LE PONT D'ARCOLE
Le jour même, il demanda à passer an service de sûreté, et, peu do temps après, -a demande lui était accord^-,
A l.i suite de cette altercation, L*** et un de ses camarades, nommé G***, allèrent trouver un député très influant et lui racontèrent tout ce qui s'était p au pont d'Aréole ; mais à ce récit, notre personnage répondit tout simplement : « Que voulez-vous?... certainement... ce qui s'est passé est affreux... mais je n'y puis rien, moi!... »
Tant il est vrai que l'esprit politique fait souvenl taire la voix de l'humanité. Toutefois, si le député s'était montré indifférent à ce malheureux événement, il ne devait pas en être ainsi de tout le monde, car le 29, au matin, les passants s'arrêtaient pour examiner, sur le pont d'Arcole. des traces de sang encore toutes fraîches qu'on n'avait pas eu le soin de faire disparaître.
Les faits furent racontés, augmentés, commentés par les journaux de l'opposition, qui, tous; accusèrent la police d'assassinats suivis de noyades. Le journal le Corsaire publia à cette occasion un article véhément avec ce titre : De la rivière comme moyen de répression.
Je dois à la vérité de dire qu'en cette circonstance l'autorité supérieure de la préfecture de police avait formellement défendu aux sergents de ville de faire usage de leurs épées, à moins que ce ne fût dans le cas de légitime défense.
La justice de Dieu ne tarda pas à s'appesantir sur
18* Mi. MOIRES DE CANLER
Les deux agents qui, dans cette déplorable affaire, ient si Lndignemenl conduits : peu de temps après L'événemeni du ponl d'Arcole, le premier mourul dans un état presque complet d'étisie, el Le second, quelques mois plus tard, s'échappant de son lit au milieu d'un accès de fièvre chaude, Be précipitail pai une fenêtre et se brisai! La tète sur Le pavé.
Je crois devoir donner ici quelques détails sur l'origine de ce qu'on appelle la police de sûreté. Cettepolice est une création qui ne remonte qu'à 1817, et, à ce propos, n'est-il pas étonnant qu'un si grand nombre d'années se soit écoulé sans que l'autorité ait pensé à cette combinaison si simple, de réunir en un seul corps une certaine quantité d'individus, uniquement occupés de poursuivre le crime, de déjouer les ruses des voleurs et d'arrêter les criminels?
Cette police de date encore si récente, doit être entièrement indépendante de la police politique, et sa spécialité doit en quelque sorte la rendre immuable au milieu de tous les bouleversements des révolutions, par cela même qu'elle n'est préposée qu'à la sécurité des habitants et des propriétés.
Dirigée dans cet esprit, personne n'en peut contester l'utilité, ni en révoquer en doute la nécessité, et cependant, il faut le reconnaître, un vernis affreux fut longtemps jeté sur les agents de cette police ; une
répulsion naturelle était le seul sentiment [u'ils inspiraient aux habitants qu'ils avaient mission de protéger.
Quelques mut- sur l'origine de cette police, sur les premiers hommes «pii l'ont composée, sur le premier chef qui l'a dirigée, donneront la raison de ces sentiments.
En 1810, Vidocq étail à la prison de Bicêtre, attendant avec d'autres galériens le départ de la chaîne qui devail le reconduire au bagne d'où il s'étail échappé. Chez ce! homme, qui était doué d'une imagination vive et d'un esprit ardent, La pensée «l'une captivité, d'une séquestration «lui- un bagne, devait être bien douloureuse, et lui, qui déjà plusieurs fois, avait servi de cuisinier dénonciateur] à la police, trouva dans la bassesse de son cœur un moyen, non ili- conquérir sa liberté, mais d'adoucir sa position : il lit offrir à M. Henry, chef de la deuxième division, de servir l'administration dans les prisons en qualité de mouton, c'est-à-dire d'exploiter la confiance de
ses c imarades | r obtenir d'eux l'aveu de leurs
crimes, el en même temps il lui adressa an rapport sur plusieurs forçats évadés ou en rupture de 1mm. qui se trouvaient détenus à Bicêtre sous de faux m un-: enfin, il donna des renseignements tellement précis -m- d'audacieux voleurs qui depuis longtemps exploitaient la capitale, que ceux-ci furenl arrêtés.
