‹ Mémoires de Canler, ancien chef du Service de sûretéChapitre 34 sur 76 · GÉNÉRAL LAMARQUE · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL LAMARQUE

pensée était d'arracher le commandant à un danger imminent, il se mit à crier : « Oui, faisons-le prisonnier ! »

Quelques autres individus accueillirent également la proposition.

M. Chollet, qui avait également saisi mon intention, leva son bras en l'air en disant : « Mes amis, je suis un soldat d'Eylau et de Wagram... »

Mais à ces mots, une détonation se fit entendre. Le commandant s'affaissa sur son cheval, d'où nous nous empressâmes de le descendre; le sang sortait à flot d'une blessure qu'il venait de recevoir.

Un gamin d'une douzaine d'années, vêtu a une veste couleur auvergnate, s'était, bon gré mal gré. faufilé au premier rang.

Tout le monde connaît cette race du gamin de Paris, qui dans nos rassemblements a toujours poussé le premier cri séditieux, dans nos émeutes a porté le premier pavé à la première barricade, et qui presque toujours a tiré le premier coup de feu.

Le mauvais garnement avait à la main un pistolet d'arçon presque aussi long que son bras, et, au moment où le commandant Chollet commençait à adresser aux individus qui l'entouraient quelques parole? qui vraisemblablement auraient désarmé leur colère, l'infernal gamin avait pressé la détente de son pistolet et avait disparu aussitôt, avant même qu'on se fût aperçu du déplorable résultat de son action. La balle, qui était entrée au-dessous de la dernière cote du côté droit, était allée se loger au côté gauche entre cuir

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bair, au-dessous du bras, el avail ainsi traversé le corps. Tool cela bc passail à ••(•ni cinquante pas à peine de la place de la Bastille, où se trouvail alors un régtmenl de troupe légère. J'allai trouver M. Gondom, chirurgien-major de ce régiment, je Lui expliquai ce qui venail <l .ni i\ cr. et, après en avoir référé m colonel, il s'empressa de me suivre pour prodiguer ses soins au malheureux commandant. An— itol qu'il ''ut examiné sa blessure, il pratiqua une incision pour extraire la balle, lava la plaie, la pansa r\ se retira .!«• raccompagnai es lui demandanl quelle était son opinion Bur la blessure de M. GholIeL

— Il es! perdu, me dit-il, le coup esl mortel <•! il oe tardera pas à succomber.

Je retournai alors près de n pauvre blessé, <|ui

mi' serra les main- av«c effusion el demanda à ôtre transporté chez lui, rue Saint-Paul, n° 22.

Le poste de la Bastille était de l'autre oôté de la rue, a l'entrée du faubourg, en Face le restaurateur Chamarante. J'accourus avec l'Américain Fulton chercher un brancard qui me fui délivré par M. Monnier,

amissaire »!<• police du quartier; puis, le propriétaire de la maison dans laquelle le commandas! ;i\aii éké transporl i nous ayanl prêté un matelas, nous \ - notre blessé, el quand non- l'eûmes enluuiv d'une couverture pour qu'il ne fût pas reconnu, Pulton et moi, nous emparanl des bretelles du brancard, noua le portâmes le plus doucemenl possible â son domicile. Elu arrivanl rue de la Cerisaie, nous trouvâmes une barricade formée de tonneaux de

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porteurs d'eau et gardée par une dizaine d'individus armés de fusils. Un de ceux-ci, en non- voyant approcher, vint au-devant de nous et me demanda : un des nôtres? Sur ma réponse affirmative, il retourna auprès de se- compagnons, les fusils furent mis dans un coin et «jn un instant un large p •Hait oaverl au milieu de la barricade, qui tout au— i- \,,\ 9e referma derrière non-. Nous irarue du Petit-Musc ; trois dragons nous accostèrent, et. ayant reconnu leur commandant, voulurent l'accompagner; mais je m'y opposai formellement en leur faisan! comprendre que. sans escorte, il y avait chance pour nous d'arriver jusqu'au domicile de M. Chollel sans être inquiété-.

Jusqu'à la rue Saint- Paul, aucune rencontre fâcheuse ne vint entraver notre marche; des jeunegens [foi me parurent être des étudiants nous accompagnèrent et non- aidèrent à monter le blessé dans sa chambre située à l'entresol.

