LES VOLEURS PAR CATÉGORIES, LES AUXILIAIRES, LA POLICE DE SÛRETÉ
Il est malheurement trop évident qu'il existe dans les bas-fonds de La population de La capitale un monde de misérables qui vivent constamment en dehors des lui-, qui n'ont pour règles que leurs instincts pervers, pour moyens d'existence que le vol el l'asi:ii : au— i la prison ou L'échafaud sont leur Inévitable fin ! D'affreux repaires servent de théâtre à Leurs débauches, à leurs orgies : ils se Livrenl dans ces bouges à des excentricités que la plume se refuse à décrire. Ces malheureux parlenl un Langag part qui s'apprend dans les prisons, dans les bagnes. Perpétuellement en guerre avec La société, bien que très dégradés ne jouent pas tous le même rôle, ils tendent toujours au même but : Le vol '
Quoique les journaux judicaires aient fait connaître Les moyens mis en oeuvre par les malfaiteurs de La capitale pour arriver à In perpétration de certains genres de vol, el que la Physiologie des voleurs, pu-
bliée en 1837, ait aussi traité ce sujet, mais dune manière sommaire, je n'en ai pas moins cru, vu Finsaffisanee de ces renseignements, devoir consacrer un chapitre au monde des voleurs.
J<- vais donc jeter un coup d'œil sur les différents --■nies de vol, énumérer aussi brièvement que possible les moyens employés par les voleurs, assigner à chacun un rang, un ordre, une catégorie, et cela d'après les caractères ûiêmes <lu forfait ou du délit; établir enfin en termes clairs une sorti' de dictionnaire, une manière de vade mecurn dont l'utilité sera incontestable, puisqu'il réunira le double avantage de grouper tous les genres de vol, et de prévenir les honnêtes gens contre les tentatives des fripons.
Pour compléter le tableau, j'ajouterai quelques mots sur les tapis francs, sur les habitudes de ces sortes de repaires, et sur les garnis dits à voleurs ; il est juste, lorsqu'on veut chasser une bète fauve, de savoir où se trouve sa tanière.
11 existe à Paris douze catégories de voleurs ; la première se compose de la haute pègre, c'est-à-dire le nec plus ultra du genre : le vol en bottes vernies et en gants jaunes. Le voleur de la haute pègre est un homme jeune, élégant, distingué ; vous ne le rencontrerez jamais qu'en coupé ou en tilbury. Au théâtre, il lui faut de.- avant-scènes ou des premières loges, et il dine au Café anglais. Parlez-lui, sa conversation vous charmera ; il sera tour à tour sentimental ou léger, sérieux ou plaisant, savant ou futile, selon votre caractère, mais toujours agréable, spiiï-
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tuel el distingué. Quel que ><>it l'endroit ou il se trouve, quelle -in-' boU La position dei personnel qu'il approche, quelque élevée que soi! la société dans laquelle il est, il saif tenir sa place avec dignité, élégance el bon goût. Aussi professe-tri] Le plus profond mépris pour tous ces petits voleurs qui, dit-il, manquant complètement d'instruction et de génie, aonl obligés, dans leur stupidité, de demander à la i >rce brutale ou à une adresse mercenaire des moyens de réussite que l'esprit seul devrai! ample* menl fournir.
Les voleurs de celte catégorie sont peu nombreux : je n'en ai jamais connu qu'une vingtaine. Du reste] le voleur de la haute pèyre demeure dans ses meubles et non a L'hôtel garni, où il serait en quelque lorte sous les yeux de la police. Son appartement est ûtué rue de la Paix ou rue de Rivoli, et le cerbère de la maison nr manque pas, en parlant <lr lui. dite désigner comme la crème de ses locataires. Gela se comprend, il es! généreux.
Deux "ii trois Cois par an, toul an plus, le voleur delà hauii pègre travaille, c'est-à-dire vole: mais expéditions sont toujours fructueuses, car il ne marche pas au hasard el il ne s'attaque qu'aux bon* tiques de joailliers, bijoutiers, changeurs, qu'aux études de notaires, d'avoués, aux appartements de personnes riches. D'un»' patience à toute épreuve, d'une persévérance qui serait digne d'éloge si elle t'appliquait au bien, il rail ans affaire pendant des mois entiers; il couve, étudie, mûrit son plan d'exé
cution, puis s attache à la personne qu'il veut dévaliser. Il ne la quitte pas plus que son ombre, épie ses démarches, remarque ses habitudes, et ce n'es! que lorsqu'il est sûr d'être seul et de pouvoir commettre son vol avec sécurité et succès qu'il se décide à le tenter.
On comprend facilement qu'avec de telles précautions avant, pendant et après le vol, les Labitte, les Pernet. les Marck, les Lécuver, les Lesueor, les Liéquens, les Mil lard, les Lambel, etc.. aient pu, avant d'aller expier leurs forfaits au bagne, mener pendant plusieurs années la vie de jeune gens de famille élégants et fastueux. Un seul a pu échapper au châtiment, c'est Piednoir. Condamné deux fois par contumace à vingt ans de travaux forcés, 1° dans l'affaire Lesage et Soufflard, et 2° dans l'affaire de la bande dite des habits noirs, le 16 janvier 1845, il parvint constamment à déjouer les recherches de la police ; mais ce fait est exceptionnel.
La deuxième catégorie est formée par les fourhneurs, plus connus sous la qualification de voleurs à la tire : ce sont les successeurs des anciens tirelaines. Le tireur exerce son industrie aux théâtres, dans les églises, aux concerts, aux bals, sur la voie publique, partout enfin où il y a réunion. Il est mis avec recherche pour inspirer confiance aux personnes qu'il approche ; il ne porte jamais ni canne, ni parapluie, ni gants ; ces objets l'embarrassent pour travailler (voler). En revanche, il est toujours pourvu d'une petite et forte paire de ciseaux qu'il appelle
faucheurs, et qui lui sert à couper Les chaînes d'or qu'il ne peul enlever d'une autre manière. Lorsqu'il' veut soustraire une montre ou une bourse placée dans La poche d'un gilet, il y plonge avee dextérité les deux premiers doigts de l'une ou de L'autre main, suivant La position où il se trouve et en retire prestemenl L'objet de 5a convoitise; c'esl ce qu'il appelle voler à la fourchette. Mais, crainte de surprise, il a presque toujours un complice à sa portée. Si
quelquefois il est Beul dan- i foule, il met ses
mains derrière Le dos, et, se plaçant ainsi devant une personne qu'il a l'air de ne pas vouloir précéder, il trouve encore de cette façon le moyen d'exercer.
Les plus habiles et les plus audacieux fourlineurs se livrent au vol dit à la rencontre : mais, pour ce genre de soustraction, il faut être deux, Le premier s-- promène Bur Les boulevards, dans la pue de la 1\ i\ ou tout autre Lieu fréquenté par Les gens riches; le second suit de très près son camarade qui, lorsqu'il a remarqué un passant porteur d'une chaîne en or pendant à la poche d'un gilet, se dirige de manière ;i venir Be jeter contre cette personne en tournant la tète, pour, faire penser qu'il ne l'avait point aperçue, et il profite alors de la commotion produit.' pour enlever adroitement montre, chaîne ou portemonnaie. Son compère qui se trouve près de lui, reçoit à L'instant même L'objet soustrait el disparaît aussitôt. Le voleur se confond en excuses sui maladresse, et tout est dit. Mais si la victime B'aperçoit qu'elle est volée et qu'elle accuse Le tireur d'être
l'auteur du larcin, ce dernier proteste de son innocence et demande à être fouillé à l'instant même. Si l'on obtempère à sa demande, comme on ne trouve rien sur lui, il daigne accepter les excuses du plaignant et s'éloigne ensuite avec dignité.,, pour aller plus loin rejoindre son compère.
Le plus fin, le plus rusé, le plus adroit de tous les fourh'neurs, était Mimi Preuil, surnommé le roi des tireurs ; la nature l'avait gratifié de doigts d'une longueur démesurée.
Il existe une autre classe de tireurs plus modestes (pion appelle tiraillons. Vêtus très mesquinement, souvent même en blouse, ils se bornent à fouiller dans les poebes des habits et des paletots, et exploitent ordinairement les curieux qu'un événement fortuit rassemble dans les rues ou qui forment cercle autour des chanteurs ou des saltimbanques.
De 1833 à 1852, j'ai connu 140 voleurs de cette catégorie.
A partir de 1828, époque de la création des omnibus, beaucoup de femmes se sont livrées au vol à la tire dans ces véhicules. Voici leur manière de travailler : la tireuse monte dans la voiture à la station, se place à une stalle du milieu, de manière à pouvoir observer toutes les dames qui montent dans l'omnibus. Lorsqu'on paye les places, la tireuse examine avec attention quelle est la dame qui a un portemonnaie bien garni et dans quelle poche il a été replacé; puis, Lorsque les voyageurs descendent, elle change de stalle, si besoin est, pour se placer à côté
de la personne qu'elle veut dévaliser; et, Baississant un moment opportun, elle glisse subtilemenl sa main avec tant de Légèreté et d'adresse dans la poche de sa voisine, qu'en une seconde le tour est fait. Aussitôt la soustraction commise, la tireuse descend de voiture et s'esquive au plus vite. La plus adroite et la plus hardie de ces voleuses était la dernière des sa Biles du vieux juifN***, doni j»- parlerai plus loin à l'occasion des voleurs israélites. Elle était toujours vêtue avec élégance, portant des diamant- aux doigts et aux oreilles, diamants qu'elle avait volés chez les bijoutiers; elle s'exprimait avec une grande facilité. Enfin si Preuil était le roi des tireurs, elle étail la reine des voleuses à la tire.
La troisième catégorie est composée des charriants , dont le type est devenu si populaire. Pour ces industriels, il existe deux manières d'opérer : la première prend le nom de vol à l'américaine. Pour jouer cette comédie dont le dénoûment doit être le dépooillément de la victime, <l«'u\ compères Bont de rigueur : l'un qui fait l' Américain, l'autre que sert de leveitr ou de jardinier, ainsi qu'on l'appelait autrefois. Lorsque ce dernier a aperça un garçon de caisse, an provincial, un domestique, ou tout autre individu à ligure bonasse qu'il soupçonne nanti de quelque somme d'argent, il le lève, c'est-à-dire L'accoste sous an prétexte quelconque, lie conversation avec lui, marche quelque temps à Bes côtés -an- affectation aucune, et bientôt les voilà tous deux qui cheminent ensemble comme de vieilles connaissances. Tout à coup, un
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individu les accoste : c'est l'Américain, c'est-à-dire le deuxième voleur. Invariablement vêtu de noir de la tête aux pieds, porteur de favoris fabuleux ou d'un épais collier, cravaté haut, l'air guindé, les doigts chargés de bagues, tandis qu'à son gilet se heurtent sans goût, mais en profusion, chaînes et breloques, il s'adresse au leveur et, dans un langage presque inintelligible, il demande où se trouve l'un des monuments publics, mais toujours l'un des plus éloignés du quartier où la rencontre a lieu. On le lui explique tant bien que mal ; alors il s'écrie :
— Aôl hôcoup louin ! /. . .
Et ses deux interlocuteur de lui rire au nez en s'efforçant de lui enseigner le chemin.
— Si va volez conduire moâ, ce petit pièce pour vôf et il montre une pièce de vingt francs. On n'a garde de manquer une pareille aubaine, on accepte la proposition, et voilà nos trois individus qui partent pour visiter « le miousée des petites bêtes » ou le lac du bois de Boulogne. La route est longue ; pendant le premier quart d'heure, on examine l'étranger de la tête aux pieds ; mais, comme après tout on ne peut passer sa vie à examiner un homme, on finit par causer. L'Américain parle de son pays, de ses propriétés, de ses vaisseaux, ^ar il se donne comme armateur à New- York ou à Philadelphie ; il a soin de montrer de temps en temps le plus profond mépris pour l'or, et finit par dire qu'il donnerait volontiers une petite pièce comme celle-là, (il montre un napoléon de vingt francs), pcmr trois grosses pièces comme
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celle-ci, et il sort de bs poche une pièce d francs en argent. L'offre est tentante, les deux conducteurs se consultent quelques instants, e( bientôt, L'affaire étant conclue, on entre dans le cabine! d'un marchand de vin pour pouvoir procéder facilement à L'échange des pièces. Mais alors le compère prend un air de méfiance, demande à faire vérifier l'or de L'Américain pour savoir si on ne Le trompe pas, — C'est trop juste, répond celui-ci, voici deux trois, cinq < - « - ii t — francs (plus ou moins . allez chez un changeur et vérifiez. Le pigeon qu'on doit plumer sort avec le Leveur, et bientôt tous deux reviennent enchantés; l'épreuve a été des j •! us satisfaisantes, et il- sont maintenant sûrs d'un beau bénéfice.
— Changeons, s'écrient-ils en entrant dans le cabinet du marchand de vin.