A cette époque, ! i police de sûreté n'existai! pas, on pour mieux dire, existait dans des conditions qui li rendaienl presqu'inutile, faute d'éléments d'ho-
mogénéité : les officiers dé paix, entièrement indépendants les ans des autres, exerçaient à leur manière la surveillance municipale et de sûreté dans leur arrondissement respectif, »jt tel voleur qui se trouvait traqué dans un quartier pouvail impunément exercer sa coupable industrie dans un autre.
Les rapports de Vidocq furent examinés, vérifiés, el les renseignements qu'ils renfermaient ayant été trouvé- exact-, M. Henry pensa qu'un tel homme serait précieux comme mouton, et Vidocq fut employé de cette manière à Bicêtre et à la Porce; il reçut à ce titre des gratifications qui variaient suivant l'importance des prises qu'il faisait opérer. M. Henry se décida ensuite à le faire mettre en liberté, mais à la condition qu'il continuerait à servir de dénonciateur et qu'il fournirait chaque mois à la préfecture un nombre de malfaiteurs dont le minimum fut fixé, sous peine pour lui d'être reconduit au bagne de Brest : on lui alloua cent francs d'appointements fixes par mois et une prime pour chaque arrestation qu'il procurait '.
L'une des premier»'- qu'il fit opérer fut celle d'un mégissier chez lequel ii avait reçu asile en sortant de prison, et qu'il accusa, à tort ou à raison, de fabriquer de la fausse monnaie. L»- mégissier, arrêté avec un médecin de ses amis, passa en jugement, et tous deux portèrent leur tète sur l'échafaud, en ré-
1. Tous ces détails m'ont été confirmés par M. Poteau, directeur en chef du premier bureau de la deuxième division.
>ys MKMOIRES DE CANLKR
compense de l'hospitalité qui avail été accordée au pensionné de la préfecture de police.
La perfidie de Vidocq lui avait trop bien réussi pour qu'il restai oisif; La crainte d'un côté, la cupidité de l'autre, lui donnèrent une activité incroyable, et naturellement, pour ne pas rester au-dessous du chiffre fixé pour sa tolérance à Paris, il prit la résolution d'avoir recours à la provocation, et se servit de cet ignoble moyen -ivre la plus criminelle adresse jusqu'au retour des Bourbons : alors le forçat policier jugea qu'il lui serait plus lucratif de se mettre à la dévotion du parti politique qui triomphait.
Le 30 mars 1814, les alliés entrèrent à Paris, et, sous leur puissante protection, des Français appartenant à l'ancienne noblesse, el à la tête desquels se trouvait le marquis deSombreuil, résolurenl de faire abattre de la colonne de la place Vendôme la statue du grand capitaine; mais pour cela il fallait des bras, et celui qui l'ut chargé de les procurer ne pou-
vail en trouver q ;hez ses pareils, c'est-à-dire dans
les rebuts de la société.
Le lendemain 31, vers trois heui es de l'après midi, le forçai Vidocq, armé d'un énorme merlin, monta Bur La colonne, el là, après avoir frappé de toutes - forces sur les tenons assujettissant la statue de Napoléon, il lui attacha une corde autour du cou, puis en lança l'extrémité à Bes acolj tes rassemblés au pied de la colonne. Cette borde de bandits se pendit à la corde et, La tirant avec accompagnement de houi ras, finit, non sans peine, pai faire tomber la statue du
grand homme, aux applaudissements de M. de Maubreuil et des gentilshommes ses associés, qui fais. lient distribuer de For aux ignobles instruments de leur fanatique vengeance '.
Depuis cet exploit, Vidocq ne regarda plus la police de sûreté que comme accessoire, et se livra presque exclusivement à la politique.
Vers 1816, un agent de police nommé Scheltein fomentait des complots dans les cabarets, entre autres chez un marchand de vins faisant le coin de la rue de la Calandre et de la Barillerie et portant pour enseigne : Au sacrifice d'Abraham. Scheltein avait rencontré Pleignier, Tolleron, Carbonneau et autres, tous attachés au souvenir de l'Empereur, par conséquent n'aimant pas les Bourbons. Ce misérable les avait encouragés, en leur disant que l'état de choses ne pouvait durer plus longtemps et que le renversement de la monarchie de 1814 était inévitable.