Le lendemain, à dix heures du soir, je me rendis à la rue Saint-Paul, je montai à l'entresol; la porte du petit appartement qu'occupait le commandant était à demi ouverte, j'entrai, et sur le lit je ne trouvai plus qu'un cadavre! Depuis plusieurs heures déjà, l'infortuné Ghollet avait rendu le dernier soupir.

J'avais fait un rapport sur les diverses circonstances qui avaient déterminé un si triste résultat, et faute d'indications suffisantes, la police avait dû se résigner à attendre du temps et du hasard la découverte de l'assassin du commandant.

180 MEMOIRES DE CANLEU

Dix ans après cet événement, je ras appelé dans \e cabinel de M. Zan.uiarnmi. ju.ue «l'insli m-tinii, <|ui me demanda si je pourrais reconnaître l'individu qui avait tiré sur M. Chollet.

— Mon Dieu, lui dis-je,je ae puis rien promettre; je n'ai vu ee gamin que pendant un instant, el sa coupable action s été si imprévue et si rapide, que c'est bien certainement lui que j'ai 1«' moins remarqué.

Il lit alors entrer an jeune homme d'une vingtaine d'années, boiteux, et auquel je ae trouvai aucune ressemblance avec l'auteur de l'assassinat ; d'ailleurs, lés <lix années écoulées avaient jjû produire de trop grands changements clans L'individu recherché pour que je pusse, rien qu'à sa vue, affirmer son identité.

.l'ai toujours ignoré pom quelles raisons la justice avait pu supposer que ce boiteux était l'assassin resté jusque-là introuvable.

LE PONT DARCOLE

Le 28 juillet 1832. vers dix heure- du soir, une trentaine de jeunes gens qui, en commémoration des journées de Juillet, avaient été visiter au marché des Innocents les tombeaux des victimes de 1830, revenaient le long des quais en chantant en chœur des chansons patriotiques. En arrivant sur la place de l'hôtel de ville, ceux qui étaient en tête s'arrêtèrent pour attendre l'arrivée de leurs camarades et leur proposer d"aller s'établir sur le milieu du pont d'Aréole et d'y continuer leurs chants ; la position, disaient-ils, était très favorable, rien ne pouvait 2èner !i voix, qui, répercutée dans le calme de la nuit, ferait un effet charmant !

A peine installés, ils entonnèrent la Parisienne à laquelle succéda la Marseillaise, et, entre chaque couplet, certains des chanteurs, plus échauffés, laissaient échapper quelques cris de : Vive la République !

Tout à coup les chants cessèrent. Une terreur panique venait de s'emparer de ces mélomames noc-

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turnes, en B'apercevant qu'ils étaienl |»ii< des deux côtés. A une extrémité «lu ponl apparaissaient les buffleteries croisées des gardes municipaux, et, à l'autre, les tricornes des sergents de ville, On voyail de temps en temps comme un éclair briller, rapide cl fugitif, <lu côté des sergents de ville ; c'étaient quelques-uns de ceux-ci qui, en entrant sur le pont, avaient mis l'épée à la main. A cette \ ue, plusieurs des jeunes gens se jetèrent à leurs genoux, en les suppliant de les laisser paisiblement se retirer; mais le sergent de ville P , repoussant celui qui était à ses pieds, lui passa son épée à travers le corps, puis prenant sa vict ir m- qui respirait encore, il la jeta ;'i l'eau i l'aide de G***, l'un de ses collègues.

Les témoins de cette atrocité n'étaient pas tons restt'^ indifférents : un sergent de ville, nommé I,***, actuellement marchand de vins, indigné d'une action aussi barbare, asséna à P*** un si violent coup du eesameau de son épée, qu'il l'envoya rouler ;"i plus de dii pas en s'éeriant : Nous sommes des agents <1<- la force publique et non des assassins !

Le Lendemain, la scène qui B'était passée la veille **i it i • l>- et 1/ . se reoouvd i dans les cours <l<i la préfecture : le premier montrait à ses camarades son encore t * • ï r 1 1 . • de sang, et se glorifiait <!»• l'atroce atiioa qu'il avait commise. 1/"' l'apostropha en le traitant de misérable et lui reprochant n làcbelé, puis il conclut '-n ajoutant :

— J'.iiiixT.ii- mieux briser mon épée qae de rester uiil' beui «■ de phis sergent de ville !

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