MhMuliŒS ni: CANLBB
soir, entre la poire et l<' fromage, ils L'amenèrent à apposer sa signature sur un prétendu parte dont voici li copie textuelle :
Noua jurons, Jean-Baptiste M il lard, baron de Sully. Lieutenant-colonel «la '••" hussards, Nicolas- Auguste Duverneui] el Jacques-Jean Sinard, tous deux capitaines de cavalerie, de mourir pour la vraie liberté sans royauté, à moins que ce oe soi! pour Napoléon second.
Fait a Paris, le 20 mars :
s gné : Millard, Duverneuil, Sinard. »
Les deux agents allèrent en toute hâte remettre
cet écrit à la préfecture de police ; Millard tut arrêté ci condamné à dix ans de bannissement.
Tout le monde connaît les conspirations de Saumur et de Colraar; mais la part que la police y a prise est encore un mystère que je vais raconter en quelques mots.
Conspiration de Saumur.
A cette époque, la police ne voyait que des conspirateurs dans tous les militaires; généraux, officiers et soldats étaient coupables à ses yeux et n'aspiraient qu'au renversement du gouvernement des Bourbons.
La police savait que le général Berton était un bonapartiste des plus ardents et qu'il demeurait rue de la Tour-d'Auvergne ; le préfet de police avait appris, par lettres enlevées et décachetées au cabinet noir, que Berton était à la tète d'une conspiration
donl le Biège était à Saumur. l'n mandai d'arrêt fui
d< cerné i tre lui. Mais au moment où les agents et
les gendarmes de Paris arrivèrent pour l'arrêter, il les aperçut, de sa fenêtre, se consultant dans la rue: cet appareil de force lui fil penser que c'était à aa personne qu'on en voulait; il prit aussitôt la fuite par une porte qui donnait dans le jardin ; un agent qui avait escaladé les murs essaya de lui barrer le passage; mais le général, qui «Hait armé d'un pistolet, lit feu pour l'effrayer. L'agent, saisi de peur, se sauva le plus lestement possible.
Le préfet, mécontent de cet insuccès, lit partir pour Saumur L'agent secret Déga..., qui était un ancien capitaine décoré de la croix de la Légion d'honneur. En arrivant dans cette ville, il apprit que Le général Bertnn était à Thouars où il avait arboré I»' drapeau tricolore: Dr -a... -<• mil a sa poursuite et le rencontra a Montreuil, se dirigeant avec ses partisans sur Brion, où, dans la crainte d'une surprise, chacun se sauva de son côté. Le général «•( Wolfen, maréchal ili-s louis «If ciiabiniera, l'un des conspirateurs, allèrent se réfugier chez M. Delalandeà Saint-Florent : l'agent, qui avait suivi !«• général dan- -a marche, faisait rapport sur rapport, annonçant la retraite de Berton h de son complice, d demandant des instructions pour faire opérer Leur arrestation.
h . i... «pii ignorait .pic : Wolfen ne >*#'■! ;i i I alïilié à
la conspiration et ne s'était attaché à La personne du général que par ordre, ne i vait comprendre pourquoi '»n tardait tant à lui répondre. Mais son Lmpa-
tience fut bientôt satisfaite, car le 17 juin le général partit à la chasse avec son compagnon, et à son retour il fut arrêté à la grande stupéfaction de l'agent. Berton fut guillotiné à Poitiers le 5 octobre 1822: Wolfen fut nommé officier, et Déga... reçut trois billets de mille francs.
Conspiration de Golmar.
Le lieutenant-colonel Garon ne cachait nullement ses opinions bonapartistes; au contraire, il les manifestait en tous lieux et à toute occasion. La police, qui le surveillait depuis longtemps, crut pouvoir s'en débarrasser en le comprenant dans la conspiration militaire du 19 août 1820 ; mais la cour des pairs l'acquitta, faute de charges suffisantes. Aussitôt sa mise en liberté, il se rendit à Golmar, où il espérait vivre tranquillement auprès de sa femme et de son fils. Malheureusement il avait compté sans la police, qui tenait à ressaisir la proie qui lui avait échappé ; elle envoya à Colmar l'agent secret Duclos, le plus astucieux et le plus coquin que j'aie connu de ma vie. Il se présenta au colonel comme étant un ancien officier, tracassé par la police à cause de ses opinions politiques. Garon était franc, loyal et communicatif, mais il avait l'âme ulcérée par lin juste détention qu'on lui avait fait subir et par les vx.itions de la police envers les anciens officiers de l'empire.