Vidocq et un certain Rieloky, son acolyte, fréquentaient habituellement le cabaret en question. Scheltein les fit passer pour d'anciens officiers de l'Empire, et avec leur coopération, ne tarda pas à former un complot dans lequel Pleignier, Tolleron et Carbonneau, après avoir joué les rôles les plus compromettants, furent arrêtés, et par suite des nom-
1. Comme témoins de cette scène, je citerai MM. Yvrier, officier de paix, et Bias, inspecteur, qui depuis cette époque ne purent jamais prononcer le nom de Vidocq, ou l'apercevoir, sans éprouver un sentiment d'indignation.
breusea pièces de conviction, telles que proclamations «'i emblèmes, qui furent trouvés chei eux, trois malheureux portèrent Leurs têtes sur L'échafaud, victimes de leur imprudence el des Infâmes mei de Scheltein, Vidocq el Eticloky.
l'.ii 1 s 1 7 . la fermentation politique de 1815 el 1816 s'étanl un peu calmée dans les esprits, ou donna à Vidocq une dizaine d'agents de sa sorte pour faire la chasse aux malfaiteurs, el ce n'est qu'à partir de cette époque qu'il fui réellement chef de la brigade de Bûreté. Bu 1821, elle fut portée au nombre «le vingt-huit hommes par le préfet, M. Delavau, qui mil à La disposition de l'ancien échappé de Breal des fonds secrets dont il n'avait point à rendre compte ou à peu pi s.
Or, qu'étaient-ce que ces vingt-huit hommes appelés à assurer la tranquillité publique el le respecl de la propriété? Qu'était-ce que leur chef, qui, plus que tout au*re, devait posséder au dernier point l'horreur du vol el La plus complète répulsion pour tout ce qui pouvait porter atteinte, en quoi que ce soit, aux biens ou à la \ Le de ses concitoj ena .'
Le chef, nous le connaissons, nous L'avons vu à l'œuvre, el ses agents étaient d'ancJ ms repris <1«' justice, d'anciens forçats, ayant presque tous Bubi des peines infamantes pour des faits semblables â ceux qu'ils étaient maintenant appelés à réprimer.
Que devait-on attendre de tels hommes? Quelle estime pouvait-on avoir pour un service ainsi composé? Devait-on s'étonner de voir l'opinion publique
assimiler au rang des malfaiteurs ceux qui les arrêtaient, et ce dicton que Yidocq, dans son intérêt, s'était plu à accréditer : « Pour pouvoir découvrir les voleurs, il faut l'avoir été soi-même, » était d'autant plus vrai, du moins en apparence, que Yidocq s'attachait à choisir de préférence pour auxiliaires les praticiens qui lui paraissaient les plu- hardis et les plus effronté-.
Un personne] de cette espèce a mis souvent en défaut Le propre -avoir-faire du chef qui se piquait de pouvoir déjouer toutes les rus
Un seul exemple peut faire présumer du reste.
Un inconnu, disant se nommer Jacquin, vient au bureau de Yidocq pour s'offrir comme indicateur.
— Que sais-tu faire? lui dit l'homme de police.
— Dame ! bien des choses! répond l'industriel, je sais d'abord acheter très avantageusement. Essayezmoi.
— Ah ! Eh bien ! prends ces deux pièces de cinq francs, va au marché, et rapporte-moi deux bonnes volailles. Je veux voir comment tu choisiras.
Le nouveau venu promit qu'il serait bientôt de retour.
Au temps fixé, notre homme revient et remet à Yidocq deux poulardes irréprochables, et même aussi les dix francs qu'il avait reçus pour les acheter.
— Fort bien ! dit le maître, mais voyons comment tu as opéré?
