ces journaux, par ordre, étaient fermés à ma défense.

{Note de Briesot.)

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Lui seul encore, investi de la confiance générale, et par conséquent disposant du crédit public, pouvait trouver les moyens de subvenir aux dépenses jusqu'à ce que les états génépaux y eussent pourvu d'une manière certaine et durable.

Qui pensait-on d'ailleurs présenter pour le remplacer ? était-ce cet ambitieux prélat qui avait joué le patriotisme, ou qui, s'il ne Tavait pas joué, n'avait aucun moyen pour le soutenir? était-ce ce ministre aussi fameux par ses déprédations que par son audace à braver ses juges et la nation française ? étaient-ce deux ou trois vils intrigants qui n'aspiraient au ministère que pour payer leurs dettes, en dissipant nos dernières ressources, et que le haut parti ne protégeait que pour éloigner une constitution qui devait mettre fin aux déprédations les plus scandaleuses ?

Ouï, tel était le but des aristocrates. Il perçait dans tous leurs pamphlets. Qu'on lise ces Lettres amicales, où des âmes de boue cherchaient à ridiculiser Necker. Ils croyaient, par des épigrammes, nous éloigner d'un honnête et sage ministre. Us nous croyaient toujours des enfants prêts à sacrifier nos droits pour des colifichets.

Les aristocrates vantaient sans cesse l'esprit de Galonné : c'était* de Thonnèteté que nous voulions et dont nous avions besoin. Ils vantaient son amabilité : cette amabilité nous avait coûté cher. Ils vantaient ses mémoires : des tours de force étaient-ils des raisons ? Il nous fallait un Sully et non un saltimbanque. Ils vantaient la considération dont l'ex-ministre jouièsait à Londres : mais à quoi tenait cette considération ? une bonne table, un équipage brillant, un grand luxe ; tout attirait autour de lui des parasites et des flatteurs, car Londres a aussi les siens. Cet entourage ôté^ Tex-ministre se trouvait à sa place dans l'obscurité. Pouvaiton croire de bonne foi que l'économe Pitt, par exemple, n'eût pas du mépris pour un dissipateur, et que la saine parlie de la nation anglaise estimât un homme qui avait ruiné son pays?

Enfin, ils vantaient ses connaissances en administration^

Quelle administration était la sienne? n'était-ce pas lui qui d'une main signait la condamnation de l'agiotage, et de l'autre retirait de son jeu des profits énormes? N'était-ce pas lui qui multipliait emprunts sur emprunts, arrêts du conseil sur arrêts du conseil ; qui créait une caisse d'amortissement, laqueilcau fond n'était qu'un véritable leurre; qui éten-, dait secrètement les rentes viagères, qui en prodiguait sans recevoir de capitaux, etc.? Si Galonné connaissait les vrais principes de l'administration, il les oublia cruellement, et les foula aux pieds pendant son ministère.

La conduite de Galonné, lors de la disgrâce de Necker, prouve combien cet homme avait des sentiments vils et abjects. On le croyait anéanti, mais à la nouvelle de la chute du ministre, il reparaît sur la scène; il fait illuminer sa maison et donne un grand souper. Dans l'espoir de séduire encore une fois les Français, il fait circuler une lettre en réponse au mémoire de Necker sur les subsistances, où il le traite généreusement d'aventurier et de charlatan qui a ruiné la nation française. Dans une seconde lettre, également imprimée, et adressée à l'Assemblée nationale, il lui oflFre ses services et ses lumières. Les services d'un Galonné ! il ignorait encore que le règne des dissipateurs était passé; et, s'il voulait conserver ses jours, il ne lui restait plus qu'à^ aller augmenter la colonie de Spa, ou l'honorable réunion de Coblcntz.

Pour connaître à fond le caractère et les principes de ce misérable, il suffit de . lire sa dernière lettre, au roi. Avec quelle perfidie il cherchait à insinuer à Louis XVf qu'on le dépouillait de son autorité! avec quelle audace il insultait à la nation française, il attaquait ses droits essentiels et primitifs I 11 osait se dire Français et il prêchait le despotisme!

Il n'y avait donc pas à hésiter dans les circonstances présentes, le peuple devait se faire un appui de Necker. Ce minisire paraissait alors embrasser franchement sa cause, et les amis de la liberté plaçaient en lui leur espoir. Cependant, plus tard, il s'est détaché de la cause du peuple et a méconnu la liberté.

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En effet, on le vit, dès Tannée suivante, proclamer que VAssemblée nationale avait eu tort de supprimer les titres, les noms nobles, les armoiries. Il employait les raisonnements les plus ridicules pour soutenir cette singulière assertion. Le peuple, disait-il, c'est-à-dire les citoyens artisans, ^ouvriers, reçoivent plus volontiers leur salaire de l'homme décoré que du simple citoyen. 11 ne restait plus qu'à déchirer la Constitution, si de pareilles mœurs devaient subsister. Un citoyen qui pouvait s'enorgueillir de travailler pour un homme galonné et décoré, n'était plus un citoyen, mais un esclave.

