‹ Mémoires de BrissotChapitre 83 sur 86 · MON VOYAGE · texte numérisé non relu

MON VOYAGE

Il m'est impossible de mettre de la suite dans ce récit de l'un des principaux événements de ma vie, parce que raille idées se croisent à la fois dans ma tête , et que je subis toutes les influences d'une situation assez extraordinaire pour me préoccuper. Je vais donc parler des divers objets , à mesure qu'ils se présenteront à mon esprit. Ma fuite , dans le mois de juin, fixe en ce moment mon attention.

Nous avions de? renseignements certains sur la conjuration qui a éclaté les 31 mai et 2 juin. Comment prévenir ce dénoûment fatal ? Les bons patriotes , dont on voulait verser le sang, délibéraient dans le but unique de trouver un expédient. Mais quelexpédient? Repousser la force parla force? De quelle force pouvions-nous disposer? nous n'en avions aucune; et la guerre civile nous faisait horreur. Attendre notre salut des départements? c'était l'attendre en vain : leurs mouvements devaient être si lents, si irréguliers; puis, s'ils s'ébranlaient , n'était-ce pas encore là la guerre civile? On discutait beaucoup et on ne déterminait rien; je me souviendrai toujours d'une opinion (développée avec une grande énergie par Buzot. Il s'agissait desavoir si, étant décrétés d'accusation, nous ne devions pas préférer une mort volontaire à Fignominie de monter sur l'échafaud. Buzot opina pour ce dernier parti, et prouva que la mort sur l'échafaud était plus courageuse, plus digne de patriotes, et surtout qu'elle serait plus utile à la cause de la liberté.

Nous étions au milieu de ces deux morts , quand arriva la

nouvelle du décret d'arrestation. On se sépara sans avoir

pris de parti. Je fus averti l'un des derniers, et je m'assurai

une retraite. Lorsque les barrières furent ouvertes je quittai

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Paris, et je gagnai Chartres, ma patrie. J'espérais que ma réputation et les services que j'avais* rendus à la liberté m'y feraient accueillir. Le premier homme que je vis était un ami de migtans; il était tremblant, embarrassé; il m'exhorta à fuir sur-le-champ , promit de revenir me voir et ne reparut • pas. Ceux qui lui succédèrent, en montrant plus de courage , me donnèrent le même conseil. Je pus donc m'appliquer ce passage : in patrià venit, et sui eum non receperunt : il vint dans sa patrie et il en fut repoussé.

De quelle douleur mon âme ne fut-elle pas navrée, en pensant que j'étais obligé de déguiser mon nom, de me dérober à tous les regards dans mon pays ; moi qui aurais dû y recevoir mille témoignages de reconnaissance^ tandis que quelques jours auparavant, un de mes collègues, couvert de mépris et de haine ^ y avait joui de tous les honneurs du proconsulat !

Après avoir erré dans le département de Loir-et-Cher, où je cherchai vainement un asile, je me dirigeai vers Orléans, en prenant des chemins de traverse. De Pézou jusqu'à cette ville, je voyageais dans un désert, au milieu des broussailles et des rochers. Combien je regrettais de ne pouvoir y trouver un ermitage où je pusse m'ensevelir, et me dérober à jamais aux regards de ces hommes [)Our qui j'avais tout sacrifié et qui m'immolaient! Plus la nature paraissait sauvage, triste, isolée, plus elle plaisait à mon âme. La vue des hommes, la vue d'une ville me faisaient frissonner. Là, me disais-je, est la demeure de la fourberie, de Tégoïsme, de l'insouciance, de la servitude... Là, tous les rapports sont brisés, tu n'es en harmonie avec personne.

Aussi, mé hâtai-je de quitter Orléans. En 1787, j'avais passé un mois dans cette cité, où j'avais eu beaucoup d'agrément : j'accompagnais alors le marquis Ducrest, qui, comme chancelier du duc d'Orléans , y paraissait presque en viceroi. Nous étions bien accueillis partout, c'était à qui nous fêterait. Souvent je m'étais dérobé à ces plaisirs pour goûter le bonheur de la solitude; j'aimais à m'égarer dans les délicieuses campagnes des environs, j'étais heureux; le specta-

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cle de la nature sourit toujours à l'homme libre qui jouit d'ailleurs d'une bonne conscience. Cependant à cette époque même, et durant mon séjour à Orléans^ je faillis être lapidé pour avoir, dans un discours sur l'esprit public, osé faire 'l'éloge de Rousseau; cette mauvaise affaire me fut suscitée par la cabale janséniste.