— Voici, dit Jacquin : j'ai emprunté la veste blanche, le bonnet et la hotte d'un marmiton de mes
amis. Mi botte étail garnie de paille, j»- l'ai chai de pierres que j'ai couvertes, j'ai acheté pour si* sous de légumes que j'ai placés en dessus; j'ai rail plus loin la cour, en galant cuisinier, à une marchande de poulets, j'ai fait prix avec elle pour mes deux volailles, puis je l'ai payée.
M.i hotte était lourde, je l'avais sur le dos. Pour y mettre deux volailles, on ne se décharge pas, J'ai donc prié la petite mère de poser elle-même sa marchandise dans mon pardessus d'osier. On s'aide entre cuisinier <•! vendeuse de chapons. .!<■ lui faisais I comme il convienl «le faire an beau sexe, et je m'étais baissé. Pendant qu'elle plaçait mesdeux poulets, elle avait les deux bras occupé- au-dessus de ma tête, el mes main- travaillaient dans sa grande poche de devant. — G'esl tout de même une drôle d'habitude qu'elles ont comme cela d'encaisser la recette sur leur abdomen. J'ai fouillé Là délicatement et j'j ai repris, sans la chatouiller, mes deux pièces de cinq balles avec une trentaine de francs en monnaie que voici.
— Travailles in Bouvenl comme cela? «lit Vidocq.
— On fait ce qu'on peut, dit l'autre.
— Modeste el pas maladroit I C'est bien, je te donnerai de L'emploi à compter de demain. Va-t-en, et m- te laisse pas pincer d'ici-là. — A propos ! combien as-tn fa il <le prison ?
— De la prison? Ah! mais aon, je ne peux pas dire que je sors d'en pr< adre. .1'- n'en ai jamais pris. Autre chose, je ne «li- pas.
Vidocq l'avait congédié.
Pendant que Jacquin lui indiquait comment il avait joué le tour à la marchande, il ne s'était pas fait faute de démonstrations et de mouvements. Il s'était baissé, il avait fléchi un genou pour l'intelligence de la scène; il avait, sans manquer de déférence, touché plusieurs fois son examinateur, qui posait en homme considérable; mais il avait mis les gestes à profit, car il avait habilement enlevé à Vidocq une fort belle montre d'or et de volumineux accessoires sans que celui-ci s'en aperçût.
Jacquin, en tant qu'il eût donné son vrai nom, ce qui n'est pas probable ne s'avisa point de reparaître.
Vidocq, dont la vanité et la colère étaient surexcitées au-delà de toute expression, mit tout en œuvre pour découvrir l'adroit voleur, mais on ne retrouva jamais ni la montre ni Jacquin, et bien des années après le fait, aucun agent ou indicateur n'aurait osé prononcer devant Vidocq le nom de Jacquin.
En 1827, Vidocq cessa d'être chef de la brigade de sûreté et se retira possesseur d'une fortune qui n'avait pas pour origine les économies qu'il avait pu faire sur ses appointements. Prévoyant bien que tôt ou tard l'administration répugnerait à le conserver, Vidocq avait, vers 1826, fondé à Saint-Mandé une fabrique de papier, et une fois révoqué, il prit personnellement la direction de son établissement; mais, avec une étiquette comme la sienne, il lui était difficile de s'assurer d'honorables relations commer-
MÉMOIRES DE CAHLBH
ciales. Aussi, ne pouvant parvenir à prospérer dans son industrie, il abandonna La fabricati m du papier et paru! vivre dans L'inaction jusqu'au cemmencemenl de 1832, époque où Les troubles politiques désolaient la capitale. Il trouva alors moyen de l'aire Ira la pensée «lu préfel que ses services pouvaient encore être nécessaires et il obtint L'autorisation de Caire, d'une manière occulte, de La police de sûreté. a t effet, il créa rue Pavée une espèce de bureau, «•t s'adjoignit pour auxiliaires quelques individus tarés el bien dignes d'un tel patron. IV'' fois installé, L'ancien forçat n'eût plus qu'une idée fixe : celle de reconquérir La place de chef de La brigade de sûreté, mais pour cela il lui fallait un c<ui|> d'éclat. Il jets Les yeux sur l'un de ses nouveaux acolytes nomméL***, .-t lui lit entrevoir la perspective •!<■ devenir son alter ego -'il- parvenaient ensemble à machiner une affaire dont il- paraîtraient avoir débrouillé victorieusement to • Les fils. Il- B'arrétèrent à la combinaison suivante :