Véclat des livrées et distinctions, ajoutait Necker, ne blesse pas leur vue, tZs se plaisent au contraire à en recevoir le reflet.

Quel langage !.... Eh bien ! puisque des yeux étaient encore assez faibles pour se laisser éblouir par Tor, il fallait condamner Tor : il fallait anéantir ce brillant entourage, puisqu'il pouvait engager le peuple à supporter les distinctions avec moins de dégoût.

Cette destruction, continuait Necker, nmt à une classe nombreuse.

Quelle était cette classe? celle des nobles?... des nobles que des préjugés indéracinables ont imbus de leur supériorité, et d'un mépris incurable pour le peuple. Les nobles étaient incorrigibles, ils l'ont prouvé ! % Il était, d'ailleurs, de l'intérêt de l'État de relever la dome&ticité, en supprimant les livrées, véritables insignes de l'esclavage *.

Une Constitution libre ne pouvait pas, sans doute, ramener

1 Un plaisant avait imaginé, pota rtdicnliaer les titres, de les distiibner à set domestiques, selon la natnre de leui» seïVloea. U avait nommé son palefrenier chevalier, porce que Torigine du mot chevalier est cheval. Il avait feit un duo do s(m cocher, parce que ce mot signifie conducteur. H avait donné le titre de comte aux laquais, parce que les premiers comtes étaient ceux qui suivaient et accompagnaient les grands. Enfin, comme le nom de marquis fut inventé pour ceux qui gardaient les frontières, les marches de l'empire, il en avait décoré non «ortier chargé de défendre l'entrée de la maison. {Note de Briuot.)

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l'égalité partout, et surtout l'égalité de fortune: il devait y avoir, comme auparavant, des riches et des pauvres ; et ces derniers devaient encore, par la nature des choses, dépendre, pour leur subsistance, des emplois que les riches ont à leur donner. La domesticité est un de ces emplois. Mais la domesticité ne doit point être vile sous une Constitution « libre. Ce qui avilit Thomme, ce n'est pas d'être pauvre, mais d'avoir des mœurs dépravées, des sentiments bas et assujettis à ceux du maître^ d'être son complaisant, son adulateur. Or, un domestique, sous une Constitution libre, peut se préserver de cette bassesse, et conserver sa fierté au sein même de la domesticité ; tel était Ëpictète, et Ëpictète ne fut pas déshonoré.

C'était donc un des grands devoirs de notre éducation nationale, puisqu'on ne pouvait bannir la domesticité, de faire des domestiques-citoyens, hommes et dignes de la liberté au sein même de la dépendance. ms^B^

La livrée était le signe de l'aristocratie parmi les domestiques. Un homme du peuple d'alors pouvait se glorifier d'appartenir à un seigneur puissant : il lui semblait que l'opulence et l'importance de son maître, en se réfléchissant sur lui, lui donnassent le droit d'être insolent envers le laquais du bourgeois. Mais, puisque l'aristocratie des maîtres était supprimée, pourquoi conserver celle des valets?

Ce décret, disait encore Necker, nuit aux gahaniers. ■' Le décret sur les lois féodales nuisait aux feudistes; celui sur le droit canon, aux canonistes; celui sur les tribunaux, aux juges, aux procureurs, etc*... En vérité, devait-on s'arrêter à de pareilles considérations? Avec un argument de cette force, on aurait étouffé la découverte de l'imprimerie, car l'imprimerie nuisait aux copistes. Qu'étaient les intérêts d'un petit nombre de galonniers^ lorsqu'il s'agissait de régénérer une nation et de lui donner des mœurs?

Ce n'était plus sur le luxe, sur l'art de varier les modes, que le Français libre devait fondei* sa prospérité; il devait renoncer au commerce précaire de Ces colifichets, pour exploiter les grandes ressources rurales que lui présente le

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sol de la France^ et les manufactures qui s'associent avec la liberté sans corrompre les mœurs.

Necker osait avancer que la noblesse était héréditaire et transmissible par essence, enfin qu'elle était une propriété sacrée.

Ces assertions absurdes me rappellent un vicomte de Chastenay^ qui voulut prouver, dans une lettre au Journal général de France, que la noblesse datait de l'origine du monde. Le patricien était modeste, car il ne tenait qu'à lui de prouver aussi bien qu'elle était de toute éternité.

Eh quoi! la noblesse est-elle donc une qualité naturelle, inhérente au sang, empreinte, par un sceau divin, sur le corps de quelques individus? Je pense comme l'intrépide Ramsai. « Je ne croirai pas, disait-il, à la noblesse ni à la souveraineté des rois, tant que je ne les verrai pas naître avec des éperons, et leurs sujets avec une selle sur le dos. »

D'ailleurs, l'hérédité de la noblesse avait été abolie par une loi, depuis près d'un an. Tel était le but de l'article il du décret du 4 août, des articles d^' et 6 de la déclaration des droits, de l'article 7 de l'organisation des municipalités, etsection i" de l'article i®' de l'organisation des assemblées administratives. C'est ce que Lafayette prouva clairement en répondant à l'abbé Maury. Et panni la foule immense de con« tradicteurs que trouva l'opinion de Necker sur le décret relatif à la noblesse, Idillin, Loiseau et Antoine se montrèrent les plus énergiques, et le réfutèrent de la manière la plus vigoureuse.

