AVÈNEMENT DE CHARLES X
Cette seconde fusillade mit fin à cette échauffourée regrettable.
Le lendemain 21, comme j'étais fort étonne de ne point avoir entendu parler de mon rapport, je profitai de la visite que je faisais à M. Barré, chaque jour, à deux heures de l'après-midi, pour lui en demander des nouvelles.
— Votre rapport? me dit-il, il y a longtemps qu'il est déchiré, et même je vous conseille dans votre intérêt de ne jamais ouvrir la bouche à qui que soit de ce que vous avez vu.
La prétendue insurrection de la rue Saint-Denis était tout simplement une provocation de la police. La congrégation, qui sentait le pouvoir lui échapper, avait espéré, par une collision entre le peuple et l'armée, amener le roi à prendre des mesures de rigueur et à dissoudre la chambre nouvelle. Les individus qui avaient parcouru les rues en appelant leurs frères aux armes étaient des agents occultes que j'avais parfaitement reconnus; seulement, on avait retiré à tous ces émissaires leurs cartes d'agents, afin que, s'ils étaient arrêtés, ils ne pussent pas compromettre la police.
On a vu comment tout cela avait fini : par du sang! Dans la nuit du 20 novembre, à deux heures du matin, des cadavres furent relevés sur la chaussée Saint-Denis et dans le passage du Grand-Cerf; on les mit dans des fiacres qui les transportèrent à la Morgue. Parmi eux se trouvait l'homme au bâton, l'ex-forçat B"*, qui avait eu l'épine dorsale brisée
loi MURES DE ClNLEft
par une balle, en cherchanJ sang doute à s'esquiver après avoir accompli son exécrable mission. A^enl provocateur, ayant fa.il un criminel trafic de La vie
des cit. .yen-, il devaii tomber Lui-même pendant le combat, parmi les victimes 'Je sa provocation, et cela sans avoir eu le temps de recevoir le prix du sang qu'il avait t'ait répandre.
La justice de l)i»'ii avait pris la place de la justice bumaine :
Les élections de 1827 eurent pour résultat l'avènement d'un ministère royaliste constitutionnel (Marti-
gnac), qui, le 6 janvier 1828, appela M. de Belleyme, procureur du roi et ancien juge d'instruction, à remplacer, en qualité de préfet de police, M. Delavau, dont l'administration avait été loin d'être dirigée vers le but dont la police ne doit jamais s'écarter. c'est-à-dire la sécurité publique et l'intérêt général. Le premier acte de M. de Belleyme fut d'éliminer les principaux chefs de service qui étaient inféodés à la congrégation.
Tout le monde connaît la sage et trop courte administration de ce préfet, qui, le premier depuis longtemps, s'occupa sérieusement de ses devoirs, chercha à réformer les abus, modifia certains services, donna de l'extension à d'autres et perfectionna singulièrement les rouages de cette utile machine que l'on appelle la police.
Platon la définit : i la vie, le règlement et la loi par excellence qui maintient la cité* »
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Aristote la nomme aussi : « le bon ordre, le gouvernement de la ville, le soutien de la vie du peuple, le premier et le plus grand de tous les biens. »
M. de Belleyme disait, avec grande raison, que la police était encore une magistrature.
El en effet, cette institution, quand elle n'est pas détournée de son vrai but. bien luin de mériter le mépris dont elle est souvent l'objet, doit obtenir la reconnaissance de tous les honnêtes gens, car sa véritable mission est de veiller à la sécurité des personnes et des propriétés, d'assurer la victoire du bien sur le mal, en livrant les criminels à la justice. Que deviendrait la société sans cette garantie? Où en serions-nous, si, dans ce monde, chacun était obligé de se défendre par lui-même contre les pièges qui peuvent être tendus à sa bourse, à son honneur ou a sa vie? Que deviendrions-nous si chacun avait à déjouer les ruses de ces gens pour lesquels le bien d'autrui est un continuel appât et le vol une étude incessante? On ne peut donc que déplorer amèrement lea époques où la police dévie de la route qui lui est naturel- Lement tracée pour se faire l'instrument d'un parti, au lieu de rester la protectrice de tous.
La police centrale prit h' nom de police municipale, et fut organisée sur un nouveau pied. Avant M. de Belleyme, aucun <!«•> agents désignés génrralement sous Le QODQ «1 inspecteurs de police n<i portait de signe extérieur qui put le faire ivennnnitre. Le nouveau préfet pensa avec raison que son adminis-
tration acquerrait plus de fore-- pour l'exécution des lois et des ordonnances de police en employant des
agents dont le caractère fût ostensible; il espéra aussi que par ce moyen le service gagnerait considérablement sous le rapport de l'exactitude et de la bonne conduite de ces mêmes agent-, qu'enfin on pourrait peut-être arriver à détruire dans le public cette epithète flétrissante de mouchards, dont on avait l'habitude de gratifier tous les agents de police indistinctement. Par suite de ces justes réflexions, cent- inspecteurs furent immédiatement habilles, équipes et prirent le nom dé sergents de cille.