i;4 MEMOIRES DE CANLBR
Caron recul Duclos avec cordialité. Et celui-ci ue tarda pas à capter la confiance du colonel et à connaître ses plus secrètes pensées; il informa Le préfet de police des desseins «le Caron ; deux agents vinrent 3e mettre à sa disposition el Lui apportèrent l'ordre d'encourager le colonel dans ><»n projet et, aubesoin, de lui prêter un actif concours, sans toutefois qu'il s'occupât en quoi que ce soit «1<- moyens d'arrestation. Toutes les dispositions étant prises, 1«* c< »lonel donna aux conjurés rendez-vous à Rouffack; lorsque tous furent réunis, il endossa son uniforme aux cris de : Vive l'empereur.
Alors les conspirateurs qui étaient des officiers, sous-officiers et soldat- déguisés en bourgeois par ordre. L'entourèrent et l'arrêtèrent.
Le malheureux avait donné tête baissée dans tous Les pièges qu'on Lui avait lendus. Il fut condamné à nmrl sur le ti'-muiima^e <!<• reltr mmvelle espèce de provocateurs «jui obtinrent <\<- L'avancement pour récompense.
Duclos reçut six inill<' francs et les deux autres deux mille francs chacun.
Deux agents dupes l'un de l'autre.
Deux agents secrets, Les nommés Van... el Bla..., qui ne le connaissaient pas du tout, se rencontrèrenl ii n soir à la même table, au café Lambin, au Palais- Royal. Le premier appartenait ô la direction de La
LE GÉNÉRAL BERTON ET LE COLONEL CARO Oo
police et le second à la police militaire. Van..., qui lisait le Moniteur, s'exclama tout à coup en disant : quand donc tout cela finira-t-il? Et en même temps il passait le journal à Bla..., en lui indiquant l'ordonnance qui rétablissait la censure. Celui-ci répondit en soupirant : Il faut espérer que ça aura une fin! La conversation continua sur le même ton; ils sortirent ensemble et allèrent se promener dans le jardin pour causer, et là, de confidence en confidence, Van... arriva à insinuer à Bla... que le gouvernement ne tarderait pas à changer.
Nos deux agents, qui s'étaient dits mutuellement officiers de l'empire à la demi-solde, se quittèrent ayant l'air très satisfaits l'un de l'autre et en se donnant rendez-vous pour le lendemain dans le jardin des Tuileries. A l'heure dite, ils étaient, ainsi qu'il avait été convenu, sur la terrasse du bord de l'eau, où ils parlèrent d'abord de choses indifférentes. Mais lorsque Louis XVIII vint à passer en calèche sur le quai. Van... dit à son interlocuteur, en adoucissant sa voix :
— En votre qualité d'ancien officier de l'empire, vous devez être attaché à Napoléon ?
— Si j'y suis attaché! reprit Bla.... je donnerais mon sang, ma vie, pour mon empereur!
— Eh bien, s'il en est ainsi, trouvez-vous demain à midi chez le marchand de vin qui fait le coin de la rue du Temple et du boulevard de ce nom; vous demanderez M. Duval c'était son nom de guerre) ; là, je vous présenterai à quelques anciens militaires
MKMOIRES DE CANLER
de mes amis qui voient et qui pensent comme nom Bla... étant arrivé au rendez-vous, fut introduit, dans une salle su premier, où Be trouvai! le prétendu Duval. attablé avec cinq individu- qui buvaient le Un blanc; Le nouveau reno tut présenté par Van... - amis, comme étant un bon et vrai bonapartiste. Cette déclaration le fit accueillir avec le plus grand empressement par les convives, et bientôt L'un d'eux lui annonça qu'un complot qui avait des ramifications dans toutes 1rs el.'is-es de la - 1 1 1 - i • "* ( # '■ rtail sur le p«»int d'éclater pour renverser le gouvernement des Bourbons et proclamer Napoléon II. J'espère, ajoutat-il, qu'on pourra compter sur VOUS pour mettre œ projet à exécution?