— A" yès ! vô avez été tôcher L'or de à. je volai
faire tôcher L'argent a vô.
— C'est trop juste, reprend le compère, monsieur a parfaitement raison! Pendant ce colloque, l'Américain a retiré ostensiblement 'I.- -a poche un sac a garniture d'acier, fermée clé et dans lequel se trouvent cinq "u -i\ rouleaux ayant exactement la forme et la tournure de rouleaux 'I.- mille francs en pi
de vingt trou- : il ouvre le sac, y prend un rouleau dont il défait l'un des bouts et en retire trois ou quatre pièces de vingt Iran.'- qu'il met dan- sa poche, puis referme Le sac <■! ôte la clef.
— Vous allez, reprend Le compère, Laissera monsieur votre sac dans Lequel, autant que j'ai cru voir, Lly
a six ou huit mille francs, et nous allons aller ensemble faire vérifier l'argent de mon ami.
L'imbécile, comptant sur le nantissement qu'on lui laisse, lâche ses pièces de cent sous, et les deux fripons sortent.
Pendant qu'ils s'esquivent lestement, le niai- attend, s'impatiente et se morfond; une demi-heure, trois quarts d'heure, une heure se passent, personne ne vient, L'inquiétude le prend ; vingt fois il a soulevé le sac de l'Américain, et vingt fois le poids des rouleaux l'a rassuré ; cependant un moment arrive où il n'y tient plus ; il s'informe auprès du garçon, du patron, si l'on a revu les deux messieurs qui étaient avec lui, mais personne ne sait ce qu'ils sont devenus. Alors une idée lui vient : il force la serrure du sac, s'empare des rouleaux, les développe et trouve... des lingots de plomb artistement fondus. Les quelques pièces d'or que l'Américain avait retirées de l'un de ces rouleaux étaient les seules qui fussent dans le sac et n'y avaient été mises que pour inspirer confiance.
Quelquefois la vérité ne se fait jour que le lendemain : le jobard, admettant la possibilité d'un accident quelconque, donne son adresse au marchand de vin, dans le cas où on viendrait le demander, et n'ouvre le sac que lorsque l'impatience le dévore. D'autres fois, le pigeon, resté seul, s'abondonne à quelques velléités de gain illicite : il a livré quinze cents francs en pièces de cinq francs, mais on lui laisse entre les mains une valeur quadruple, pourquoi ne
profiterait-i] pas «le L'occasion, n'élani connu tiî <l. L'Américain ni de son obiigeanl interprète; <-t ma foi, La tentation étanl trop forte, il disparait Le résultat nVn esl pas moins Le même : o'esl toujours lui Le volé !
Ladeuxième manièj e esl ce qu'on appelle le vol au pot : les éléments sont identiques, avec cette variante toutefois, que Les compères sont an nombre de trois, Les préliminaires sonl Les mêmes : lorsque la cen* naissance est faite, la conversation engagée, et qu'on se dirige vers L'endroit désigné par L'Américain, celui-ci manifeste L'mtention d'aller dans im maison de femmes et propose de payer pour tous : le leveur accepte avec empressement et parvient quand même à vaincre les scrupules, si scrupules il y a, du pauvre diable que Ton veut dévaii»
On se dirige alors vers une maison die tolérance située hors barrière, <■! quand on est but Le chemin de ronde dans un endroit écarté, L'Américain s'arrête èout à coup, se frappe Le firent «•! s'écrie dans -"ii jargon :
Mais ces femmes que nous allons voir chercherons! peut-être a nous voler, cela s'est déjà vu: moi jvais faire un trou en terre, \ déposer mon or avec ce quo j'ai de pin- précieux : \>' reprendrai le tout en repassant, c'est plus prudent. » !><■ compère approuve l'idée, qu'il déclare fort ingénieuse : «-t. i oui eu se hâtant de déposer dans Le trou que L' American rtenl de creuser ce qu'il penl avoir en argent ne en l.ij<»u\. il ne manque pas de raconter une histoire Inventée à plaisir, dans laquelle il «lit avoir été de-
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pouillé de sa montre et de son argent dans une maison de prostitution, sans s'en apercevoir et s savoir par qui il a été volé. Le pauvre niais qui les accompagne regarde toute cette jonglerie avec ébahissement, puis il ne tarde pas à faire comme eux, car le leveur ne cesse de lui répéter : Vous devez être sans crainte, puisque monsieur dépose dix fois plus que nous deux ; d'ailleurs nous ne nous quitterons pas d'un instant, dune il n'y pas de danger, o Le trou rempli, on recouvre le tout de terre, puis on s'en va. Mais, à peine a-t-on fait quelques cents pas, l'Américain manifeste la crainte que quelqu'un, les ayant vu enfouir leurs bijoux, n'aille les déterrer; le compère combat cette idée, le pigeon s'alarme ; dix minutes se passent à discuter le pour et le contre, et l'on arrive ainsi aux boulevards extérieurs. Le compère, qui tient à son idée, ne veut pas retourner avant d'être allé dans une maison de femmes. Le badaud, complètement gagné par les inquiétudes de l'Américain, insiste, et, pour tout arranger, il est convenu que le jobard ira seul déterrer le pot, pendant que l'Américain et scn compère l'attendront chez le marchand de vin devant lequel on est arrêté. Le premier court à toutes jambes vers le dépôt, tandis que Les deux fripons disparaissent au plus vite. Qu'est-il arrivé? C'est qu'un troisième compère, qui n'avait pas encore paru, et qui depuis la rencontre a suivi habilement à distance nos trois individus, a été enlever le dépôt confié à la terre aussitôt que les propriétaires ont eu le dos tourné : et lorsque le nigaud
-JTJ MKMOIRES DE CANLER
arrive à l'endroit où Ba montre et son argent «'(aient déposés, il a la triste surprise de voir que lea oiseaux sont envolés. Quand à ses doux compagnons de mute, il est inutile de dire qu'il ne les retrouve plus.
Cinq charrîeurs, nommés Ballot, Mallard, Colin, Bohy el Ourback, plus rasés et plus intelligents que leurs camarades, imaginèrent, pour plus de sécurité, d'intervertir Les rôles, de manière que le voleur devînt le volé et le volé le voleur. Ce nouveau genre de vol lut appelé le 28. Voici en quoi il consistait : on jouait aux cartes, et le premier des adversaires qui avait ^8 points en mains gagnait. Ceci était fort innocent, mais voici où existait le méfait, cl pour rendre mon raisonnement plus sensible, je vais citer un exemple :
Un jour, l'agent dit le Petit-Pompier et deux de ses collègues aperçurent Balot, Mallard et Collin, stationnant place de la Concorde. Ce fait, quoique très-naturel en lui-même, leur donna cependant l'éveil. H- se mirent en observation, et quelques minutes s'étaient à peine écoulées, qu'ils virent un homme, grand, robuste, au teint halé aux mains calleuses, traverser la place. Cet homme, dont les manière- embarrassées, L'habit-veste trop petit, un énorme chapeau, dénotaient assez L'origine provinciale, fut bientôt accosté par Mallard, qui, en l'apercevant, avait rapidement jeté ;i ses camarades ces simples mots : Voilà noire homme ! La conversation s'engagea, et quelques instants après il- al-
laient, compère et compagnon, visiter l'église des Invalides.
En sortant de cette église, ils se trouvèrent en ace de Balot, l'Américain de la bande, qui, l'inévitable pièce de vingt francs à la main, les pria dans un baragouin inintelligible de le conduire au restaurant du Grand-Balcon, à la barrière de l'Ecole, leur offrant, s'ils voulaient avoir cette complaisance, de leur donner une pièce de vingt francs en dédommagement de leur peine.
— Bonne affaire ! dit tout bas Mallard au provincial, nommé Jafflé ; nous n'aurons pas perdu notre journée, nous partagerons la récompense.
Et les voilà tous trois en route pour la destination demandée, Colin les suivant à distance en faisant le guet.
On arrive au Grand-Balcon. L'Américain, en galant homme, non-seulement remet les vingt francs promis, qui sont immédiatement partagés, mais encore offre à boire, et l'on monte dans un cabinet où bientôt plusieurs bouteilles de vin son absorbées. Lorsque le vin eut un peu échauffé la tète du provincial, l'Américain proposa à son complice de faire une partie de 28. « Avec plaisir ! répond celui-ci, » et la partie s'engage pendant que les bouteilles se succèdent.
L'Américain joua, il perdit : bientôt une cinquantaine de francs passent de sa poche dans celle de son complice ; et le premier, jetant les cartes sur la table, déclare avec une teinte de mauvaise humeur
M | MEMOIRES DE CAXLER
qu'il ne voulait pins jouer avec son adversaii e pa qu'il avait trop de chance.
— ('•■•pondant, ajnuta-t-il, si monsieur veul l'aire une partie, je suis disposé à perdre encore anc ceataine de francs, mais pas plus.
— Merci, répondit Jafflé, je ue jour jamais.
— Bôtal reprend tout bas Mallard, vous voyez bien que cet homme-là ne sait pas jouer : jouez donc; d'ailleurs la veine est bonne, il faut en profiter, el que risquez-vous? Je me mets de moitié dans votre jeu ; vous ne pouvez pas perdre.
Pressé par son perfide associé, tenté par te démon de la convoitise qui faisait luire à ses yeux éblouis l'or du faux Américain, Jafflé se décida à jouer, gagna tout d'abord quelques pièces de vingt lianes, puis ensuite, et en moins d'une demi-heure, perdit aon-seulement L'argent qu'il avait gagné, mai- encore l'argenl de Mallard et t ro i - cents francs qu'il avait dans sa poche II se dépita, jura contre la fortune, qui, après lui avoir été favorable, lui devenait contraire.
À ce moment commença la mise en œuvre du moyen particulier inventé par dos voleurs. Tandis que l'Américain engouffrai! dan- une large poche l'argent qu'il venait d'extorquer à son partenaire, Mallard attirail celui-ci dan- l'embrasure d'une croisée el lui glissait dans la main un rouleau de soiis en lui disant: « Proposez à ce monsieur de jouer cent francs; ces étrangers sonl tellement bêtes, que celui-ci ne saper i i pas que ce sont des sous, et, comme la chanc»
ne peut manquer de tourner, nous rattraperons tout ce que nous avons perdu.
Jafflé refusa d'abord, mais Mallard fut si pressant qu'il revint à la table et dit à son heureux adversaire :
— Eh bien {puisque vous avez tant de chance, nous allons v<»ir ~i elle va continuer, je joue cent francs.
— A" ! bôcoup I
— Non, non, c'est à prendre ou à laisser!
— Au ! je jôais !...
"Mai-, oh malheur! Y Américain, ou pour mieux dire, Balot, gagne encore ; puis il met dan- ?;\ poche avec un flegme imperturbable le rouleau sans même l'ouvrir, et s'en va a la fenêtre comme pour respirer l'air.
— Sauvons-nous, dit Maillard a l'oreille de sa dupe, sauvuns-nous pendant qu'il ne fait pas attention a vous, ear s'il s'aperçoit que vous l'avez volé, il est capable de nous faire arrêter et flanquer en prison; au surplus, faites comme vous voudrez, quant à moi je file... Mai- déjà le provincial est sur ses pas, ils descendent au plus vite l'escalier, et les voilà tirant précipitamment l'un à droite et l'autre à gauche.
Les agents, qui de loin surveillaient tous ces mouvements, arrêtèrent facilement Collin, Mallard et Balot ; mais ce fut bien une autre histoire quand ils voulurent s'emparer de Jafflé pour constater le vol : le joueur malheureux avait pris le chemin des champs et fuyait à toutes jambes. L'agent le Petit- Pompier se mit à sa poursuite en lui criant :
MÉMOIRES DE CANLBR
— Arrêtez-vous! vous ave/ été volél vous n'avez rien .1 craindre ! arrêtez-vous !
Mais notre homme, le cerveau troublé par le vin et la Bèvre du jeu, la conscience bourrelée par la mauvaise foi qu'il reconnaissait avoir apportée à la dernière p trtie, retournait le sena de cette phrase et fuyait de plua belle. Néanmoins, l'agent, bon coureur, Qnil par l<' rejoindre. Alors I" malheureux .1 :],■ se jeta à ses genoux «mi le conjurant par toul ce qu'il avait de plua «-lier de le laisser partir. J< sais bien que je Buis an misérable, disait-il, j'ai une femme, des enfants; je vous en prie, ne m<- déshonorez pas, je rembourserai à ce bon monsieur quatre que je lui ai volé, mais laissez-moi partir '
Ce n'était pas le compte de l'agent qui, toul en cherchant à le dissuader, l'amena à mon cabinet où il recommença .1 se lamenter et à pleurer. Vainement je cherchais à lui faire comprendre que loin d'être le voleur, il était le volé : ce pauvre diable était encomme un vrai Breton. Aussi, voyant que je n'en pouvais rien tirer, je l<- Bs mettre au dépôt à la pis- Le Lendemain, je me le Bs amener de nouveau; l,i unit avait probablement porté conseil, car il était plus cal me; toutefois j'eus toutes les peines du monde ,1 lui faire comprendre que, dans cette affaire, il i, .is.iii été que la victime de deux fripons.