L*** avait été cuisinier chez un sieur Schmidt, restaurateur à la barrière de Fontainebleau; il en connaissait loul L'intérieur et toutes Les babitudes. Vldocq décida donc qu'on y ferait commettre un vol. L**,: B'aboucha avec plusieurs repris de justice, Les nommés Séguin, Lenoir, Desplantes, Gloquemin et Salomon, et sous le prétexte qu'il ne pouvait luimème paraître dans la maison <»u il était connu, 'I Leur donna toutes Les indications nécessaires pour perpétrer un vol dans La chambre à coucher de
ancien patron, qui y renfermait, disait-il. son argenterie, ses billets de banque, et qui s'absentait de chez lui tous les matins pour aller à la halle faire ses provisions. Le 2 mars 1832, lorsque tout futbien convenu pour opérer la soustraction, L*** vint en rendre compte à Vidocq; celui-ci se rendit aussitôt près du maire de Gentilly, et lui déclara qu'il venait d'être informé que le lendemain, à sept heures du matin, des malfaiteurs viendraient commettre un vol à l'aide d'effraction dans la chambre du restaurateur Schmidt, et qu'en prenant des mesures il serait facile d'arrêter les coupables en flagrant délit. Le maire s'empressa de faire placer à l'avance des gendarmes dans une pièce attenante à la chambre à coucher de Schmidt ; à l'heure indiquée par Vidocq, les voleurs dénommés plus haut se présentèrent au restaurant, montèrent au premier étage dans la salle publique où donnait la porte de la chambre en question, et se firent servir du vin. Lorsque le garçon de salle fut descendu, Séguin ouvrit à l'aide d'effraction la porte de la chambre et s'empara de l'argenterie ; mais à ce moment les gendarmes apparurent et arrêtèrent les délinquants, qui furent conduits à la préfecture.
En présence d'une telle capture, qui paraissait être due à l'habile vigilance de Tidocq, et accuser en même temps l'infériorité relative de son successeur en exercice, l'autorité, aveuglée, crut devoir peu après réintégrer Tidocq dans ses anciennes fonctions de chef de la brigade de sûreté.
L'affaire des cinq voleurs suivit son cours; ils comparurent Buccessivemenl devant un juge d'instruction, auquel l'un d'eux Huit par déclarer que le vol n'avait été commis qu'à L'instigation 'lu uommé 1/". qui leur avait fourni t<>u- les indices ii-'<-'~~.ii !■-■- pour arriver à sa perpétration. Cette assertion ayant été confirmée par les autres complices, le juge d'instruction lança un mandai < r .- 1 r i j < • ner contre L'individu signalé. Mai- cela ne faisait pas le compte de Vidocq, qui craignait que Bon agent ne lut forcé de faire des aveux : aussi se gardat-il bien de mettre I.'** en état d'arrestation. Il fit effrontément un rapport annonçant quele nommé 1/" étail introuvable. Quatre mois s'étaient écoulés depuis la date du mandat, lorsque le juge d'instruction reçut secrètement avis que L*** n'avait point disparu de la capitale, et que Vidocq l'avait incorporé dans sa brigade sous le nom d'Auguste, substitué a son véritable nom. Un nouvel ordre du juge vint alors forcer le chef de la brigade de sûreté à livrer malgré lui son agent.
Le 30 septembre suivant, la cour d'assises condamnait Les cinq voleurs aux travaux forcés. I."*. convaincu d'avoir excité au vol se- coaccusés, <n leur donnant toutes !«■- indications pour le commettre, lut condamné à deux ans «le prison.
Vidocq ''tait persuadé que la société entière approuvait sans réplique l'argument qu'il a émis dans ses mémoires, et que je rappellerai ici :
(« ...D'ailleurs, dit-il, en matière de vol, je ue
« pense pas qu'il y ait de provocation possible. Un « homme est honnête ou il ne Test pas : s'il est « honnête, aucune considération ne sera assez puis- « santé pour le déterminer à commettre un crime ; i s'il ne l'est pas, il ne lui manque que l'occa- « sion, et n'est-il pas évident qu'elle s'offrira tût ou « tard.