Bla..., qui tenait à connaître toutes les particularités de cette conspiration, répondit qu'avant de promettre Bon concours, il désirait être informé sur les hommes et but les choses. Tous approuvèrent cette preuve de circonspection et lui promirent de le met tre au courant, en lui communiquant la liste des conjurés. On Be quitta «use donnant reudea-vous pour le lendemain à la même heure et a* même endroit.
Lesdeui agents allèrent chacun de leur coté rendre compte a leuri Chefs, le premier en amion.anl que tout allait pour le mieux et qu'il avait gagné un nouveau prosélyte; le secoue' en faisan! connaître le , ,ni|doi f ] 1 1 ' i 1 croyait avoir découvert et auquel il était, disait-il, initié. Celui-ci fut autorisé à suivre cette affaire dans tous bcs détails.
La seconde réunion fut beaucoup plus nombreuse que la première. Bla... se montra plus coulant. Aussi la confiance ne tarda pas à s'établir, et après de copieuses libations, il demanda qu'on lui fit voir le plan adopté pour assurer le succès de l'entreprise; on lui communiqua une liste qui contenait le? noms de plusieurs généraux de l'empire et d'officiers supérieurs qui n'attendaient que le moment d'agir pour déployer le drapeau tricolore et s'emparer des Tuileries, où l'on avait des intelligences.
Avant de se séparer, Yan... fit observer que, pour ne point éveiller les soupçons de la police et du marchand de vin, il était urgent de choisir un autre endroit pour se réunir. On convint alors quequelques membres seulement de la société se trouveraient le lendemain à la Courtille , au cabaret ayant pour enseigne : Au grand Vainqueur. Lorsque l'on y fut réuni, Yan... annonça qu'une réunion nombreuse de grands personnages avait eu lieu la veille chez le général Pajol, où il avait été décidé d'une voix unanime qu'il était temps d'agir; puis il ajouta en forme de péroraison que si un homme était assez lâche pour vendre ses frères, il se payerait à l'instant de sa vie ! Yan... avait fortement appuyé sur les derniers mots; tous en étendant la main en manière de serment, approuvèrent cette résolution.
On se dispersa en se donnant rendez-vous pour le lendemain. Yan... et Bla... allèrent de nouveau informer leurs chefs de toutes ces circonstances; le
dernier recul une Bomme de cent francs, avec ordre
«le suivre toute- Les phases du complot.
La police, pensant qu'il était t<in j >s de mettre lin .1 cette conspiration, fit arrêtera la pointe du jour Bla... ainsi <]u»- tous les membres de la société, à
l'exception de ses agents. Bla... fut conduit au dépôt de La préfecture de police, et, après huit jours de secret, il fut transféré à la Force où il retrouva un»* partie des individus qu'il avait vus dans Les différentes réunions.
A son premier interrogatoire, il avait déclaré qu'il était agent de la police militaire et qu'il avait rendu compte du complot ; mais on n'avait eu aucun égard i sa déclaration. Alors il écrivit à ses chefs pour leur apprendre son arrestation et réclamer sa mise en liberté. Ceux-ci intervinrent près de la police pour leur agent, en donnant connaissance des rapports qu'il leur avait faits. Cette circonstance, qui venait démasquer t. mtr-; les roueries employées par la police pour arriver à fabriquer une conspiration, la rendit furieuse, et, pour se venger de Bla..., qui était I auteur de cette mésaventure, on le laissa un mois en prison, nonobstant les réclamations de l'autorité militaire.
Cette affaire avait fait quelque bruit, et La police, ne pouvant faire traduire Les prévenu- devanl les tribunaux, dans la crainte de scandale, fut obligée de les faire relaxer. Tout cela se passa bous silence, a l'ombre de la censure; mais dans certaine Bpbère, on lit beaucoup des deux agents qui, dupes l'un de l'autre, s'étaient dénoncés réciproquement.
Vers la fin de 1820, M. Dabasse, mon officier de paix, me fit appeler et me dit :
— Dans la maison située rue le Peletier, vis-à-vis la salle que l'on construit en ce moment pour le théâtre royal de l'Opéra, demeure une dame avec ses deux filles, fort jolies personnes d'une vingtaine d'années. Tous les soirs un homme va les voir et passe la soirée avec elles. M. Angles, préfet de police, désire savoir quel est cet individu ; mais si celui-ci s'aperçoit qu'il est suivi et qu'on exerce sur lui une surveillance quelconque, c'en est fait de votre place. A bon entendeur, salut !