Bi( m des personnes auront peine à croire <|u'il puisse se trouver des gens assez bornés, j'allais presque dire assez stupides, pour se laisser dupei par d'aussi grossiers manèges, el pourtant L'expé-
rience, les condamnations que prononcent souvent les tribunaux, prouvent assez que le vol à V américaine s'est pratiqué et se pratique encore avec succès.
Les charrieurs avaient pour tapis francs dans la capitale un marchand de vin ayant pour enseigne : Au lapin blanc, un autre marchand de vin de la rue Bourbon-Villeneuve, puis dans la banlieue, à la barrière des Trois-Gouronnes, un établissement d'ordre plus que secondaire, ayant pour enseigne : Au petit salé ; puis, à Charonne, un cabaret borgne, et enfin, à la barrière du Roule, une auberge.
Les charrieurs, contrairement à plusieurs classes de voleurs, logent dans leurs meubles; si la police vient à découvrir leur adresse, ils déménagent immédiatement, quelle que soit l'époque du terme, et vont loger dans un quartier éloigné du point où ils demeuraient précédemment.
La ville de Lyon fournit aussi à la capitale son contingent de charrieurs, mais ceux-ci s'empressent de regagner leurs pénates aussitôt qu'ils ont fait leur moisson.
La quatrième catégorie est formée des cambrioleurs ou voleurs dans les chambres et appartements, soit à l'aide de fausses clefs, d'effraction, d'escalade, soit à l'aide d'assassinat.
Cette classe est nombreuse, et le chiffre n'en pourrait être fixé que très approximativement, car non seulement lorsque ces malfaiteurs se livrent à leurs opérations il est rare qu'ils soient aperçus et pris en flagrant délit, mais encore nombre de voleurs, sor-
t\S MEMOIRES DE CANLER
tant de prison ou libérés des bagnes, viennent dans la capitale, quoique le Béjour Leur en soit interdit, pour y exercer de nouveau leur ancien métier. Cependant j'ai basé mon estimation numérique sur la
remarque suivant.' : dans le cours de L'aimée 18ÎM j'ai placé sous la main de la justice 12S inculpés de vols qualifiés, et 94 ont été reconnus coupables et condamnés; or, d'après Les déclarations de vols qui m'ont été remises, j'ai calculé qu'il pouvait y avoir, en sus du chiffre énoncé pin- haut, un.' trentaine de cambrioleurs qui avaient échappé aux actives recherches de la police; le chiffre pour 1851 aurait donc ainsi été porté à 158 ou 160.
Les cambrioleurs se subdivisent en six fractions distinctes : la première se compose de carroubleurs (voleurs avec fausses clefs,. De même que 1«' voleur de la haute pègre, Le carroublettr n'entreprend jamais un vol sans l'avoir sérieusement mûri; empreintes de serrures, connaissance des Localités, expérience des habitudes des personnes, telle.- son! Les premi données Bur Lesquelles il opère. Le plu- souvent il -nette lui-même le départ de sa victime et ne met ISS desseins à exécution que lorsqu'il est certain de
L'absence de celui qu'il veut dévaliser.
La deuxième h iction prend le nom de carroubleurs à la flan ou à Cet brou ffe. S'introduisait au hasard
dans une maison, sans indication, sans renseignement aucun, il- vont frapper a la première porte venue; si l'on ne répond pas, il- ouvrent la ports à
l'aide de fausses clef- dont ils sont munis, et s'em-
parent de tout ce qui leur tombe sous la main. La troisième subdivision se compose des voleurs au fric-frac; ceux-ci marchent comme les carroubleurs à la flan, mais, changeant leur moyen d'exécution, ils font sauter gâches ei serrures par une pesée pratiquée avec une espèce de pied de biche en fer qu'ils appellent cadet, monseigneur ou plume.
La quatrième subdivision comprend les boueax ou dévaliseurs de boutiques, la nuit, à laide d'effraction. Quelquefois, pour éviter l'effraction, ils se servent du concours dupégriot ou apprenti voleur, qui. au moment de la fermeture d'une boutique, s'y introduit à quatre pattes et se cache dans un coin obscur ou sous un comptoir; puis, lorsque vers deux ou trois heures du matin, le boucamier donne le signal convenu, le pégriot ouvre la porte sans bruit et aide le voleur à enlever tout ce qu'il trouve à sa convenance.
La cinquième se compose des vante-miens ; ces voleurs nocturnes s'introduisent par les fenêtres, au moyen de crochets ou d'échelles de corde.
Enfin la sixième et dernière fraction est celle des escarpes à la cambriole, qui ne reculent pas devant un assassinat pour assurer le succès de leur entreprise. Ces dangereux malfaiteurs s'introduisent dan^ un domicile, assassinent les habitants et font ensuite le barbot, c'est-à-dire fouillent, dévalisent et s'emparent de tout ce qui a de la valeur.
De 1833 à 1852, beaucoup de ces hommes, aussi coupables qu'intelligents, sont venus s'asseoir sur le?
bancs de la cour d'assises, et plusieurs ont porté leur tête sur L'échafaud, notamment Lcmoine, Poulmann, Jadin, Lacenaire, et Avril, puis d'autres encore, qui
ont acquis une triste célébrité dans le monde des voleurs : Verner, Tabouret, Flachat, Chapon, Dàgory, Puteaux, Levielle, Lether, Renaud, Godmus, etc. Pour ceux-ci, les débats n'ont été qu'une occasion de faire remarquer la ruse, la persévérance, l'audace et l'énergie qu'ils savaient apporter dans la perpétration d'un crime.
Les cambrioleurs avaient pour tapis-francs : 1° l'estaminet des Quatre- Billards rue de Bondy, établissement des plus mal famés et dont le chef était, à cette, époque, un forçat libéré; 2° la boutique d'un liquoriste à l'entrée du faubourg du Temple, tenue également par un ancien repris de justice ; enfin, une foule de garnis de bas étage, dits garnis à voleurs, donl les hôtes étaient presque tous francs pour \apègrc, par intérêt, par nature ou par insouciance.
Sûr de la protection de son logeur, un voleui pouvait largement combiner, mûrir et arrêter son plan; personne ne le dérangeait. La police, cette curieuse perpétuelle, venait-elle s'informer d'un malfaiteur dans ce garni, le logeur prévenait son locataire le soir quand il rentrait ; alors celui-ci changeait aussitôt de garni ou se faisait tout simplement inscrire sous un nouveau nom.
Il existait à Taris une vingtaine de garnis de ce genre, véritables repaires de bandits, d'où chaque jour Balançait sur La société une troupe de malfai-
teurs altérés de meurtres et de rapines. Quant à la banlieue, il en existait un nombre bien plus considérable, et les logeurs non seulement changeaient volontiers le nom de leurs locataires, si la circonstance le réclamait, mais encore, le plus souvent, ne se donnaient même pas cette peine, et, négligeant complètement de remplir cette formalité, n'inscrivaient point les noms des coucheurs sur leurs livres de police.
La cinquième catégorie se compose des rouliers ou rouletiers, lesquels, ainsi que le mot l'ndique assez, s'attaquent aux camions des entrepreneurs de roulage. Vêtus le plus ordinairement d'une blouse, quelquefois d'une veste, coiffés d'une casquette ou d'un képi, ayant les manières, ou pour mieux dire le chic des camionneurs, ils suivent de loin une charrette, un camion dont le conducteur est seul, et aussitôt que celui-ci descend de son siège, entre dans une maison pour prendre une expédition ou livrer un colis, ils s'approchent de la voiture, enlèvent un paquet, une caisse, une malle, même un colis de 200 et de 300 kilog. au moyen d'une petite charrette à bras qu'ils chargent virement, et ils s'esquivent lestement, l'un d'eux traînant et son complice poussant derrière. Leur similitude de costumes avec les roulagistes empêche tout soupçon de la part des personnes qui peuvent les apercevoir et leur assure l'impunité.
Le rouletier ne prémédite jamais une affaire; le pourrait-il, d'ailleurs? Pour lui tout est hasardeux.
Quelquefois c'est en se promenant dans Paria qu'il cherche sa capture : d'autres fois, il va aui ban ières,
observe avec soin l<i- messager-, qui souvent, ayant des droits d'octroi à acquitter et ne parlant point sur eux tout leur argent, le déposent dans an panier caché -"M- la paille. L<* rouletier suit attentivement du regard tous ses mouvements, s'assure de la position • lu panier, et l'on peut être certain qu'au premier ■ du messager, a la première fois qu'il abandonnera pour un instant sa voiture sur la voie publique, le magot disparaîtra.
Toutefois ce genre de vol offre de grandes difficultés, de grands dangers et quelquefois peu de profits; il demande en outre une audace extraordinaire et une effronterie toute particulière. 11 n'est guère exercé, a ma connaissance, que par une trentaine d'individus qui, n'agissant presque jamais que séparément et n'ayant aucun besoin de se a incerter, n'ont point de tapis francs.
La sixième catégorie est formée des sctonneun ou escarpes qui, la nuit, à l'aide de violences et quelquefois i l'a— a— i u at, volent les personnes qui se trouvent sur la voie publique après minuit. Est-..' Bur une place, un quai, une rue, que iescionneur doit opérer : il B'embusque au coin d'une ru.- voisine, où encore dans l'allée d'une maison n'ayant pas de portier, et dont, pendant la journée, il a étudié avec Boin ! cretde la porte d'entrée; delà il s'élance sur sa victime, qui n'est autre que la première personne bien mise qu'il \<»ii passer. Comme cea sortes de malfai-
leurs sont toujours deux pour travailler, l'un saisit d'une main le passant à la gorge et de l'autre lui comprime fortement la bouche pour l'empêcher d'appeler du secours, tandis que son compagnon, fouillant le patient, s'empare de l'or, des bijoux et quelquefois des vêtements qui sont à sa convenance ; puis les deux escarpes disparaissent, laissant sur le pavé leur victime à moitié suffoquée par la strangulation qu'elle a éprouvée.
Sur les bords du canal, les choses se passent plus sérieusement encore : deux scionneurs se cachent derrière les arbres, les tas de pierres, de moellons ou de bois débarqués sur le chemin de halage; un individu proprement mis passe-t-il sur le quai : le premier escarpe s'approche de lui, lui demande, ou l'heure qu'il est, ou le chemin qu'il doit suivre, et, pendant le temps d'arrêt que cette question nécessite, le deuxième escarpe jette autour du cou du passant un mouchoir roulé en corde et l'enlève violemment sur ses épaules. La victime se trouvant ainsi suspendue par le cou, ne tarde pas à perdre connaissance et pendant ce temps le complice l'a dévalisée. L'opétion terminée, que le patient donne encore quelques signes de vie ou qu'il soit mort, il n'en est pas moins précipité dans le canal ; et le lendemain, si l'on repêche son cadavre, on s'empresse de croire à un suicide ou à un accident, suite présumable de trop fréquentes libations. Cette manière de voler s'appelle le charriage à la mécanique.
Les tapis francs de ces êtres dangereux, sont les
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bougea des barrières et les maisons à voleurs de la banlieue, véritables réceptacles de tout ce qu'il y a de plus infime et de plus crapuleux dans l'espèce humaine. Quant à leurs habitudes, que peut-on attendre de pareils monstres? Oiseaux de proie, bêtes fauves, ne travaillant que la nuit, ils se cachent avec soin pendant le jour et vivent, pour la plupart, en concubinage avec des filles publiques des barrières-.
Fort heureusement, les scionneurs n'ont jamais été guère plus d'une soixantaine, et encore tendent-ils à disparaître ; leur audace semble les avoir abandonnés depuis l'arrestation'de quatorze d'entre eux, qui furent tous condamnés; l'un, nommé Fournier, fut exécuté et les treize autres envoyés au bagne.
La septième catégorie se compose des voleurs au poivrier- (dévaliseurs d'hommes ivres). Bien que présentant ivre leurs confrères les escarpes plus d'un rapprochement, ils sont loin d'être aussi dangereux, et les ivrognes qui tombent entre leurs mains en sont régulièrement quittes pour la perte de leur argent, de leurs bijoux et quelquefois de leurs vêtements. Pour la plupart souteneurs de filles publique-» des barrières, ces individus, placés au dernier échelon de l'échelle sociale, passenl Leurs journées à boire dans les ignobles tavernes qui pullulent dans la banlieue, puis vers onze heures do soir, il- viennent attendre à rapproche des barrières, dans les endroits solitaires 'i écartés, le malheureux en étal d'ivresse. Il* l'accostent, le dépouillent el disparaissent comme ils sont venus, c'est-à-dire -an- laisser de traces de leur
passage. Quelquefois aussi, mais ces faits sont tellement rares qu'on peut à peine les citer, le voleur au poivrier, ne trouvant pas d'homme ivre qu'il puisse dévaliser, s'attaque aux personnes attardées dans les quartiers déserts et leur extorque, à l'aide de menaces, l'argent ou les bijoux qu'elles peuvent porter; mais je le répète, ces exemples sont rares, et presque jamais le poivrier ne s'est permis aucune violence. Ce genre de vol compte peu d'adeptes ; je n'ai connu que cinquante ou soixante voleurs de cette catégorie qui, ainsi que leurs confrères les escarpes de nuit, ont leurs tapis francs dans les bouges des barrières et leur logement dans les garnis à voleurs de la banlieue.