Ce fut dans la célèbre séance du i9 juin 1790 que s'en* gagea la première lutte au sujet de la noblesse : la discussion y fut si animée qu'il serait difficile d'en faire l'analyse. M. Lambel demanda qu'il fût fait défense de prendre deâ titres. Charles Lameth appuya la motion, comme étant conforme à la constitution décrétée. « Les titres, dit-il, dérivent du régime féodal que vous avez anéanti. i» Il proposa d'inter* dire seulement dans les actes les titres de pair, duc, comte, marquis, et même de gentilhomme, laissant à chacun la

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liberté de conserver ces distinctions dans le langage ou dans les lettres, sauf à en être puni par le ridicule. Lafayette prétendit que la motion n'avait pas besoin d'être appuyée,mais en ajoutant qu'il s'y joignait de tout son cœur. M. de Foucaut demanda comment on remplacerait cette déclaration : un tel a été fait noble pour avoir sauvé l'État à telle heure, Lafayette répondit : Eh bieni au lieu de dire a été fait noble, on dira simplement a sauvé l'État à telle heure. M. Goupil de Préfeln, en souscrivant à un décret qui lui paraissait remplir les intentions de TAssemblée, proposa de conserver le titre de monseigneur pour les princes du sang. Lafayette fit observer que dans un pays libre, il ne devait y avoir que des titoyens et des officiers publics; qu'il fallait donner une grande énergie à la magistrature héréditaire du roi; mais que, selon lui, l'exception réclamée par le préopinant était tout à la fois inutile et dangereuse. L'abbé Maury combattit toutes ces propositions, et fut réfuté par Montmorency. Noailles demanda que l'encens fût réservé à la divinité, et que les livrées fussent abolies. M. de Saint-Fargeau ouvrit l'avis que désormais on ne prît plus de noms de terre, mais le nom de famille. M. de Tracy opina pour qu'il fût défendu de porter le nom des familles dont on ne descend pas. M. de Faucigny demanda l'ajournement de ce décret constitutionnel . Lafayette lui répondit qu'il ne s'agissait pas là d*un nouvel article constitutionnel, mais d'un décret réglementaire qui ressortait de la Constitution. Tels furent les principaux traits de ce débat qui produisit le décret du 20 juin.

Le lendemain plusieurs députés, nommément ceux qui composaient le comité de Constitution, trouvèrent que ce décret avait besoin d'être amendé non dans ses dispositions principales, mais dans quelques-unes de ses dispositions secondaires, car l'immense majorité des constituants pensait que partout où l'on ne peut être privilégié, ni par le titre de la terre, ni par les exemptions de charges publiques, ni par des préférences d'admission, ni par des droits politiques, l'existence d'une noblesse est impossible.

L'Assemblée n'aurait su où placer les titres, honneurs et

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prérogatives attachés à la condition de noble. Toute qualification qui; dans rancienne jurisprudence de la France ou de l'Europe, caractérise les privilèges territoriaux ou personnels et semble en conserver les droits, lui paraissait devoir être effacée des actes publics et officiels ; mais le comité de constitution eût souhaité d'amender la rédaction d'une manière moins dure pour Tancienne caste, et en même temps de la rendre plus conforme à la liberté, en étendant à tous les citoyens, comme dans les Étals-Unis, au lieu de l'interdire, la faculté de prendre les armoiries et livrées qu'ils voudraient. Lafayette fut chargé d'en écrire au roi, en le priant de différer sa sanction : il en parla au garde des sceaux; mais le conseil du roi se hâta de sanctionner. Lafayette, à la demande de ses collègues, écrivit le lendemain pour que l'apport de la sanction fût retardé afin de laisser au comité de constitution le temps de proposer et de faire goûter ses amendements ; mais le message du roi fut envoyé de suite. Les aristocrates et le roi lui-même étaient trop pressés de faire promulguer un décret dont la forme, blâmée par la mauvaise foi, pouvait tôt ou tard donner lieu à une révocation. Au reste, révocation ou non, l'opinion publique était fixée sur ce qu'on avait appelé la noblesse; et la royauté était elle-même bien malade, malgré le parachute d'une Constitution où elle figurait encore comme l'un des pouvoirs. Déjà on la chansonnait, on la bafouait, on la démolissait pièce à pièce par les textes de l'Écriture; on la dégradait aux yeux de la raison, on l'attaquait dans l'ancien comme dans le nouveau monde : c'était un prestige usé, et cette vieille Constitution n'occupait plus guère, dans l'esprit de la plupart des hommes éclairés, que la place qui lui a été assignée par un républicain anglais dans ce tableau :

Échelle des êtres suivant leur mérite,

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