Parmi les utiles réformes effectuées par M. de Belleyme. je crois devoir faire remarquer la suppression de l'impôt immoral qu^ Ton prélevait avant lui sur les filles publique-. Chacune de ces malheureuse- payait à la préfecture un droit ûx^ de trois francs par mois, et elles achetaient ainsi, par cette somme prélevée sur le prix de la prostitution, une protection dont elles mésusaient facilement, parce que la police s'occupait trop de recevoir son argent et ne s'occupait pas assez de les surveiller: aussi eu résultait-il que le domicile de ces créatures servait souvent de refuge aux voleurs, forçats libérés, repris de justice et autres individus non moins dangereux.
En abolissant cette contribution. M. de Belleyme revisa entièrement les règlements et les ordonnances de la police des mœurs; les filles publiques furent soumises à des règles sévères, dont la moindre infraction entraînait des corrections administrative-
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qui permirent enfin de reléguer dans bos bou| cette écume de la société.
Puisque je parle des réformes qui eurent li<'ii sous celte administration, je rappellerai aussi que ce fui i cette époque »|u<' les omnibus furent créés et les chiffonniers organisés el médaillés.
A F avènement du ministère Polignac, M. de Belleyme donna sa démission, et fut remplacé par IL Mangin le 13 août 1829.
Ancien membre du barreau. M. Mangin, en qualité de procureur général près la cour royale àe Poitiers, avait en 1822, dans le procès de la conspiration bonapartiste de Saumur, demandé et obtenu les têtes du général Berton, du cbirurgien Gaffé, de Sénéchault, de Sangé, propriétaires, et de Jaglin, ancien militaire ; il avait en outre formulé cette fameuse menace de mettre en accusation tous les députés de la gauche.
La capitale reçut la nouvelle de la nomination de M. Mangin aux fonctions de préfet de police avec une froideur que celui-ci sut, par son administration tracassière, changer en haine.
Les sergents de ville furent réduits des deux tiers, et reprirent avec leur costume bourgeois leur ancienne qualité d'inspecteurs de police: l'autre tiers
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lut maintenu par le préfet, qui craignait qu'une
mesure trop radicale ne lui aliénât complètenunt les esprits.
En effet, le commerce s'était admirablement bien trouvé de cette innovation; ces fonctionnaires publics, vêtus d'un uniforme, présentaient plus de sécurité aux négociants, qui étaient alors certains de -adresser à des agents de la force publique, tandis que quelquefois d'adroits filous, usurpant le titre d'inspecteurs de police, se présentaient dans une maison où l'un de leurs complices avait été pris en flagrant délit, et, au moyen de cette imposture, facilitaient sa fuite.
A peine M. Mangin fut-il à la préfecture, qu'il créa les petites rondes.
On appelait ainsi les tournées que les agents taisaient tous les soirs ; à la préfecture, et de là partaient quatre par quatre, se dispersant dans les diverses parties de la ville, avec mission de constater le plus de contraventions possibles.
Ceci demande explication.
Les commissaires de police avaient l'ordre de donner un reçu à chaque agent qui se présenterait pour dresser un procès-verbal de contravention: or tous ces reçus étaient renii- par les inspecteurs à leurs officiers de paix, qui les déposaient au cabinet du préfet. Le lendemain, les commissaires de pulice envoyaient également au cabinet leurs procès-verbaux qui étaient collationnés avec les bulletins des agents, et alors malheur à celui des commissaires
qui n'avait pas verbalisé sur la déclaration d'un inspecteur, quelque injuste et quelque absurde qu'elle
pût être.
D'un autre côté, M. de Belleyme avait créé des commissaires de seconde classe. Ces commissaires étaient tout simplement des officiers de paix qui, sans changer de fonctions et sans recevoir aucune augmentation d'appointements, avaient obtenu la prérogative de dresser les procès-verbaux sans recourir aux commissaires de police des quartiers.
M. Mangin supprima ces commissaires, qui reprirent le titre d'officiers de paix, et bientôt on les vit, ainsi que leurs inspecteurs, parcourir les rues et accabler de contraventions les malheureux boutiquiers dont la devanture, ou pour mieux dire l'étalage, dépassait la saillie fixée par les ordonnances de police.
Il y eut plus : on vit les employés de la préfecture aller de rue en rue, un pied de roi à la main, vérifier les étalages et faire des procès-verbaux aux détaillants qui par malheur avaient placé une casserole, un chou, une misère, en saillie de quelques centimètres de plus que la largeur voulue. Tous les jours, de pacifiques négociants, de paisibles boutiquiers, faisaient queue chez le commissaire de leur quartier, réclamant justice à grands cris contre la tyrannie d'un régime qui leur faisait perdre en contraventions le fruit de leur commerce, de leurs travaux. Le commissaire auquel ces plaintes étaient adressées, répondait :
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— Messieurs, vos raisons peuvent être très bonnes, mais ce n'es! pas à moi qu'il faut vous adresser; que voulez-vous que j'y fasse ? Que la contravention dont irons vous plaignez soit juste ou qu'elle soit injuste, cela est exactement La même chose pour moi, car je suis obligé d'en dresser procès-verbal, et si je ne le faisais pas, on viendrai! demain oie demander delà part du préfet comment et pourquoi j'ai manqué à mon devoir. Prenez-vous en à qui vous pourrez; quant à moi, je n"y puis rien*
Tel étail malheureusement le système suivi par l'administration de M. ftfangin, système qui contribua jusqu'à nu certain poinl à faire accueillir par la population parisienne les journées de juillet comme un commencement d'ère de justice et de réparation.