DEFAITE DU PARTI DE LA GIRONDE
ET
Depuis que dominait la faction des anarchistes^ à la tête de laquelle était Robespierre avec sa cour d'intrigants et de séides, Brissot n'était, en quelque sorte, occupé que de répondre aux attaques calomnieuses dirigées contre lui. Le parti qui avait juré de noyer la république dans le sang ne lui pardonnait pas d'avoir dévoilé cet atroce projet. Chaque jour, Brissot était dénoncé, ainsi que Yergniaud, Guadet etPétion : tantôt on les accusait d'avoir partagé avec Dumouriez une somme de six millions destinée aux dépenses secrètes, bien que la plus grande partie de cette somme eût été conservée au trésor par leurs soins ; tantôt on leur reprochait d'avoir contribué à l'élévation de Dumouriez au ministère, bien que Dumouriez fût parvenu à ce poste par les seules intrigues de Talon et de la ci-devant reine. Robespierre imputait particulièrement à Brissot d'avoir conspiré avec Dumouriez pour le rétablissement de la royauté, et il ne citait d'autres preuves de cette complicité que l'identité de leurs opinions sur r anarchie. Comme si la haine de l'anarchie ne pouvait pas être un sentiment commun aux partisans du despotisme et aux amis de la liberté ! car les uns et les autres cherchent à s'emparer de l'ordre : les premiers, pour l'imposer selon leur caprice; les seconds, pour l'établir conformément à l'intérêt général.
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Dumouriez, dans son adresse du 3 avril aux Français, avait hautement annoncé l'intention de protéger la majonté saine de la Convention; et, dans cette majorité saine, qu'il lui convenait de rendre suspecte, il ne comprenait ni Robespierre, ni Marat, à qui il prodiguait au contraire des injures, afin de les désigner ainsi plus spécialenient à la confiance du peuple. Par un raffinement de perfidie, le traître s'était déclaré en faveur de ceux qu'il voulait perdre, et il avait affecté de dénigrer ceux qui devaient seconder ses vues. Robespierre et les Jacobins, qui avaient envoyé des ambassadeurs pour faire leur paix avec le généralissime, sont maltraités par lui 'y et ceux qui, comme Brissot, francs admirateurs de ses grands talents militaires, l'avaient d'abord soutenu, tant qu'il paraissait dévoué aux bons principes , puis démasqué impitoyablement du moment ou ils avaient reconnu en lui le conspirateur; ceux-là, il les couvre de son égide, parce qu'il est convaincu que cette feinte bienveillance les flétrira, parce qu'il prévoit qu'elle leur sera fatale. Dumouriez s'était trompé sur le succès de sa trahison ; mais il avait très-bien calculé le résultat de l'expression mensongère de ses affections ou de ses mépris. Plus tard, Robespierre relève comme des trophées les invectives qui lui sont personnelles, et il se sert des éloges donnés à ses ennemis pour établir leur complicité avec l'homme qui leur avait offert cette marque d'intérêt.
Lorsqu*il est notoire que depuis le 10 août, Danton et lui ont distribué à leurs créatures tous les emplois de l'État; lorsqu'il est évident que, depuis cette époque, les Jacobins ont tout envahi, argent et places, Robespierre ose attribuer à Brissot une influence qu'il n'eut jamais. Il lui fait un crime d'avoir, en décepdbre 1792, empêché l'invasion de 'la Hollande; tandis que le seul obstacle à cette invasion avait été la mauvaise administration de Pache, et les contre-ordres donnés par ce ministre, que dirigeaient Robespierre et son parti. Il n'est pas un des griefs articulés contre Brissot par Robespierre, qui, examiné impartialement, ne puisse plus véritablement inculper ce dernier. Brissot n'eut avec Dumou^
riez que des liaisons passagères, qui aboutirent à une rupture éclatante; Robespierre avait été dans Tintimité de ce générai; il l'avait loué, embrassé, caressé aux Jacobins; Danton, qui occupait le fauteuil dans cette fameuse séance, lui avait aussi adressé des félicitations, et Collot s'était joint à ce concert de louanges. Robespierre signale Brissot comme Orléaniste, et pourtant Brissot n'avait de sa vie parlé à d'Orléans, dont il avait constamment sollicité l'expulsion. Robespierre, au contraire, Marat, Danton, avaient soutenu, prôné, encouragé ce factieux, aussi longtemps qu'ils avaient pu partager son espoir, et rattacher leur fortune à la sienne ou à celle de son fils, non moins ambitieux que lui. Robespierre et ses affîdés sont comme ces adroits filous qui crient au voleur, afin de se dérober plus facilement au châtiment de leur méfait. Qui sait si, en prêchant le pillage, le massacre, le nivellement universel, ils ne remplissaient pas les conditions d'un traité secret avec Pitt, s'ils n'accomplissaient pas la mission de rendre la répubhque odieuse, et de faire détester partout la liberté française? Il ne serait peut-être pas très-difficile de restituer toutes ces connivences coupables, à ceux qui avaient toujours l'initiative des dénonciations. Quoi qu'il en soit, ils répétèrent leur calomnie avec tant de persévérance et d'acharnement, ils se vantèrent si souvent, et à tout propos, de leur incorruptibilité, de leur désintéressement à toute épreuve, qu'ils produisirent une certaine illusion, qui, aujourd'hui même, subsiste encore chez quelques honnêtes gens, trop paresseux pour vérifier les faits.