J'étais, je l'avouerai, fort embarrassé : suivre un homme que l'on ne connaît aucunement, et le suivre sans qu'il s'en doute le moins du monde; savoir qui il est, ce qu'il fait, où il demeure, la chose me paraissait fort difficile, et surtout la nuit. Mais comme j'ai pour principe que rien n'est impossible ici-bas, et que je n'avais d'autres ressources que les émolu-
70 MÉMOIRES DE CANLRR
ments de mon emploi, je me mis courageusement à
l'ouvre.
En quittant M. Dabasse,je me rendis rue le Peletier, afin de connaître lea approches de la place. La maison étail belle, grande, d'une apparence aristocratique. J'entrai chez le concierge qui exerçait la profession de cordonnier.
— Monsieur, lui dis-je après l'avoir Balué avec civilité, je désirerais causer avec vous en particulier; pourriez-vous m'accorder quelques minutes d'atti nt i ■ • r i ?
Le cerbère releva se? lunettes, me regarda un instant; puis, après cet examen qui, pour avoir été rapide, n'en avait pas moins été complet, il me répondil avec l'accent des gens du Nord : — Eh bien '. sortons !
On le voit, ce haut fonctionnaire n'était rien moins que complaisant; mais j<- connaissais la meilleure manière de l'apprivoiser, <•( aussitôt qu'il fui dans l'allée, je lui dis : — Mon Dieu, monsieur, ce que j'ai a vous communiquer est tellement Important qu'il me serait Impossible de parler avec vous dans cet endroit où il passe continuellement du monde; -i vous vouliez me Faire le plaisir d'accepter un vei re de vin dans le cabinet «lu maivlwmd d'à enté, je e nuque noua serions beaucoup plus convenablement qu'ici.
— Alors, passez devant : je SUis à VOUS dan- un
Instant; et il rentra dans sa loge pour} déposer le tablier d<- cuir traditionnel.
Lorsque nous fûmes assis face à face et qu'une bouteille de bordeaux eut été débouchée, avecune seconde en perspective, j'entamai ainsi la conversation :
— J*ai cru m'apercevoir que vous étiez du Nord, car vous avez l'accent flamand.
— Effectivement, je suis de Saint-Omer. c'est-à-dire du faubourg du Haut-Pont.
('Dans ce faubourg, on parle flamand, tandis que le français est le langage des habitants des ville-.
— Tiens, lui dis-je, cela est surprenant, nous sommes du même pays ! Et, comme preuve, je lui nommai une foule de personnes de Saint-Omer, qu'il connaissait très bien, et, tout en causant, je le fis boire coup sur coup. Je dois humblement avouer que j'eus peu de chose à faire pour lui donner goût au vin : le brave homme ne demandait qu'à vider son verre. Lorsque nous eûmesingurgité trois bouteilles j'aurais presque pu dire lorsqu'il eut;, je crus m'apercevoir que sa langue s'épaississait sensiblement et que c'était le moment favorable pour amener la conversation sur la darne aux deux demoiselles. Alors feignant de lui faire une confidence, je lui dis : — Mon maitre, M. le marquis de Grandmaison, jeune, archimillionnaire, dont j'ai l'honneur d'être le valet de chambre, ou plutôt le confident, rencontra, il y a environ un mois, sur le boulevard, une dame accompagnée de deux demoiselles qui demeurent au troisième étage de votre maison. Inflammable comme tous les jeunes gens, il devint éperdument amoureux de la plus jeune. Immédiatement il la suivit pour savoir où elle demeurait, et c'est ainsi
72 MÉMOIRES DE CAKLER
qu'il sut que la mère étail votre locataire. D'abord, la raison prenant le dessus, lui < ■ < > 1 1 s « ■ i ! I ; i d'abandonner cette aven tur< : mais, l'amour reprenant enfin ses droits, il a résolu de savoir quelle esl celle qui, en i iptivanl son cœur, lui a enlevé tout le repos <l<»nt il jouissait auparavant. J'ai donc pris le parti de venir prèa de vous, afin de savoir quelles sont ces dames. Soyez persuadé que si vous voua décidez à servir lea amours de mon maître, vous serez magnifiquement om pensé, car il est encore plus généreux qu'amoureux.