Huitième catégorie : le vol à la vrille. Ce genre de volet ceux des neuvième, dixième et onzième catégories sont presque exclusivement exploités par des Israélites ; c'est, pour ainsi dire, la spécialité des voleurs de cette caste.
Le vol à la vrille s'exécute la nuit, en attaquant les devantures de boutiques, les volets d'une étude de notaire, ou toute autre issue d'un riche appartement qu'on veut dévaliser. Le premier outil employé, celui qui donne son nom à ce genre de vol est une vrille uu un vilebrequin avec lequel on perce quatre trous à égale distance et formant le carré. Cette première opération terminée, on introduit dans un des trous une petite scie à couteau bien mince, bien étroite, mais d'une qualité supérieure, qui détache sans bruit et en peu de temps la partie du volet comprise entre les quatre trous primitivement percés. L'ou-
JJii MEMOIRES DE CANI.ER
verture qui en résulte est plus ou moins grande, suivant l'usage qu'on veut en faire; elle varie «le la
grandeur nécessaire à passer la main, qui alors doi( faire jouer à l'intérieur verrous et espagnolette, à celle même qui est indispensable pour livrer passage à une personne.
Neuvième catégorie : le vol au bonjour. Ainsi que son nom l'indique, le vol au bonjour se commet le malin, à l'heure où les bonnes allant chercher leur lait, laissent leur porte entre-bàillée ou la clef dans la serrure. L'adroit voleur profite de cette négligence, enlève vivement l'argenterie et s'esquive encore [dus vite ; mais le plussouvent, c'est dansles hôtels garnis que les bonjouriers exercent leur indus! rie. Chaussés de souliers très légers, ils s'introduisent sans bruit dans la maison, montant l'escalier à pas de loup, et malheur alors à l'imprudent voyageur qui, pour faciliter le service et se livrer plus tranquillement au repos, a laissé dans la serrure la clef de sa porte : le voleur l'ouvre doucement, pénètre dans la chambre, s'empare lestement de la montre, de la bourse ou des bijoui de l'infortuné dormeuret disparall aussi adroitement qu'il est entré. Si, contre son attente, le bonjouricr. en entrant, trouve le Locataire levé ou tout au moins éveillé, le larron ne s'émeut pas Le moins du monde; en praticien expert il a toujours à sa .li-l.n~iii.ui un nom, une adresse pour lui servir en semblable circonstance; il s'excuse en disanl qu'il s'est trompé d'étage et sort de L'hôtel ou de La maison avant qu'on ait pu donner L'éveil. Si enfin
le voleur est pris en flagrant délit, il se jette à genoux, pleure, sanglote (un bonj 'ourîer doit savoir pleurer à volonté), il raconte inévitablement qu'il appartient à une honorable famille que son arrestation plongerait dans le désespoir; que, réduit à la dernière extrémité par le jeu ou toute autre passion déréglée, il a conçu cette coupable pensée mais que ce jour-là il l'a mise pour la première fois à exécution ; qu'enfin, si on veut bien se montrer grand et généreux, si on consent à le laisser partir, non seulement on sauvera du déshonneur sa mère et ses sœurs, mais encore on fera une bonne action, car il jure de redevenir honnête homme!
Il est certain que si l'on ajoute foi à tout ce bavardage, le bonjourier dira le soir à ses camarades : « Ah! ce matin, j'ai eu affaire à un fameux pentre (un imbécile) !
Cependant, malgré l'audace et les roueries des bonjoun'ers israélites, les plus adroits, les plus hardis, les Hermann, les Sommers, JesGabert, lesHirch, les David, etc., n'en furent pas moins arrêtés et condamnés plusieurs fois à des peines correctionnelles etsouventàla surveillance. Toutefois, au moyen d'un stratagème assez ingénieux, la plupart savent échapper à l'application de l'article 58 du Gode pénal sur les récidivistes. Dans la religion juive, beaucoup d'individus se nomment de leurs noms de familles Jacob, Abraham, Simon, David, Isaac, etc. ; d'autres possèdent ces mêmes noms seulement comme prénoms, il en résulte qu'à sa seconde arrestation, le
roleur, qui d'abord s'appelaitSimon David, s'appelle maintenant David Simon, et, déjouant ainsi La sévérité des juges, il en est quitte pour la punition assez paternelle qui est toujours infligée à une première faute.
Dixième catégorie: levolàlacarre. Le voleur à la carre est toujours mis avec recherche et élégance : l'habit le plus à la mode, le chapeau le plus lin, les gants les plus frais ne sont pas trop beaux pour lui, attendu qu'il doit représenter l'homme riche pour exercer avec succès son industrie qui, d'ailleurs, lui procure largement les moyens de satisfaire aux dépenses d'une semblable toilette. Le théâtre de ses exploits es( ordinairement la boutique d'un bijoutier-joaillier. Notre carreurs'y présente avec dignité, se fait montrer des pierres précieuses, des diamants, et il est fort rare qu'il ne trouve pas moyen d'en coller quelques-uns dans le creux de sa main, qu'il a garni de glu, ou, profitant d'un moment de distraction du marchand, il avale quelques diamants qu'il saura parfaitement retrouver plus tard; ou bien encore, pendant qu'il feint d'examiner avec la plus scrupuleuse attention la finesse du travail des bijoux, l'eau des diamants ou la beauté des perles, un compère, déguisé en mendiant, se présente à La porte de la boutique et d'une voix lamentable implore la charité. Lecarreur, qui est un homme fort charitable, tire de sa poche uiepièce de menue monnaie que par maladresse, ou, pour mieux « I i r « • , par adresse, il laisse tomber a terre; Le faux mendiant se baisse, B'empare de l'aumône
et de... deux ou trois diamants ou pierres précieuses que le carreur a laissé couler à ses pieds; puis le compère se retire humblement. Si ensuite, remettant en place les objets qu'il a montrés au prétendu acquéreur, le marchand s'aperçoit de la soustraction et se permet la moindre observation, le carreur crie haut et fort, il dit et répète qu'il est honnête homme et ne sort du magasin que lorsqu'il a obtenu d'être fouillé de la tête aux pieds devant témoins.
Quelquefois, le compère, revêtu aussi d'une toilette irréprochable, accompagne le carreur dans son expédition, et voici quelle est alors la manière de procéder des deux filous. Lorsque les diamants et les bijoux sont exposés sur le comptoir, pendant que le carreur les examine et les soumet à l'appréciation de son complice, celui-ci, qui s'est introduit un petit morceau de savon dans la bouche, commence sa comédie en feignant de se trouver mal, puis semble tomber en attaque d'épilepsie ; il roule de gros yeux, l'écume sort de sa bouche et les contorsions se succèdent avec toutes les apparences de l'infirmité qu'il simule. Le bijoutier et sa femme s'empressent de lui porter secours ainsi que le carreur, qui demande de l'eau, un peu d'éther; on court dans la pièce voisine pour se procurer ces liquides; c'est une perturbation complète dans la boutique et le carreur en profite pour faire main basse sur quelques-uns des objets de prix qu'il examinait précédemment. Alors le soi-disant épileptique, revenant à lui, demande, tout confus, une voiture pour se rendre à son domi-
cile. Nos deux larrons montent dans le véhicule el disparaissent avant que le calme revenu dans laboutiqneait permis à L'infortuné bijoutier de s'apercevoir qu'il a été victime d'un vol dit au batteur de dir/ dig.
Onzième catégorie : le vol à la détourne dans les magasiru. Ce genre do vol est plus ordinairement effectué par des femmes qui, pendant L'hiver, sont douillettement enveloppées dans un manteau, ou pendant l'été se drapent dans un large châle qui les enveloppe entièrement. Elles ont sous leurs robes une longue et large poche qui descend jusqu'audessous du genou et qui, au besoin, peut contenir deux pièces de soieries. Cette poche, dont l'ouverture est très grande, se trouve attachée sous la robe autour de la taille par des cordons. Lorsque les voleuses à la détourne veulent travailler (voler), elles doivent toujours être deux; elles se rendent -'parement et sans avoir l'air de se connaître dans un magasin de soieries, de dentelles ou de châles, assez ordinairement le matin, c'est-à-dire au moment ou les commis sont occupés aux rayons ou à l'étalage. La première arrivée se fait montrer plusieurs pièces de soieries, de foulards, <!<• dentelles. Btiivant le magasin; pendant ce temps, sa complice bc présente à -«•fi tour ci demande à voir exactement les mêmes articles afin d'être Bervie par !<■ même commis. Voilà le comptoir encombré de pièces d'étoffes que ces dames tournent, retournent, déploient, examinent, - r u ^r r r m - n i .- 1 r 1 1 ainsi la confusion '■! 1<- désordre. Bien-
tôt, la première lie conversation avec le commis, lui demande son avis sur la couleur, la qualité, et finit par exprimer le désir de voir des étoffes plus riches, et lorsque l'innocent jeune homme se retourna pour chercher sur son rayon les objets demandés, une ou deux pièces de marchandises disparaissent dans la valade (la poche) de la seconde acheté ose. Puis, soit qu'elles achètent quelque objet de peu de valeur pour détourner les soupçons, soit qu'elles s'en aillent en prétendant que les étoffes sont trop chères ou ne leur conviennent pas, elles disparaissent chacune de son côté, emportant ce qu'elles ont pu détourner.
J'ai dit, à propos des quatre derniers genres que je viens de citer, qu'ils étaient presque exclusivement exploités par des Israélites ; j'ajouterai, en outre : 1° que généralement ce sont les enfants d'Abraham qui apportent dans la perpétration d'un vol le plus de prudence et en même temps la plus grande persévérance pour arrivera leurs fins: 2° que, dans certaines familles juives, le vol est devenu une profession héréditaire, un moyen d'existence enseigné par les parents, étudié avec soin par les enfants sous l'œil bienveillant de leur mère, d'près les conseils dictés par l'expérience paternelle. Une de ces familles, N***, composée du père, de la mère, de six filles et de six gendres, réunit sur ses diverses têtes deux cent neuf années de condamnât ions Judiciaires. Tous étaient voleurs à la carre ou à la détourne, chacun suivant sa spécialité, mais le père cumu-
MEMOIRES DE CAMLKB
lait et joignait à celle industrie le commerce non moins lucratif de receleur.
L'un des gendres, M* B*, ayant été arrêté en flagrant délit de vol d'une pièce de gm- de Naples dan- 1»,' magasin de M. Routier, marchand détofîes rue des Bourdonnais, une perquisition fut faite au domicile de ce voleur émérite, rue Geoffroy-l'Asnier. Pendant celte opération, trompant la surveillance des agents, il les enferma dans sa chambre et vada. On se mit inutilement à sa recherche, car il avait aussitôt quitté la France avec sa femme. Trois années plus tard, ces époux si bien assortis revenaient dans la capitale et ne tardaient pas à signaler leur présence par de nombreux vols à la carre dans les boutiques de bijoutiers ; ils s'étaient alors assoavec un autre couple de famille. En peu de temps, ils enlevèrent, notamment à M. Ouizille. pour une valeur de 1,000 fr. de diamants et bijoux : à AI. Delavale, 407 fr. : à M. Borelli, 5.220 fr, a .M. Delagre, 900 fr. ; total : 8,127 fr.
Encouragés par ces succès, Les deux beaux-frères se présentèrent chez M. Merette, bijoutier , rue VIvienne, et ne se retirèrent qu'après avoir soustrait plusieurs diamants; mais ce commerçant, Quoique ne s'étanl pas aperçu du vol dont il venait d'être victime, avait éprouvé un sentiment de méfiance au moment de la sortiede ses deux clients, qui ne Lui avaient rien acheté ;el comme il avait appris les soustractions commises au préjudice de ses confrères, l'idée lui vint de charger aussitôt un de mmia de
suivre les deux individus. Ceux-ci ne tardèrent pas à se séparer ; alors l'employé se décida à ne pas perdre de vue celui qui, dans la boutique, s'était présenté comme acheteur. Il le vit entrer dans une maison de la rue Coquenard et revint en toute hâte en avertir son patron. Celui-ci venait justement de constater la disparition de plusieurs diamants. Aussi s'empressa-t-il déporter plainte, et, une heure après, la police se présentait à l'improviste rue Coquenard, au domicile indiqué ; c'était celui des époux M* B* Le mari ne vit d'autre moyen de s'échapper qu'en sautant dans la rue par la fenêtre ; mal lui en prit, car il se blessa grièvement en tombant sur le pavé. Les deux époux passèrent en cour d'assises ; M* B* fut condamné à dix ans de réclusion et sa femme à cinq ans de la même peine. Le beau-frère, qui avait quitté son complice après la visite chez le bijoutier, ne put être arrêté, car, apprenant l'arrestation de M* B* et de sa femme, il s'était hâté de passer à l'étranger.