Au moment où la proscription me ramenait dans Orléans, j'y trouvais tous les esprits abattus par la plus profonde stupeur. La persécution élevée contre ses habitants à l'occasion du prétendu complot d'assassinat de Léonard Bourdon , avait répandu une consternation universelle. On craignait de se parler, on évitait jusqu'aux regards; les Maratistes dominaient. Quelle joie pour eux s'ils m'eussent découvert ! Afin de ne pas leur laisser cette satisfaction, je partis sur-le-champ pour Gien. Cette ville me mettait sur la route du midi, où il était plus probable que je pourrais trouver un asile pour quelques jours. La campagne était couverte des plus riches moissons, et leur aspect faisait oublier les effets de la gelée qui avait ravagé plusieurs cantons. Mais qu'est une belle campagne pour une âme dévorée d'inquiétude? Je passai dans Châteauneuf, cette ville où M. de Penthièvre avait si souvent promené son ennui, cette maladie des princes». Je me disais , en voyant cette résidence princière : Est-il donc de la destinée de cette pauvre humanité d'être immolée, ou par des tyrans qui s'arrogent cet empire par droit d'hérédité, ou par des tyrans populaires qui pillent et asservissent le peuple en lui vantant sa souveraineté? Beaucoup de champs incultes environnaient cette terre ; il y en a partout autour des princes, fussent-ils même bienfaisants. La liberté seule ne connaît pas de terres incultes. Voyez la Suisse : la culture, voilà le vrai thermomètre de la liberté. Notre thermomètre n'en est pas encore à ce degré.

Gien me rappela le fameux combat de Condé et d'Hocquincourt, et la manœuvre hardie de Turenne qui sauva la cour. Ils se battaient alors pour avoir des maîtres. Je cherchais à entrevoir dans l'avenir, si nous serions encore condamnés à cette terrible espèce de guerre civile. L'avenir ne présentait que

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des nuages épais. Hélas! il était si facile d'arriver à la conr corde ! si facile d'établir enfin la liberté et de la rendre durable , en ne la fondant que sur la raison , sur l'évidence et sur l'ordre î Par quelle fatalité , la philosophie qui avait renversé le despotisme, était-elle à son tour foulée aux pieds par le vandalisme et le cannibalisme? Regrets, impuissants! trois mots ont détruit la plus belle révolution dont l'univers ait encore été témoin 1 Du feu , du sang, du pillage, voilà les trois mots de ralliement d'une révolution où Ton n'aurait dû entendre que les mots consolants et paternels de philosophie, tolérance, humanité.

C'était un dimanche que je voyageais; le dimanche doit être un jour de fête chez un peuple libre. Dans trente-six lieues que je parcourus, je n'entendis qu'une seule fois le bruit du violon animant les danses villageoises.

Dans les villes , les hommes étaient attroupés près de la poste aux lettres. On attendait des nouvelles. La révolution du 3i mai avait jeté tous les esprits dans la plus profonde incertitude; on ne savait quel jugement en porter. La suspension de presque toutes les feuilles périodiques , de celles qui étaient dévouées aux principes, inquiétait. On n'osait, dans les auberges, se livrer à des épanchements naturels, on craignait d'être dénoncé. On sondait ses voisins pour connaître leur opinion , le parti auquel ils appartenaient. On cherchait à lire dans les yeux des voyageurs si les laouvelles étaient bonnes ou mauvaises. Les routes étaient désertes ; à peine rencontrait-on quelques patacehs, petites voitures traînées par un seul cheval, qui font le cabotage d'une ville à l'autre. Les maîtres de poste me disaient qu'ils étaient quelquefois trois jours sans voir une chaise de voyageur. Mais comment se risquer dans un pays où, à chaque village, il faut descendre, exhiber son passeport, répondre à des interrogats, et, sur un simple soupçon, se voir traîner dans un comité, puis dans une maison d'arrêt, jusqu'à plus ample éclaircissement? Ainsi, cette terreur permanente, qui est la base du Maratisme, a ruiné la circulation des hommes et des choses en France, ruiné le commerce, ruiné les messageries, les

grandes routes, et la nombreuse classe de professions qu'alimentent les voyageurs.