Le brave homme donna admirablement dans le panneau, et, prenant un air bonasse, il nu- ï « -| .« »n« lit :
— Ma foi, je oe demande paa mieux que d'être agréable à monsieur votre maître, et pour vous le prouver, je vais vous dire tout ce que je sais, cela rasera pas long. La mamau qui se fait appeler Mme <!*• Saint- Amour, se dit veuve «l'un officier supérieur; niais, à vous dire vrai, je n'en crois pas un mot. Je me figure que la mère et lea fillea Boni tout bonnement des intrigantes; elles n'ont au. •un.- espèce de relations dans la maison, «•( ne reçoivent qu'un- monsieur qui, je croia bien, est leur providence; tous lea soira il vient à <li\ heures, et ne se retire qu'à une heure <lu matin.
— Mai- quel i st oe monsieur?
— Oh! pour cela, je l'ignore; je ne sais ni son nom. ni sa qualité ; ce que je -ai- parfaitement, c'est que ce monsieur commence à me lasser. Gela dure depuis qu'elles sont ici, c'est-à-dire depuis six mois,
et vous ne croiriez pas que, bien que je sois forcé de veiller pour lui une heure plus tard tous les soirs. je n'ai pas encore vu la couleur de sa monnaie.
— Diable i M. le marquis sera enchanté de connaître toutes ces particularités et saura vous en tenir bon compte. Mais de laquelle des filles croyez-vous que ce monsieur soit l'amant?
M'ayant entendu dire que mon prétendu maître idolâtrait la plus jeune, le vieux cerbère me répondit avec un aplomb imperturbable :
— De la plus grande ! j'en suis sûr. j'en mettrais ma main au feu !
— C'est égal, ajoutai-je, il sera bon de savoir quel est cet individu.
— Certainement, mais comment voulez-vous vous y prendre?
— Ma foi, je ne vois qu'un seul moyen : cette nuit je me mettrai en faction sur les marches de l'Opéra, et j'attendrai que notre homme sorte; quand il descendra l'escalier, vous sortirez de votre loge, vous le reconduirez jusqu'à la porte de la rue, où vous me le désignerez en ùtant votre casquette; le reste est mon affaire. Puis regardant à ma montre : il est tard, ajoutai-je, je vous quitte, merci, à ce soir; je cours communiquera M. le marquis ces bonnes nouvelles.
Au premier coup de minuit, j'étais installé sur les marches de l'Opéra, attendant à sa sortie le mystérieux visiteur pour le suivre jusqu'à son domicile. Aune heure un quart, je vis le concierge paraître
a la porte avec an monsieur très bien mis, el faire le signal convenu. Mon inconnu se dirigea vers le boulevard, où il tourna à gauche el prit la direction de la porte Saint-Denis. Il gelait à pierre fendre, aussi se mit-il h courir de toutes ses forces. Je le suivis, mais à peine eut-il entendu le bruil que faisaient mes bottes en frappanl le boI, qu'il s'arrêta court pour voir bî on le suivait. Nous étions presque en face de la rue du Sentier, je n'hésitai pas un instant, et, continuant ma course, je traversai la chaussée pour me jeter dans cette rue, où je me blottis dans une porte cochère; puis l'entendant repartir, je retirai mes bottes, les pris à la main et me mis à le suivre de nouveau. Il me conduisit ainsi jusqu'à la porte Saint- Martin, frnppa à la maison qui touche le théâtre el disparu! en fermant la porte derrière lui.
Je savais où il couchait, mais il me fallait encore -'M nom. C'était la chose la plus difficile, car h. à pareille heure, je demandais des renseigenements au concierge, celui-ci, surpris, ne manquerai! pas *\e\e dire le lendemain à son locataire. Les moments étaient précieux, le temps pressait, el renfilanl mes bottes, i<" pii- un moyen aventureux : cassant la glace d'un ruisseau, j'y trempai mon portefeuille, puis, à mon tour, j<' frappai a la porte par laquelle mon individu était entre. On ouvrit; pour e..nible de bonheur le concierge «-tait encore levé.
— Monsieur, dis-je en lui présentant mon portefeuille tout mouillé, je viens de trouver ceci dans le i uisseau en face de votre maison : i m'a semblé avoir
vu entrer un monsieur il n'y a qu'un instant et peutêtre ce portefeuille estril à lui.