Une autre famille, celle des G***, comprenait le père, la mère, le fils, sa femme et quatre enfants de ces derniers (trois garçons et une fille), et formait ainsi un personnel de huit individus n'ayant qu'une seule et même volonté. Le père recelait et se livrait avec son fils au vol dit au bonjour ; la mère et la bru pratiquaient la détourne intérieure dans les magasins, et les enfants, en attendant mieux volaient à la tire. On le voit, chacun exerçait selon ses petits moyens. Un soir, la foule se pressait devant les ri-
MÉMOIRES DE CANLKR
chea magasina de M. Destouches, rae Saint-Martin, ei en ad mira il lesmanifiqaes étalages d'horlogerie, de bijouterie e( d'orfèvrerie. Pendant ce temps, les enfants de La famille G * rxplnraicnt a\»v habileté les poches des curieux entassés et en extrayaient force bourses ou tabatières, tandis que le père et le grand-père faisaifiil le -net pour sauw^ardrr leur chère progéniture. Mais des agents, placée dans un coin obscur, observaient tout ce manège, et bientôt nos voleurs de trois générations fuient arrêtés, les plus jeunes en flamant délit de vol n la tire, et lea parents pour complicité.
La plupart des femmes qui se livrent au vol appartienneni à la race israèlile. Les juives lancées dans cette funeste voie y déploient une astuce, un sang-froid, une ténacité extraordinaires, et font preuve d'un certain dévouement pour ceux de leurs coreligionnaires dont elles ont été les complices; quelques-unes ont en dea existences trèa accidentées. L'une d'elles, qui «'-i parvenue à Lancer sa Bile dans une profession «pii lui permet de se mettre en vue et en contact avec un monde où l'on parvient à une certaine aisance h à une célébrité relative quand on est jolie et douée d'un peu d'esprit, avait pour amant, quelques annéea avant la révolution de Juillet, un de ses coreligionnaires qui. par la suite, se lit condamner à quinze ana de galères. Plua tard, elle vécut en concubinage avec un célèbre voleur au bonjour} tnaia bientôt, abandonnée par Lui, elle chercha des Liena plua solides que ceux «le L'amour
et se maria à un autre voleur au bonjour assujetti à la surveillance de la haute police, et à qui le séjour de la capitale était interdit. Pendant une absence de son mari, elle fit connaissance d'un autre voleur de profession, qui, alors, était activement recherché par la police à l'occasion d'un vol considérable de bijoux. Pour soustraire son nouvel amant aux mains de la justice, elle eut recours à un ancieu agent de Yidocq, réclusionnaire libéré, qui, sur la place du Palais, avait été attaché au poteau de l'infamie, et avec lequel elle avait eu précédemment les relations les plus intimes. Sollicitant son ancien adorateur pour le nouveau, elle obtint du premier un vieux passeport qu'il falsifia en changeant le nom, la date et le signalement, ce qui procura au protégé de cette industrielle le moyen de quitter Paris et de voyager sans crainte pour sa sûreté personnelle. Quelque temps après, ce voleur fut arrêté en province pour un nouveau méfait et ramené dans la capitale. Au moment de son arrestation, on avait saisi à l'hôtel où il demeurait une malle ne contenant que du linge et des habillements ; mais un vieux voleur, un patriarche de l'ordre, n'exerçant plus à cause de son grand âge et de ses infirmités, vint à la préfecture prévenir que la malle avait un double fond s'ouvrant d'après un secret qu'il indiqua, et que, sous ce double fond, se trouvait un faux passeport à l'usage de l'inculpé ; puis il raconta comment la maîtresse de ce dernier avait obtenu ce passeport d'un de ses anciens amants. Vérification faite, on
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trouva le passeport falsifié et on reconnu! que les ratures ou surcharges étaient bien de la main de l'individu désigné par le patriarche dénonciateur,
qui n'était autre que l«* frère du père aux ~i\ fi lies et aux six gendres. A propos de cette famille, je crois devoir citer ici un article de la Gazette des Tribunaux :
« Il existe à Paris une famille célèbre par ses longs démêlés avec la justice. Le chef de cette nombreux lignée fui jadis condamné à vingt années de travaux forcés. N***, vieillard à tète patriarcale, aux cheveux blanchis au hagne, fut longtemps l'ami, le compagnon de ce fameux Guillaume, surnommé le sanglier de Loribeau, qui l'ut condamné à mort à Melun il y a huit ans, comme coupable de six assassinats. Longtemps attaché à la même chaîne que Guillaume, N*** était le confident de ses projet- ; ce fut lui qui le livra à la justice, trop tardivement pourtant, car, instruit d'un double crime qm- méditai! Guillaume, il ne mit la police sur ses traces que lorsque le crime eut été commis.
N " ' est père de six filles, toutes jeunes, toutes belles, et qui, presque toutes, se sont successivement brouillées ave. Injustice; il parait qu'elles ont sacé avec le lail an goût prononcé pour les magasins de bijoui et de nouveautés. Aussi, les Biles N*** ont-elles bien souvent comparu devant les tribuiiiiiix, et plus d'une fois dans La même semaine. La vue d'un veillard se glissant -au- bruil dans la foule qui encombre Les salles d'audience des tribunaui
correctionnels et surmontant de sa tête blanchie les têtes des curieux groupés devant les magistrats, a trop souvent révélé la présence du vieux N***, assistant incognito au procès d'une de ses filles. De fréquentes condamnations sont intervenues, mais ces demoiselles sont adroites ; elles sont unies entre elles par les liens d'une amitié si vive, qu'elles sontpresque toujours parvenues à s'évader en prenant la place les unes des autres. Charlotte, l'aînée des filles N***, a été jusqu'à trois fois sauvée des mains de la justice et enlevée aux prisons par la plus vive, la plus coquette et la plus sémillante de ses sœurs. La première fois que celle-ci prit sa place, ce fut à la prison de Rouen : cabriolet de poste bien attelé et preux chevalier l'attendaient à la porte ; mais l'éveil fut donné trop tôt ; les gendarmes prirent la piste et la rattrapèrent à quinze lieues de là. Elle fut exposée sur la place publique de Rouen en punition de son amour pour les diamants et pierres précieuses, et envoyée, pendant quelque temps, en habit de bure, éplucher du coton dans une maison centrale. Mais la jeune sœur veillait. A l'aide d'une fable fort attendrissante, elle obtint facilement que sa sœur serait transférée dans une prison de Strasbourg, afin de pouvoir assister aux derniers moments d'une vieille tante mourante. A Saint-Germain-en-Laye, le geôlier ne trouva à la place de sa captive, Charlotte, la sœur aînée, qu'une jeune fille qui lui rit au nez et lui apprit en chantant qu'il venait d'ouvrir la porte à sa prisonnière. La sœur évadée est actuellement à New York.
Le goût des évasions a tellement gagné La famille, <jii'' dernièrement, an aeveu, arrêté pour une peccadille <lu même genre et conduit au palais par des gendarmes, leur a échappé miraculeusement, -.m- qu'ils aient su par où il avait passé.
« La plus jeune des filles s'est éprise, dans ses voyav urs, il y a quelque- aiim'r..-. «l'un beau jeune prisonnier qui subissait cinq années de détention pour vol a Bruxelles. Bile a prié pour lui, a obtenu sa grâce, l'a épousé «•! est revenue avec Lui au soin de sa famille. Celui-ci reprit bientôt ses anciennes habitudes. 1 ii jour qu'il allait être appréhendé admirez L'instinct d'évasion qui gagne chaque membre de cette famille!), ce voleur, Burpris dans un lieu où il s'était caché, a enfermé sous clef le commissaire et une troupe d'agents et s'est sauvé avec La Légèreté d'un oiseau, tandis que par une autre issue sa digne compagne en faisait autant. On n'a plus trouvé que le respectable vieillard, qui a assuré qu'il •'■tait venu voit ses enfants et qu'il ignorait pourquoi ils étaient partis précipitamment. »
Si L'instinct du vol est pour ainsi dire infiltré dans Le sang de certains Israélites, je ferai remarquer que, quoiqu'il u'y ait qu'un pas du vol à L'assassinat, Les voleurs juifs deviennent rarement assassins; et, pour compléter leur portrait, je dois dire que, Loi qu'ils sont enfin arrêtés pour un crime ou an délit quelconque, il- n'av ment jamais, quelles que soient d'ailleurs les preuves accablantes qui puissent existe] contre eux. lis w basent en cela sur ce principe,
qu'en avouant ils sont sûrs d'être condamnés, tandis qu'en niant ils courent la chance d'uu acquittement. Il en résulte, par conséquent, que le nombre des Israélites qui font des révélations ou dénoncent leurs complices est on ne peut plus restreint.
Un exemple démontrera encore mieux leur caractère ou pour mieux dire l'obstination de ces hommes à nier les faits et leur participation à des vols dont l'évidence est clairement démontrée.
Un vol de la catégorie de ceux dits à la vrille avait été commis pendant la nuit du 6 au 7 janvier 1851, au préjudice du sieur Hutin, marchand de nouveautés, à Villers-Gotterets. Les voleurs, après avoir, à l'aide de vilebrequins; pratiqué aux volets de la devanture du magasin une ouverture assez large pour permettre à une personne d'y passer, l'un d'eux avait pénétré dans l'intérieur et y avait dérobé quatre ballots, l'un de toile, l'autre de châles, le troisième de flanelle à carreaux, le quatrième de blouses, une petite somme d'argent contenue dans le comptoir, une douzaine de couverts d'argent, etc..
Le sieur Hutin ne s'aperçut de la soustraction qu'en descendant le matin à son magasin. Il fît d'abord d'inutiles recherches dans la localité pour découvrir ses voleurs; mais, pensant que la police de Paris serait plus apte à découvrir les malfaiteurs que les autorités du département de l'Aisne, il se décida à porter sa plainte à la préfecture, et, le lendemain 8, il arrivait à Paris et s'empressait de se rendre à mon cabinet pour me raconter sa mésaventure. D'après
Ml. MOIRES DE CANLER
] i manière dont le vol avait été commis, je ne doutai
pas un seul instant que les voleurs ne fussent des Israélites; je demandai donc au sieur Hutin h, dans la journée, on n'avait pas vu roder des juifs, des colporteurs, en un mot, des individus au lang tudesque. Ne pouvanl répondre à mes questions, le volé retourna à Villers-Cotterets, et, le lendemain, il revint m'annoncer que, dans la journée qui avait précédé le vol, on avait vu dans un cabaret quatre individus paraissant appartenir à la secte judaïque et dont 1*1111 «'-tait vêtu d'une grande redingote noisette, l'- second d'un paletot el les deux autres do blouses.
— Cela me suffit, lui dis-je,Vous pouvez retourner chez vous; si j'ai quelque chose de nouveau, je m'emi ii «I.' vous le faire savoir.
Ifea prévisions se trouvaient justifiées, et je savais de quel côté diriger mes investigations. Ces gaillards la. me dis-je, n'ont pas dû revenir à pied à Paris, car ce n'est pas lorsqu'on a des balles de marchandises -m- les épaules «•! qu'on est pressé de quitter le théâtre d'un larcin que l'on fait pédestremenl nu tel voyage. D'un autre côté, il y a peu d'individus aussi soigneux que les juifs pour éviter tout ce qui peut les compromettre, et, bien certainement, ce n'est pas a Villers -Cote rets même qu'il- auront pris une voiture, ce ne peut être que sur la route. J'envoyai des nts aux différentes diligences qui suivaient cette voie et l'on sut que le conducteur de la voiture de
Oépy a Pari- avait pris, à une lieue Ciniron de
Villers-Cotterets, quatre individus juifs allemands; deux étaient montés sur l'impériale, afin de surveiller leurs bagages, composés de quatre ballots, et les deux derniers, après avoir aidé leurs camarades à les charger, s'étaient placés dans l'intérieur. Tous quatre étaient descendus avant d'arriver aux barrières; puis, l'un s'était alors affublé de lunettes, tandis qu'un autre allumait une pipe en forme de tête de nègre.