Quelle morale! quelle logique! quel stoïcien que cet homme ! et comme il prouve bien que si lui, Yidocq, a été au bagne, ce n'est ni reflet des mauvaises fréquentations, ni le résultat de circonstances fortuite-, de uécessités impérieuses, mais bien parce que son àme était gangrenée !
Depuis la rentrée de Vidocq à la police, la justice voyait avec peine que les accusés traduits à sa barre récriminaient contre le témoignage des agents de la brigade de sûreté; -ces récriminations produisaient le plus mauvais effet sur le nombreux public qui assistait à l'audience. En effet, la déposition des agents appelés comme témoins était souvent interrompue par les accusés, qui reprochaient à ceux-là d'être leurs anciens compagnons de bagne ou même d'avoir été complices ou provocateurs dans le vol pour lequel ils étaient appelés en témoignage. Ces débats étaient pénibles pour les magistrats chargés d'appliquer la loi et un sujet de scandale pour le jury et l'auditoire.
Malgré ces résultats et les réclamations qui en étaient la conséquence, cet état de choses n'en continuait pas moins, lorsqu'une circonstance étrangère
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msidérations vint mettre an terme à ce système de police généralement réprouvé.
La révolution de is.'in avait consacré la liberté de la presse, aussi les journaux en usaient Largement, à ce point qu'en is:;j certain petit journal, qui faisait paraître des caricatures, mettait Bouvent <in parallèle la figure de Vidocq avec celle d'un baut personne
Offensé de ces Indignes comparaisons, dont La position officielle <le rex-forçat était Le prétexte, le ministre <!»• L'intérieur donna ordre au préfet de police de dissoudre La brigade de sûreté et de la recomposer sur une base entièrement nouvelle, de telle sorte qu'on n'eût plus rien à reprocher aux agents qui en feraient désormais partie.
Tu arrêté préfectoral en date du 15 novembre 1832 dissolvait la brigade de sûreté, et un deuxième arrêté, de même date, prescrivait la recomposition de service sur une autre base : L'article ;> portait qu'aucune personne ayant subi une condamnation, même la plus minime, oe pourrait faire partie de ce rice qui, au Ier janvier suivant, devait avoir seu bureaux à la préfecture de police.
Jusqu'alors, la brigade, «ai pour dire comme certains journaux de L'époque, La bande de Vidocq avait pour quartier général une noire, vieille, basse et sale maison de la petite rue Sainte-Anne; cette maison ressemblait plutôt à un bouge, asile de voleurs, qu'à des bureaux de police. Aussi, pour éviter tout ce qui pouvait rappeler le souvenir du forçat policier,
Le préfet voulut qu'en attendant L'époque à laquelle le nouveau service entrerait en possession de ses
bureaux à la préfecture, on louât, pour lui servir momentanément d'asile, une maison sise rue de Jérusalem, 5. M. Allard fut nommé chef de ce service et moi inspecteur principal ; on me chargea de recruter des agents parmi les sergents de ville ainsi que parmi des personnes étrangères à l'administration.
Cette mesure était salutaire ; mais en même temps il y avait un fâcheux résultat à craindre ; les agents de Vidoeq. se trouvant tout à coup dépourvus de moyens d'existence, pouvaient revenir à leur premier genre de vie. c'est-à-dire au vol, et il fallait à tout prix empêcher ces hommes à demi-convertis de retourner au crime : il fut donc décidé qu'on Les conserverait à titre d'indicateurs, qu'ils auraient une chambre en ville pour se réunir, et qu'en sus d'une haute paye de cinquante francs par mois, on leur donnerait une prime par chaque arrestation qu'ils feraient opérer.
Quatorze seulement acceptèrent cet arrangement.
Dans cette nouvelle organisation, la police de sûreté conservait le même nombre d'employés que la brigade de Vidoeq, savoir : 1 chef, \ inspecteur principal, 4 brigadiers, 21 inspecteurs, dont un faisant les fonctions de garçon de bureau, et 1 commis aux écritures. Total 31.