Le système de diffamation employé contre Brissot ne s'appuyait sur rien d'authentique : à la fin, ses ennemis voulurent produis contre lui un témoignage irrécusable.
Watteville, rédacteur de la Gazette de France, avait adressé à Laporte , intendant de la liste civile , une lettre pleine de sentiments royalistes. On résolut de tirer parti de cette lettre ; et. quand la main d'un faussaire eut changé le nom de Watteville en celui de Watmlley au-dessus duquel était imitée la signature de Brissot, Marat se chargea de donner de la publi-
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cité à cette pièce . Brissot, dans la séance du 15 février i793, vint non-seulement la désavouer à la tribune de la Convention, mais encore il demanda que le comité de sûreté générale fût tenu de déposer la lettre au tribunal criminel du département de la Seine , pour être informé contre Tauteur et les complices du faux. Barrère, Bernard de Saintes, Lamarque, Marat, Legendre, s'opposèrent avec violence à ce que cette demande fût prise en considération. L'Assemblée rendit un décret conforme à la justice; plusieurs membres proposèrent le rfinouvellement du comité général, dont cette falsificationmettait la probité au grand jour. « Faites taire ces infidèles, imposez silence à ces conspirateurs, s'écria Legendre, envoyezles moi à l'Abbaye, pour l'honneur de la Convention. — Il est bon de surveiller tous ces coquins, » reprit Marat. — Ce n'était qu'une des scènes du prologue de ce grand drame qui allait se terminer par le supplice des Girondins. Bientôt les désorganisateurs rassemblent leurs forces, et la lutte s'engage, avec des alternatives de triomphe et de défaite pour les deux partis. L'insurrection préparée par la Commune éclate le 2 juin : Barrère, toujours fort, quand mille poignards se sont levés pour appuyer sa motion, demande la suspension des députés de la Gironde ; l'affreux Couthon les désigne nominativement, au nombre de trente-cinq, en sollicitant un décret qui les mette en arrestation chez eux. Le décret est rendu par les Jacobins, en l'absence des trois quarts des membres de l'Assemblée, et il ne reste plus aux proscrits qu'à fuir ou à porter leur tête sur l'échafaud. Brissot ne fut pas du nombre de ceux qui se réfugièrent à Caen, et se retirèrent ensuite dans le midi, par la Bretagne, après s'être déshonorés en acceptant le secours du marquis de Puisaye, l'un
1 Tout le monde sait, dit Marat, dans Y Ami du I^uple, n* 122 , que Brissot a fait les nobles fonctions de mauehard de Tancien régime, à 00 écus par mois. Son nom est couché en plein sur les regiittres de Lenoir, et c'est la crainte seule de la publicité, dont Bailly et Lafayette l'ont menacé, s'il bronchait, qui Va, enchaîné dès lors à la cause du royalisme, dont il a été si long temps un agent secret; la pièce souscrite de sa main en/ait/oi. (Vient ensuite la lettre imprimée comme très-réritable.)
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^ des plus fougueux royalistes. Brissot, qui ne put jamais con-
^''^' cevoir une pensée de vengeance, ne songea qu'à sa propre
^^^ sûreté : il voulait aller chercher hors de France une terre
l"^" hospitalière : la lettre dans laquelle il donne au comité de
^ ^' salut public les motifs de cette détermination, fait le plus grand
ï^^ honneur à son caractère.
•^^ ( Note de M. de Montrol. )
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