Ces renseignements recueillis, j'envoyai aussitôt deux agents, aidés de deux autres agents secrets israélites, explorer les rues des Rosiers, des Barrés- Saint-Paul et tout ce quartier où les juifs pullulent. A force de recherches et d'investigations, un de mes agents parvint à savoir d'un portier de la rue des Barrés-Saint-Paul que deux de ses locataires, le père Cerf et son fils, âgé de dix-sept ans, venaient de faire un petit voyage de quarante-huit heures, et que, dans cette courte excursion, ils avaient été accompagnés d'un autre juif nommé Abraham et de son beau-frère, domiciliés dans la même rue. Informé de toutes ces circonstances, je fis arrêter, le lendemain, dès l'aube, ces quatre individus, et opérer à leurs domiciles une perquisition qui n'amena la découverte d'aucun objet provenant du vol de Villers- Cotterets. Interrogés sur leur voyage, ils nièrent positivement s'être absentés de la capitale; confrontés avec le conducteur de la voiture de Crépy, qui ne les reconnut que très imparfaitement, ils nièrent de nouveau, et lorsque la vivacité des demandes et la
■:rl MÉMOIRES DE CANLER
brusquerie des interpellations les prenaient à l'improviste, ils affectaient d»* ne pas comprendre convenablement le français etde le parler encore plusdifficilement, afin d'avoir le temps de réfléchir et d'inventer des réponses évasives qui ne pussent pas les compromettre. Aussi, de plus en plus sûrs de leur prochain élargissement, mes quatre coquins se boraèrent-ils bientôt à répondre à mes questions par les dénégations lesplus formelles, el . pendant deux mortels jours, j'épuisai toutes les ressources de mon imagination sans pouvoir obtenir d'eux le moindre aveu.
Désespéré et ne sachant réellement plus comment m'y prendre, je résolus de jouer mon va-tout pour forcer enfin ces astucieux voleurs à confesser leur méfait. Rappelant à ma mémoire toutes les circonstances relatives à ce vol, je construisis, d'après mon raisonnement, le rôle que chacun d'eux avait dû remplir dans cette affaire.
Des trous, me dis-je, ont été percés «luis Les volets du magasin du sieur Hulin; or, ce volet était en chêne et doublé de tôle à l'intérieur; il a donc fallu un bon et fort poignet pour perforer ainsi et le bois et la tôle : sans nul doute, c'est le plus robuste qui a exécuté ce travail. Ceci fait et l'ouverture pratiquée, le plus mince, le plus fluet, le plus jeune, le fils Cerf, en un mot, a dû pénétrer a l'intérieur, car le trou était trop étroit pour donner passage à un individu d'une forte corpulence. Mais, une fois ce dernier dans le magasin, il a fallu quelqu'un pour recevoir les paquets qu'il dérobait et qu'il jetait dans la
rue. Ici, tout naturellement, le père est venu se pincer, tant pour avoir sa part de la corvée que pour surveiller et au besoin protéger sa digne progéniture. Enfin, le premier, celui qui avait percé les trous, avait dû, cette opération terminée, aller faire le guet à une extrémité de la rue, tandis que le quatrième complice en faisait autant à l'autre.
Une fois ce plan de bataille arrêté, je fis venir devant moi celui que je supposais avoir percé les trous.
— Eh bien ! lui dis-je, vous ne voulez dune rien dire?
— Que voulez-vous que je vous dise? Je n'ai rien à vous dire, je suis innocent.
— Ah! vous êtes innocent ! j'en suis enchanté pour vous! Seulement il est malheureux que le fils Cerf ait parlé et qu'il m'ait raconté cette affaire dans ses plus petits détails ; il m'a fort bien indiqué le rôle que chacun de vous a joué dans cette circonstance.
— Vraiment, répondit-il d'un air goguenard; ma foi. je serais curieux de savoir quel rôle j'ai rempli dans une affaire où je n'étais pas.
— Ah ! vous le prenez sur ce ton-là? Eh bien ! écoutez, et vous verrez si votre jeune complice m'a bien renseigné.
— Je vous écoute, reprit-il en riant.
— C'est vous, vous qui niez si obstinément, qui avez percé les trous dans le volet; le fils Cerf est entré par l'ouverture ; son père est resté dehors pour recevoir les paquets, tandis que vous et votre beau-
frère taisiez ie guet aux deux extrémités il»' La rue. Ai-je dit vrai?
A ces mots, mon israéiite pâlit, puis se mit à verser un torrent de larmes, en s'écriant : Le fils Cerf es! un petit malheureux qui nous enverra tous aux galères!... Ensuite il me fit des aveux sans réticence.
Je le fis reconduire et j'envoyai chercher le fils Cerf.
— Abraham, lui dis-je, vient défaire des aveux, il m*a raconté comment les choses s'étaient pa— et le rôle que vous y aviez joué.
En entendant le récit que je lui fis, le jeune homme tomba d'abord dans la stupéfaction et rabattement, puis donna cours à ses larmes, et, comme son complice, il avoua le vol avec tous ses détails.
Le père succéda au fils : nouveau récit, nouvelles larmes, nouveaux aveux; le quatrième complice imita en tout les trois premiers, et j'eus grand soin de les mettre séparément au Dépôt, afin qu'ils ne pussent pas communiquer entre eux et parvenir à reconnaître que, par ma supposition, j'étais arrivé à les faire se dénoncer l'un l'autre.
On voit que j'avais trouvé juste.
Ils passèrent devant le juge d'instruction, renouvelèrent leurs aveux, et il se trouva que l'un d'eux avait déjà été compromis dans de nombreux vols ;'i la vrille et qu'un autre avail été condamné en 4840, aux travaux fuir.--, parla Cour d'assises 'le la Seine, On les transféra à Laon, où ils entendirent prononcer contre eux l.i peine 'le quinze ans de galères.
Les voleurs israélites n'ont pas besoin de tapis franc pour s'entendre et se réunir: ils adoptent tel ou tel café, et, à l'insu du maître de l'établissement, grâce à leur langage hébraïque, ils peuvent se concerter en toute sécurité.
Douzième catégorie. Celle-ci est la dernière, mais aussi la plus nombreuse de toutes, c'est le fretin de l'espèce, les scories de la fonte, c'est la basse pègre au dernier point. le pégriot qui fait, en volant à la détourne extérieure, son apprentissage pour de plus grands exploits. C'est le dernier degré de l'échelle, mais presque tous y passent, car c'est la première étape de la route qui mène directement au bagne. La plupart des grands criminels ont commencé ainsi.
Le pégriot débute dans cette triste carrière à l'âge de dix à douze ans : alors il vole aux étalages des épiciers, fruitiers ou autres, des poires, des pommes, du pain d'épice, et n'a pour guide et conseil que la gourmandise et sa nature vicieuse. L'âge arrive; les exemples, les récits des vauriens qu'il fréquente, l'amènent à voler à l'étalage des merciers, des marchands de nouveautés, et généralement à s'emparer de tout ce qui est à portée de sa main. Quelquefois aussi, sa hardiesse augmentant avec l'impunité, lorsqu'il s'aperçoit que le marchand quitte son comptoir pour passer dans une pièce du fond, le pégriot s'introduit dans la boutique en rampant, se faufile ainsi j usqu'au tiroir où est placée la recette, qu'il enlève sans bruit, etil se retire ensuite de lamême manière qu'il est
entré. Quand il atteint dix-huit ou %ingl ans, il s'associe alors d'autres voleurs de profession, se forme à
leurs conseils, et devient plus tard, selon son aptitude, fourline, bonjourier ou cambrioleur!...
Le nombre d'individus appartenante la basse pègn est incalculable, car chaque jour de nouveaux adeptes, de nouveaux prosélytes se joignent aux anciens. Où se recrutent tous ces néophytes du vol? Où le vice va-t-il prendre ces malheureuses et faibles victimes? Parmi ces enfants que l'on voit chaque jour jouer, rôder sur les places publiques, sur les quais, sous les ponts, aux abords des petit- théâtres, parmi ces enfants qu'une faiblesse maternelle ou une stupidité paternelle ne savent pas corriger quand ils sont en faute, et qui, sans autre guide que leurs mauvais penchants, sans autre conseil que leurs instincts perverti- avant l'âge, se trouvent ainsi livrés à euxmêmes; enfin, parmi cc< enfant- que <|e< paient-, d'une insouciance et d'une indifférence coupables, laissent faire l'école buissonnière, fréquenter les petits vagabonds, de petits désœuvrés par habitude qui l'-ur inculquent facilementdes idées de fainéantise et de libertinage.
indépendamment des différents caractères de vol que je viens d'esquisser, il existe encore plusieurs manières de voler, mais elles sont mises en pratique par un nombre si minime «le malfaiteurs que je n'ai pu \<^ classer par catégories ; aussi ne vais-je lesciter que pour mémoire.
fie vtl an pardessus. Le voleur entre dans un esta-
minet où l'on joue au billard; il accroche le mauvais pardessus qui le couvre à côté d'un vêtement semblable qui lui paraît être de bonne prise, et pendant que le joueur fait sa partie, le fripon s'empare du bon pardessus le jette sur ses épaules et s'esquive en laissant le sien. Si l'on s'aperçoit de son action, il s'excuse en disant qu'il s'est trompé. Les mêmes moyens sont employés pour les chapeaux et les parapluies.
Le vol à la cire. Un individu entre dans un restaurant où le service est fait en argenterie, se place seul à une table et se fait servir à dîner. A la fin de son repas, il colle sous la table, avec de la cire ou de la poix, une cuillère ou une fourchette, paye sa dépense et se retire nonchalamment. Aussitôt qu'il s'est levé de table, un compère est entré, et va s'installer à la place devenue vacante : il se fait servira son tour, et avant de se retirer, s'empare de l'objet collé par son complice.
Le vol à la filée. Pour exécuter ce vol, il faut être trois : l'un entre chez le restaurateur et va s'asseoir à une table au fond de la salle, les deux autres arrivent presque en même temps et se placent ensemble à une table à côté de la sienne, de façon qu'il ne puisse sortir sans les coudoyer. Lorsque le premier a dîné, il paye et se retire; mais, en passant près de ses acolytes, ceux-ci lui glissent adroitement un couvert d'argent qu'il emporte. Si l'on s'aperçoit ensuite de la disparition du couvert, les deux fripons restés à table demandent à être fouillés, on ne trouve
rien et le tour est fait. Depuis l'invention de Uuolz, ces deux genres de vol sont bien moins souvent mis en pratique.
Vol à la location. Deux individus se présentent pour visiter un appartement à louer; après l'avoir bien considéré, tout en faisant leurs excuses au locataire, ils se retirent en manifestant quelque indécision. Le jour même ou le lendemain, au moment ou le locataire est absent, ils reviennent de nouveau sous prétexte de vouloir s'assurer des dispositions que présente l'appartement, de la place que devornt occuper quelques-uns de leurs meubles, ils demandent au concierge de les conduire dans les différentes pièces du logement, et, pendant que l'un des deux fripons occupe le cerbère en mesurant avec lui remplacement nécessaire à un meuble qu'il dit très grand, le compère en profite pour mettre la main sur un objet de prix qui se trouve dans une pièce voisine, et qu'il avait remarqué lors de leur première visite. Une fois nantis, ces messieurs déclarent qu'il y aurait impossibilité de placer convenablement Leurs meubles et s'en vont en remerciant le concierge de sa complaisance.
Vola la valtreuse. Le voleur est vêtu en commissionnaire, il attend Les voyageurs aux abords des débarcadères «lu chemin <!•• fer et aux alentours des
messageries ; il S'offre pour porter la malle on la vali-. • d'un nouveau débarqué, et, pendant !«• trajet, il trouve If moyen de disparaître avec le chargement
qui lui a «'•(•'• confié.
LES VOLEURS PAR CATÉGORIES, ETC. 2i9
Volait trlmballaye. Un individu se disant négociant en province se présente dans un hôtel fréquenté par les commerçants qui viennent faire des acquisitions à Paris ; il est accompagné d'un complice habillé en commissionnaire et porteur d'une malle de voyage ; une chambre au troisième ou au quatrième étage est choisie par le provincial, et le commissionnaire est congédié. Notre voyageur, qui paraît très actif, ne tarde pas à sortir et se rend chez un négociant en soieries uoen draperie, y choisit pour deux ou trois mille francs de marchandises. L'affaire est conclue d'une manière avantageuse pour le vendeur à la condition faite par l'acquéreur, que les étoffes vont être transportées tout de suite à son hôtel, dans une petite voiture à bras. Un commis chargé de recevoir en espèces le montant de la facture accompagne le garçon de magasin quitraîne la charrette ; le provincial part avec eux ; ils arrivent à l'hôtel. L'homme de peine se prépare à retirer les marchandises de sa voiture, tandis que l'acheteur monte à sa chambre avec le commis pour le solder ; il sonne à sa porte, mais inutilement : «Mon neveu, dit-il alors, est probablement sorti, veuillez attendre un moment sur le palier, je couis chercher la clef chez le concierge. » Il descend prestement et, s'adressant au garçon de magasin qui a déjà un paquet sur l'épaule : « Laissez cela dans la voiture et retournons vite à votre maison, vous rapporterez avec moi à votre commis qui va nous atten dre, le supplément de facture que ;'ai oublié. » Il l'entraîne alors; après avoir traversé quelques rues,
il ge trouve devant one maison qu'il sait avoir deux issues, et. prétextanl le besoin d'y entrer, il dit au garçon do L'attendre à la porte pendant deux minutes, puis notre rusé filou s'esquive par une sortie opposée. Pendant ce temps, «pi»' s'est-il passé à l'hôtel ?