En disant ces mots je fouillai dans les poches de ma prétendue trouvaille comme pour y chercher quelque indice sur son propriétaire, et je demandai en même temps le nom de la personne qui venait de rentrer.
Le portier m'apprit que c'était M. Mathéo, riche financier, qui, à la vérité, ne demeurait pas dans la maison, mais qui y venait fort souvent passser la nuit chez une actrice du théâtre de la Porte-Saint- Martin, mademoiselle B***, qu'il entretenait richement, et dont tout Paris s'empressait d'aller admirer les formes gracieuses dans la Chaste Suzanne.
Je savais tout ce que je voulais savoir, et, saisissant une adresse que j'avais préparée à tout hasard :
— Monsieur, lui dis-je, je suis bien fâché de vous avoir dérangé mal à propos; mais je viens d'apercevoir une lettre à l'adresse du propriétaire de ce portefeuille, M. David, boulevard Poissonnière, 27, et demain matin je me ferai un plaisir de lui porter contenant et contenu ; encore une fois, monsieur, pardon!...
Je rendis compte de mes démarches à mon officier de paix; il me félicita et transmit au préfet mon rapport textuel.
Deux jours après, M. Angles me faisait complimenter par M. Foudras, inspecteur général.
Yoilà la première affaire que je fis à la police, et il m'en souviendra toujours, car j'y gagnai des enge-
lures qui, chaque année encore, me font horriblement souffrir.
Peu '!»' temps après mon excursion nocturne, Mathéo, caissier du Trésor, prenait la fuite, laissant dans sa caisse un déficit de 1,800,000 francs. A la suit.' de cette disparition, j'assistai à une perquisition que la police avait cru nécessaire d'opérer au domicile de mademoiselle 1'»"*. dans L'espérance d'y trouver quelques indices qui pussent la mettre Bur Les traces du fugitif; malheureusement nous n'y trouvâmes pas ce que nous cherchions.
Vingt ans plus tard, la police française envoyait les agents Balestrino et Flechmann chercher à Carisru ne, où il était détenu pour une affaire de billets de commerce, l'ex-caissier Mathéo, et le faisait transférer au bagne poui y Bubir sa condamnation à quinze ans de travaux foi
Le crime de Louvel avait été habilement exploité par le parti ultra et la congrégation. La liberté de la presse était pour ainsi dire suspendue, la censure pesait avec une sévérité sans précédent sur tous les journaux d'une couleur tant soit peu libérale. Un pareil état de choses était des plus critiques. On avait pensé faire de L'intimidation, on n'avait réussi qu'à donner plus de force à l'opposition. Le mécontentement était partout et principalement dans l'armée. Malgré les promotions aristocratiques, le corps des officiers était encore, à cette époque, composé pour la plus grande partie, d'officiers de l'empire que les ultras détestaient sincèrement, mais qu'on avait bien été obligé de conserver faute de mieux. Les vieilles têtes, les moustaches grises qui avaient suivi l'Empereur dans la plupart de ses batailles, et qui, après avoir échappé à tant de dangers, ne demandaient qu'à sacrifier leur vie pour leur idole, tous les rudes grognards, dis-je, trouvant à blâmer les actes du
gouvernement, se communiquaient leurs souvenirs, leurs regrets, leurs désirs; une conspiration fut résolue; ce fui la seule conspiration militaire qui eut lieu à Pari- sous la Restauration; mais on va voir, p. te son organisation -avante, qu'elle possédait des chances «I.- suci
Des officiers «les légions du Nord, de la Meurthe, des Cotes-du-Nord, de la légion «l.- la Seine, alors à Cambrai, des colonels, des chefs de bataillon h autres officiers supérieurs en demi-solde, étaienl affiliés au complot, dont le but était de s'emparer des officiers qui n'étaient pas de leur opinion el qui auraient pu leur faire opposition, puis de prendre possession (1.- Tuileries, de l'Hôtel de ville, de Vîncennes, ri de proclamer Napoléon II.