J'avais entendu dire que les Maratistes dominaient à Nevers. Il fallait donc n'y entrer que de nuit , afin d'éviter soit les difficultés pour mon passeport , soit la rencontre de quelques personnes qui auraient pu me reconnaître. Souque, mon généreux compagnon de voyage, était d'avis que nous continuassions notre route, sans nous arrêter; il comptait que de la sorte nous arriverions à Moulins sur les six heures du matin , et que nous pourrions y passer sans être inquiétés, car, à cette heure les corps de garde sont solitaires; puis on est moins méticuleux quand le repos de la nuit a calmé les esprits. Son calcul était assez bon ; mais j'étais fatigué, et je ne pus résister à Tenvie de passer la nuit dans une auberge isolée, à . deux lieues de Nevers. Je me promettais de réparer tout, en partant le lendemain de très-bonne heure. Je ne me couchai jamais si gai , et je dormis délicieusement. Funeste paresse! elle m'a coûté bien cher ! Et c'est une leçon pour moi , pour vous, mes enfants ; il ne faut jamais rien laisser à la fortune, toujours aller en avant, toujours embrasser plutôt le parti le plus sage, que le parti le plus agréable. Les minutes sont des siècles dans les révolutions.

Pendant qu'on attelait le cabriolet, je vis partir deux voitures, que je jugeai être remplies par des MarseilUais. Je les suivis constamment, et à chaque poste nous nous retrouvions. J'eus vingt fois l'envie de les aborder. C'était une inspiration qui me tourmentait, et je la combattis malheureusement, car je ne puis douter aujourd'hui que ce ne fût une partie de ces quarante députés de Marseille qui avaient été présents aux fameuses séances des 31 mai et 2 juin, et qui retournaient raconter dans leur pays ce qu'ils avaient vu. Mais je craignais de trouver dans les voitures , soit des commissaires de l'Assemblée, soit des commissaires du Pouvoir exécutif, et je ne me souciais pas de me livrer à mes ennemis.

J'arrivai sur le midi à Moulins. Mon compagnon de voyage descendit seul avec les passe-ports, c'était notre usage. Il tarda longtemps, j'en conçus un mauvais augure. Il revint, me dit

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qu'on avait vérifié son passe-port, qu'on faisait des difficultés pour le mien; c'était un passe-port de Neufchàtel. Je descendis. A peine entré dans le corps de garde, on me montra la lettre de Garât, qui était suspendue à la muraille , et qui avertissait de ne laisser passer personne avec des certificats suisses qui ne seraient pas signés par Barthélémy, ambassadeur de France en Suisse. La lettre était du 29 mai , par conséquent elle n'avait que sept à huit jours de date , et ne pouvait s'appliquer à un passe-port bien en règle, délivré depuis plus de deux mois. J'eus beau déduire mes raisons, l'officier du poste ne voulut rien décider sans le maire, qui voulut consulter le district, lequel consulta le département. Tous ces renvois m'alarmaient, mais je tâchais de cacher mon inquiétude. Le département était assemblé ; j*y parus, je dus craindre d'y rencontrer des hommes qui m'avaient vu à l'Assemblée; et, en effet, il s'y en trouvait , comme je l'appris plus tard; mais ils n'eurent pas l'air de me reconnaître.

Je plaidai ma cause comme Suisse, mais je ne sais pas être faux , et il dut régner dans mon discours et dans mes manières quelque gêne qui me trahit.

Je me présentais comme négociant ; on me demanda des papiers^ je n'en avais pas. « Au moins, me dit-on, vous avez des malles et nous allons les visiter. » Je répondis que je voyageais en sans-culotte. On m'invite alors à désigner mes correspondants; je nomme sans hésiter les premières maisons de commerce, et Tétonnement redouble quand on me voit offrir de moi-même de rester à Moulins jusqu'à ce qu'on ait éclairci ma qualité. Un membre mutin insiste pour que je sois retenu dans la maison d'arrêt ; je demande à être gardé dans une auberge : grande dispute à ce sujet. Je la soutiens avec fermeté, prêt, au besoin, à invoquer le caractère sacré dont j'étais, revêtu, celui de représentant de la nation, qui me permettait de couper court à l'insolence des questionneurs. Enfin, on décide que je serai mis provisoirement en état d'arrestation , et que ma voiture sera visitée. La visite a lieu ; pendant qu'elle s'opère, je conserve une attitude calme et presque indifférente qui surprend encore. Nous allons au comité de sùrclo générale*

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