Le faux commissionnaire que l'on a vu au commencement est rentré dans la cour, en même temps que le garçon de magasin, et a trouvé moyen «l'entamer l,i conversation avec lui, de sorte qu'au moment où le soi-disant négociant a entraîné le garçon, notre commissionnaire s'est attelé à la voiture et a quitté Fhôtel au plus vite, avant que le commis, fatigué d'attendre sur le palier, soitdescendu pour s'informer -auprès du concierge et ait acquis la preuve que son •patron a eu affaire à un audacieux voleur secondé par un adroit compère.
En IS5! . plusieurs vols de ce genre furent commis successivement. [.<• principal auteur de ces soustractions était un nomme Breton, repris de justice, qui fut arrêté, ainsi que ses acolytes, au moment <»u il imt.iit de s'approprier quatre mille francs de mar- • dises provenant des magasins du sieur Giraud, jociant, rue Saint-Augustin. Malgré ces arrestations, quinze jours après je recevais une nouvelle déclaration de vol commis par les mêmes moyens dans le quartier Saint-Denis, par un individu dont le signalement se rapportait exactement à celui de Breton, il me vint a l'idée que peut-être le rusé coquin <"••! iii évadé; j'allai m'informer au bureau des prisons où l'on me lit voir le nom de Breton porté présent à
LES VOLEURS PAR CATEGORIES, ETC. 2oi
Mazas. Ce n'était dune pas lui que je "levais faire rechercher. Deux jours après cette vérification, un vol semblable était commis : le signalement du voleur s'appliquait encore à Breton. En présence de cette constante similitude dans les déclarations faites par les victimes, je ne savais que penser : il y avait dans tout cela quelque chose qui me paraissait tellement embrouillé que je ne pouvais me L'expliquer. Je retournai au bureau des prisons où je trouvai toujours inscrit le nom de Breton ; je ne crus pas devoir cette fois m'en rapporter d'une manière absolue à ce renseignement, etje résolus d'aller à la prison m'assurer si mon adroit voleur y était écroué. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque le gardien chargé de m'amener Breton mit en ma présence, non le rusé filou, mais un individu qui m'était entièrement inconnu. Je l'interrogeai, il m'avoua se nommer Joseph P"#, et me donna en même temps le mot de l'énigme : ayant été arrêté sous inculpation de vagabondage, il se trouvait au Dépôt de la préfecture de police en attendant sa mise en liberté, lorsque Breton et ses complices y avaient été amenés.
Après avoir fait connaissance avec eux, il avait. moyennant finances, consenti à donner son livret à Breton qui avait été relaxé sous le nom de Joseph P***, tandis que lui était transféré à Mazas sous le nom de Breton.
Cette révélation mit fin à toute incertitude, et Breton fut bientôt arrêté. Perquisition faite à son nouveau domicile, àBatignolles, on y saisit une certaine quan-
tité de pièces d'étoffes, et les vols de ce genre cessèrent aussitôt.
Vol à la hroquille. Vu individu se présente chez un bijoutier el se fait montrer une épingle ou une bague montée en diamant. Après L'avoir bien examinée, il - irde bien d'en trouver le prix raisonnable, et se retire pour aller tout de suite en faire faire une exactement semblable, mais <"ii faux. Quand le fabricant la lui a livrée, il revient chez le bijoutier, et, au mcment où il marchande de nouveau le bijou qu'il semble désirer ardemment, un compère se présente comme acquéreur d'un autre objet, et par son arrivée occasionne au commerçant une distraction dont le premier filou profite pour substituer au bijou la contrefaçon qu'il tenait toute prête et qu'il remet au marchand, comme étant décidément d'un prix trop élevé: puis il quitte la boutique, et son complice, qui n'a rien trouvé à sou goût, ne tarde pas à le rejoindre.
Telles sont les diverses soi tes de malfaiteurs à qui l'on applique à juste titre l'épithète flétrissante de voleurs. OpiMnl.Mii il est une autre espèce d'individus qui, à mes yeux, devraient être rangés sur la même ligne : je veux parler des escrocs dits faiseurs, véritables fléaux du commerce, dont le nombre et la variété ne sauraient être déterminés, attendu les divers Btratagèmes qu'ils emploient pour faire des victimes. Leurs ruses coupables ne peuvent souvent <Hrc atteintes par la justice, el pourtant ils m'ont toujours pai u mériter la plus grande sévérité, tandis que je me suis
souvent pris de commisération pour les infortunés qui, après avoir lutté longtemps contre une adversité constante et des privations de toute sorte, cèdent à une mauvaise inspiration du moment et se livrent au vol. N'est-il pas évident en effet que le faiseur combine longuement les moyens à l'aide desquels il espère arriver à ses fins déloyales ? car il met en jeu, avec une grande adresse, les nombreuses ressources d'un esprit inventif ; il poursuit son idée jusqu'à ce qu'elle se réalise. Or certainement la culpabilité morale est bien plus grande alors que chez le malheureux qui commet un vol simple sous l'influence d'une fatale pensée passagère.
Après avoir fait connaître les différentes espèces de voleurs, il est juste de dire quelques mots des auxiliaires qu'ils savent parfois s'attacher, auxiliaires qui très souvent se trouvent compris dans l'accusation comme complices.
Quelques casuistes ont voulu faire une distinction morale et intellectuelle entre la culpabilité du voleur et celle de son complice ; il est certain que le premier a, en plus, à sa charge, la mise à exécution du forfait ; mais n'est-il pas vrai que celui qui tient l'échelle ou fait le guet est aussi coupable en réalité que celui qui se sert de cette échelle pour pénétrer dans une maison ?
Le voleur de la haute pègre et le caroubleur ont besoin de renseignements précis pour arriver à la perpétration de leur vol et surtout pour en calculer, en raisonner, en arrêter toutes les particularités,
25i MÉMOIRES DE CANLElt
dans la prévision des obstacles <|ui peuvent se présenteret qu'ils auronl à vaincre. Mais ces renseignement s sont quelquefois f<»rl difficiles pour ne pas dire impossibles à recueillir soi-même, et il faut toui naturellement aller chercher jusqu'au cœur de la place les Instructions qui manquent ei qui sont Lndispen- - ibles. Pour cela, Lis s'adressent aux domestiques des deux sexes, aux trotteurs, menuisiers, tapissiers, serruriers, peintres, p >seurs de sonnettes, et en généra] à tnu- ces gens qu'on Laisse seuls et Libres dans un ippartement, afin d'éviter le bruil ou Les désag ments qui résultent toujours de leur travail manuel. Ces auxiliaires ne coopèrent jamais 'l'un.' manière active aux vols; toutefois il- touchent Leur part du produit du Larcin, à Laquelle ils se sont acquis des droite en indiquant à leurs complices la topographie des lieux, en Jour donnant L'empreinte des clefs, enfin en déterminant Le moment opportun où le Larron pourra s'introduire ivre sécurité dans l'appartement, la boutique ou L'étude. L'emploi de ces auxiliaires n'est pas sans quelques dangers, car on peut mal ju-er un individu, hasarder <\<>> ouvertures qui, entendues par un honnête homme, provoquent immédiatement la perte du fripon qui Les a faites.
Il existe encore une autre catégorie d'auxiliaires, peu nombreux du reste, qui se compose de jeunes gens beaux, bien faits de haïr personne, avenants, poli», insinuants même, fréquentant régulièrement Les bals de barrières, où vont Les cuisinières et les bonnes. D'une mise sinon élégante du moins recher-
chée, frisés, pommadés, parfumés, ils adressent leurs hommages aux jeunes femmes de chambre ou autres domestiques, leur font une cour régulière, et, grâce à leur langue dorée, à leurs protestations d'amour et à leurs serments de fidélité, ils ne tardent pas à fasciner les pauvres filles qui tombent dans leurs filets. Une fois ce premier résultat obtenu, ils vont chez leurs conquêtes, en l'absence des maîtres, regardent, observent, remarquent, profitent de la Liberté que leur donnent leurs relations avec ces filles pour prendre l'empreinte des clefs avec de la cire molle, puis ils font causer leurs dupes, s'enquièrent avec soin de la position de fortune des maîtres, des rentrées de fonds qui leur sont faites, des bijoux, de l'argenterie ou autres valeurs qu'ils possèdent. Quand ils ont obtenu tous ces renseignements, ils en font part à des complices qui n'ont plus qu'à fabriquer les fausses clefs, s'introduire dans la maison et prendre dans tel ou tel meuble, à tel ou tel endroit, des objets qu'ils savent bien y trouver et qui leur ont été désignés à l'avance.
Pendant ce temps qu'est devenue la bonne, la femme de chambre ou cuisinière qui, sans le savoir, a ainsi servi à fournir ces indices? Elle a été retenue de belle, comme disent les voleurs, c'est-à-dire que son amant, profitant d'une absence des maîtres, a emmené la pauvrette se promener à la campagne, bien loin de son domicile ; et pendant ce temps-là les complices ont été certains de n'être point dérangés. Qu'on ne croie pas que le coup fait, le donneur tfaf-
faire se fâche immédiatement avec sa maîtresse : Loin de là! Pour éloigner tout soupçon, il redouble de prévenances, de soins et d'affabilité ; mais quand L'affaire est assoupie, quand un certain laps de temps s'est écoulé depuis le vol, il cherche tout à coup une querelle à celle qu'il paraissait tant aimer, se brouille avec elle et surtout se garde bien de jamais revenir. En présence de cette multiplicité de malfaiteurs qui désolent la capitale, j'ai toujours pensé que le flagrant délit, le hasard d'une indiscrétion, une imprudence commise postérieurement par le voleur, une révélation faite par ses complices ou des coqueurs, n'étaient pas les seuls moyens qui devaient concourir à l'arrestation du coupable. Pour y parvenir, je m'étais appliqué d'une manière toute particulière à classer autant que possible dans ma mémoire le nom et le signalement de chaque voleur ainsi que le genre de méfait auquel il se livrait; j'en tenais en outre moi-même une liste très détaillée, et lorsqu'un vol était commis et que l'auteur de la soustraction avait été aperçu et signalé, je recherchais dans ma tête ou sur ma liste quel était le coutumier auquel appartenait le signalement qui m'avait été donné, et aussitôt je faisais arrêter l'individu que je soupçonnais; je le plaçais alors au milieu de plusieurs agents, de manière que tous ensemble parussent être des prévenus, puis je faisais introduire le plaignant et je l'engageais à me dire s'il reconnaissait son voleur ; presque toujours j'avais visé juste.
D'un autre côté, j'avais l'habitude d'interroger les
agents de la voie publique sur les rencontres qu'ils avaient pu faire dans leurs courses, et s'ils avaient aperçu un voleur de profession, je prenais note de la date et du costume qu'il portait. Recevais-je ensuite une déclaration de vol commis ce jour-là et le signalement se rapportait-il au précédent, l'identité était pour ainsi dire acquise; je n'avais plus qu'à faire arrêter mon voleur, car j'étais certain de ne pas me tromper.
Je crois ici devoir dire un mot sur le système de la révélation qui, comme toute innovation, a eu ses apologistos et ses détracteurs. Il ne date que de la fin de 1832 et appartient à l'initiative de M. le préfet Gisquet; mais ce n'est qu'en 1836 que ce système amena pour la première fois sur les bancs de la cour d'assises -iO malfaiteurs dont plusieurs avaient fait des révélations à la police. On donna à cette première agglomération de voleurs la qualification de bande, en la désignant par le nom du principal révélateur. Depuis cette époque jusqu'en 1852, c'est-à-dire pendant l'espace de seize années, 46 bandes, dont la moins nombreuse comptait dix membres, se succédèrent de cette manière devant la cour. Le chiffre total des inculpés fut de 1,116.
Mais c'est à tort que l'on a qualifié du nom de bande la réunion plus ou moins nombreuse de voleurs compris dans une même accusation ; quelquesuns seulement se connaissaient, tandis que les autres ne se connaissaient que très peu et souvent pas du tout.