Cette affaire avait été conduite de longue main. des émissaires avaienl été envoyés dans les départements pour disposer les esprits, et faire des prosélytes parmi les ancien- soldats de l'empire. Enfin les ramifications -'ii étendaienl jusqu'à la cour de Vienne, où le roi de Rome devait être enlevé pour venir prendre possession du trône de son père.
l'n chefavail été désigné dans chaque régiment pour transmettre les instructions du comité aux officiers qui faisaient parti'- des conjurés. Le capitaine Dequevauvilliers présidai! à légion du Nord; Nanti! .1 celle delà Meurthe; Delamotteà celle de la s. iine : Laverderie el Trogof avaient Leur commandement, tandis qu'en dehors de l'armée, des chefs avaienl été égalemenl <• I m »i ~i -. el parmi ces derniers '\<- nomme-
rai seulement M. Saussaye, ancien colonel, alors à la demi-solde et qui avait ouvert, rue Cadet, un bazar qui facilitait, sans donner réveil, la réunion dans ses appartements des principaux conspirateurs, qui venaient là s'entendre sur la mise à exécution de leur projet.
Mais cette circonstance fut connue, car un jour, Gayetti, Baillet et moi, nous fûmes chargés de surveiller tout particulièrement c^t établissement, afin de nous assurer quelles étaient les personnes aux allures militaires qui venaient rendre visite au colonel Saussaye. A cet effet, placés à l'extérieur du bazar, nous remarquions avec soin ceux qui y entraient; puis, lorsque par sa tournure un individu nous paraissait appartenir ou avoir appartenu à l'armée, l'un de nous le suivait à l'intérieur pour s'assurer si c'était un curieux ou s'il venait voir le colonel, et, dans ce dernier cas, Baillet le suivait à sa sortie et ne le quittait que lorsqu'il s'était procuré son nom et son adresse.
Cette surveillance dura plus de quinze jours; Le grand nombre de visiteurs qui se rendaient incognito chez l'ancien colonel nous donna bientôt la conviction qu'il s'agissait d'un complot dont le gouvernement tenait tous les fils.
Le matin, vers neuf ou dix heures, je me rendais chez mon officier de paix. M. Dabasse, que je trouvais constamment couché et qui me faisait lire à haute voix le rapport de la veille. Dans les derniers jours, je m'aperçus que chaque fois que je parlais du
Ml. MOIRES DE CANLER
capitaine \."\ M. Debasse me coupait la parole,
• t il finit même par un- dire :
h C'est bon, c'est boni passez! celui-là, noua !-• m connaissons] noua Bayons parfaitement ce qu'il « fait. »
Dès lors il devint évident pour moi que X*'* était le traître qui avait lait connaître Le complot, et qu'en ce moment il jouait le rôle d'agent provocateur.
l'appréciai alors dans son sens exact la remarque que j'avais faite mentalement sur le capitaine V". qui, chaque fois qu'il venait nu bazar, nous regardait tout particulièrement <-t d'une façon qui, pour moi, - ml. lait vouloir «lire : « Je sais que vous êtes là. je .-ai- pourquoi von - y venez, mais je m'en moque, je n'ai rien à craindre, au contraire. »
Du reste, à la préfecture, on commençait a se «lire à l'oreille qu'une conspiration militaire «tait sur le point d'éclater •■< que des agents Becrets étaient en relation directe avec l'un des chefs du complot.
Enfin, le p.» août, a 9 heures, des mandats d'amener furent mis à exécution contre quelques-uns des officiers incriminés dans cette affaire, et la légion de la Ifeurthe, casernée à la Nouvelle-France, faubourg Poissonnière, reçut un ordre de départ immédiat.
c.eiic h ii il -là. toute la pi il je- tut sur pied ; on craignait que cet ordre de départ ne brusquât le- choses et n»' iii éclater la mine. En conséquence, les agents allèrent -•• poster aux abords de la caserne, afin de surveiller toute espèce de mouvement et d'arrêter
immédiatement les délinquants, mais ce soin fut inutile. Plusieurs des principaux conjurés, voyant que la partie était perdue, prirent la fuite, les autres se tinrent prudemment tranquilles, dans l'espérance de prendre plus tard leur revanche! d'ailleurs, quoi qu'ils eussent fait, les mesures de prudence avaient été trop bien prises pour laisser au complot la moindre chance de réussite.
Quant au capitaine X***, il disparut aussi, mais ce fut à l'aide d'un passeport que l'autorité lui avait fourni en y ajoutant un portefeuille bien garni.