MEMOIRES DE CAXLER
En Lisant dana Les journaux Les comptes rendus des débats relatifs à ces prétendues bandes de voleurs, les habitants de La province ne devaient-ils pas penser que La capitale était livrée à la merci de bandes organisées, telles que celles de Cartouche et de Mandrin? Si un tel état '!»■ choses pouvait exister, à quoi servirait donc la police de sûreté? Heureusement il n'en est rien, et voici La vérité :
On a souvent «lit : orgueilleux comme un paon ! on pourrait aussi dire : orgueilleux comme un voleur! Le voleur est Ber de ses mauvaises actions comme Le soldat L'est de ses victoires ; il s'enorgueillit de ses haut- faits, et il aime à raconter aux malfaiteurs Les combats qu'il a Livrés à La société et à la propriété, les victoires qu'il a remportées et les moyens qu'il a employés pour y parvenir. Tout est là! Il se glorifie des ruses qu'il a inventées, raconte non seulement ses propres prouesses, mais encore les vols qui lui sont étrangers et dont il ne connaît les détails que par les confidences que ses camarades lui en ont faites.; et comme il ne cache ni sa culpabilité ni Les noms de Bes complices, voilà tout à coup \ Lngt, trente individu-, plus ou moins, qui se trouvenl comme Lui-même au courant des crimes commis. Qu'on ad* mette maintenant qu'un de ces confidents par occasion -"it incarcéré, el que, pour attirer sur lui La
clémence de ses juges el faire ad îir La peine qu'il
ajustement méritée, il s'empresse de dénoncer ceux dont il connatl les antécédents CMiip.ii.i--. tous i es individu- ainsi signalés sonl arrêtés el passent en
LES VOLEURS PAR CATÉGORIES, ETC. 2o9
jugement. On groupe toutes les affaires hétérogènes; on fait une bande de trente ou quarante accusés, dont quelquefois cinq ou six à peine se connaissent; et comme je l'ai dit, on donne à cette bande le nom du principal révélateur, qui se trouve ainsi jouer le rôle de chef devant la justice.
Maintenant que j'ai expliqué ce qu'étaient les voleurs de Paris, il me reste à dire quelques mots de deux autres espèces, non moins rapaces, non moins dangereuses. La première exploite l'Europe entière, elle se nomme les romanichels. Femmes, fils, filles, gendres, brus, oncles et tantes voyagent en tout pays comme marchands forains, sous la conduite du père ou pour mieux dire du patriarche de la famiHe; ces voleurs vivent en dehors de la société qu'ils traversent, n'empruntant aux pays qu'ils habitent successivement, ni le langage, ni les mœurs, ni le costume ; n'ayant qu'un seul but, le vol ; qu'un seul conseiller, la ruse la plus active, la prudence la plus soupçonneuse ; qu'une seule loi, la vulonté du chef de la famille. D'une simplicité de mœurs toute primitive, les unions se forment entre cousins et cousines, de beau-frère à belle-sœur, quelquefois de frères à sœurs, suivant l'inclination vraie ; le caprice passager ou le désir fougueux d'un instant, et une fille qui irait chercher un époux, un amant hors de sa famille, qui ferait connaissance d'un voleur étranger, serait à l'instant même chassée impitoyablement du bercail comme une brebis rebelle et galeuse. Chacun doit, selon ses talents et ses capacités, cuo-
M MOIRES DE CAHLEB
pérer à La grand icupation de la ramille; les
hommes volenl à la vrille ou à l'aide d'effraction, d'escalade ou défausses clefs; les femmea préparent c - mêmes vols en s'introduisant dans les maisons sous prétexte d'offrir des marchandises d'occasion, mii> en réalité pour prendre des renseignements, connaître les êtres de la maison, el communiquer ensuite leurs observations aui individus chargés de la perpétration du vol; elles pratiquent en outre, clic/, les curés el les riches fermiers, le vol à la carre avec une adresse <-t une dextérité qui tiennent <lu prodige; enfin les enfants, Biles et garçons, éli dans la pratique, commencent de bonne heure, bous l'œil et la direction paternels, L'apprentissage de ce funeste état. En somme, les romanichels peuvent être assimilés à ces anciennes familles de Bohémiens, parcourant Le monde entier, vivant de rapines et d'industrie; mais ils ont sur leurs devanciei a l'avantage de simuler une profession qui, Bans être réelle, semM'' du moins pouvoir leur assurer une existence pi écaire, il est vrai, mais suffisante.
Une circonstance impérieuse se présente-t-elle, la sûreté de la famille nécessite-t-elle qu'ils se séparent momentanément, ou veulent-ils exploiter plusieurs provinces en même temps, il- Be donnent rendez-vous à jours fixes sur un champ de foire, et, pour éloigner tout soup on, il- b'v rendent individuellement comme de pauvres saltimbanques ou comme d'honnêtes marchands forains ; mais sous leurs tentes, bous ces frêles abris de toiles, que de complots n'ont pas été tramés
contre la propriété d'autrui, que de méfaits n'ont pas été prémédités, que de crimes n'ont pas été concertés, étudiés et mûris !
Je viens de dire que les femmes de cette caste se livraient au vol à la carre, mais depuis la mort du trop fameux Travaglioni, le plus fin, le plus habile earreur, ce genre de vol n'existe plus à Paris. Cette qualification n'est plus appliquée qu'aux vols de diamants et bijoux dont il a été question à l'article des voleurs Israélites. Voici quelle était la manière de procéder :
Le earreur se présentait chez un négociant, un industriel, un boutiquier quelconque, pour acheter avec une prime de trente ou quarante centimes des pièces de monnaie à telle ou telle effigie, de tel ou tel millésime, ou quelquefois des pièces étrangères, et intéressait ainsi la cupidité du commerçant, qui, acceptant presque toujours avec empressement cette offre de bénéfice, déposait sur son comptoir plusieurs sacs d'argent, les déliait et cherchait les pièces demandées ; le earreur l'aidait dans cette recherche, et pour inspirer plus de confiance, il retroussait ses manches et ôtait ses gants. Malheur alors au trop confiant vendeur, s'il détournait la tète un moment, car, cette distraction inattendue ne durât-elle qu'une seconde, une certaine quantité de pièces de monnaie allait silencieusement s'engouffrer dans la poche du voleur, et ce mouvement était si rapide que personne ne pouvait s'en apercevoir.
Pour en finir avec les romanichels, je n'ajouterai
MÉMOIRES DE CANLEH
qu'une seule particularité : un des leurs tombe-t-il entre les mains de la justice, l'association tout entière s'emploie à m délivrance; les promesses, les démarches et les menaces des hommes, les pleurs et La séduction irrésistible des femmes, tout est mis ea œuvre, et il est rare que parmi ces moyens il ne s'en trouve pas quelqu'un qui procure l'évasion au voleur incarci i é.
La deuxième espèce esl celle des endormeurst qu'on pourrait appeler également empoisonneurs. Une certaine quantité de pavots et de pommes épineuses [da~ tura stramonïttm , mise dans un litre d'eau que l'ébul" lition réduii bientôt à un certain degré, |»roduit un narcotique très violent; l'endormeur en emporte toujours sur lui dans une petite fiole et s'en sert pour endormir Bes victimes.
Parcourant la campagne, fréquentant les auberges • mi s'arrêtent ordinairement les rouliers, les fermiers mu les marchands de bestiaux, il cherche avec Boin un individu qui. revenant d'un marché, d'une foire, d'une opération quelconque, ait la ceinture ou la sacoche de cuir suffisamment garnie. L'a-t-il trouvé, il s'approche de lui, lie acilement conversation, parte moisson au cultivateur, vendanges au vigneron, chevaux au maquignon, et l'invite à vider une bouteille de vin; l'offre esl rarement refusée. Au moment mu l'individu tourne la tête pour une cause ou pour une autre, ['endormeur verse dm- son verre une petite dose (deui ou imis gouttes du narcotique contenu dm- ss fiole; dis minutes après, le buveur
se met à rire et à chanter comme un fou, puis bientôt il tombe dans un anéantissement complet. h" endormeur, qui a eu soin de faire quitter l'auberge à sa victime aussitôt qu'elle a bu le dernier verre de vin, se trouve alors sur la grande route ; il comprime fortement le pouls du malheureux pour augmenter encore l'effet léthargique, le prend dans ses bras, le dépose à terre et s'empresse, pendant que personne ne passe, de le dépouiller de l'argent ou des valeurs qu'il possède ; puis il s'enfuit en ayant soin, pour dépister les recherches, de retirer la fausse barbe ou la perruque dont il s'était affublé pour commettre ce forfait. SiVendormeur doublait la dose de narcotique, c'est-à-dire versait cinq ou six gouttes dans le verre de sa victime, la mort en résulterait ou le pauvre diable endurerait toute sa vie d'horribles douleurs accompagnées de vertiges au cerveau
Après avoir parlé des voleurs, après les avoir classés par catégories et indiqué les divers genres de vols auxquels ils se livrent, je suis naturellement amené à résumer les réflexions qui me sont dictées par l'expérience.
Pendant les longues années qui se sont écoulées de 1820 à 1852, je me suis continuellement trouvé en guerre ouverte avec le monde des voleurs qui pullulent dans la capitale, et, dans ce combat continuel, Dieu sait combien j'ai dû employer de ruses pour défaire pierre à pierre l'édifice de roueries qu'ils construisaient afin de s'assurer l'impunité.
Le rôle de la police de sûreté est un peu comme le
supplice des Danaïdes : Lorsque, après mille recherches, elle est arrivée à mettre la main sur l«'- auteurs d'un vol ou d'un crime, il lui faut recommencer i L'insianf de aouvellea investigations nécessitées par «!♦■ nouveaux, méfaits, car la race des criminels ne disparaît jamais entièrement, celui-ci succède à celui-là. El peut-il en être autrement? D'un côté, les trois quarts des libérés des bagnes ou des maisons centrales viennent, après leur Libération, reprendre dans la capitale leur- anciennes et coupables habitudes. Pendant tout le temps de leur détention, quelle a été leur occupation favorite, leur pensée de chaque jour, leur préoccupation continuelle? Celle de trouver par avance des moyens certains pour déjouer la surveillance de la police, lorsqu ils seront Libres, et pouvoir reprendre avec impunité leur ancienne industrie. D'un autre côté, la douzième catégorie que j'ai indiquée et qui se compose des pégrioti est une pépinière produisant de jeunes adeptes, Lesquels, en vieillissant, viennent augmenter le nombre des voleurs de chaque catégorie, ou tout au moins combler les vides occasionnés par L'arrestation de quelquesuns de leurs prédécesseurs.
Il esl donc vrai de dire que les voleurs sont comme l'hydre de La fable, à qui L'on voyait renaître une tète chaque fois qu'on Lui en coupait une. Les arrestations, Les jugements, Loin de diminuer Le nombre des malfaiteurs, semblent au contraire L'augmenter; l'endurcissement passe à L'étal chronique, car, lorsqu'un voleur esl libre, il suil assidûmenl les dé-
LES VOLEURS PAR CATÉGORIES, ETC. 2Ôo
bats de la cour d'assises ou de la police correctionnelle ; pour lui, c'est un cours de théorie. Tel voleur, tel assassin est au banc des accusés; l'acte d'accusation énumère les charges et fait connaître les particularités qui ont précédé le crime, éclairé la justice, et procuré l'arrestation du malfaiteur; les dépositions des témoins, les aveux des coupables, viennent encore jeter un nouveau jour sur cette affaire, et les voleurs assistant aux débats parmi les spectateurs, loin d'être épouvantés par la sévérité des lois, s'en vont avec la persuasion que, s'ils s'étaient trouvés en pareilles circonstances, ils n'auraient pas commis les sottises qui ont livré le coupable à la justice, et que désormais ils pourront commettre ces sortes de méfaits avec impunité.
Or, de tout ceci, que résulte-t-il? L'impossibilité de réduire entièrement cette plèbe malfaisante, de guérir radicalement cette lèpre sociale qui s'attaque à tout ce qui possède quelque bien en ce monde, d'anéantir en un mot cette légion de natures perverses en hostilité perpétuelle avec tous les sentiments d'honneur et de probité.
Toutefois il ne faut point, passant d'un excès à un autre, ne pouvant rien détruire, vouloir tout approuver; il ne faut pas dire comme l'enfant du Coran : Allah l'a voulu! ou comme Pangloss : Tout est pour le mieux! S'il est en quelque sorte impossible de purger la société de ces êtres dégradés, il est tout au moins permis d'atténuer les effets de leurs perfides projets, d'arrêter leur avidité sans cesse renais-
MKM01RES DE CANLKH
santc d'en restreindre Le nombre à un chiffre comparativement très inférieur. Que faut-il pour cela? Une bonnr police, c'est-à-dire des agents zélés, actifs, intelligents, dea agents dévoués à leurs fonctions, car cette lutte entre la police et Les voleurs doit être incessante. Mais un point essentiel, indispensable, c'est que I»- chef de la sûreté soit un honnête bomme, donl la probité ne Laisse rien à désirer; il faul que ses antécédents, sa conduite de chaque jour, -oient à L'abri du plus petit soupçon, qu'il puisse enfin marcher en tout temps et devant tous la tête levée; il faut en outre que L'expérience l'ait misa même de connaître de figure et de nom la plus grande partie des malfaiteurs, ainsi que leur genre de vol habituel' car sans cette dernière qualité, il lui sciait impossible d'appliquer promptcnient et avec justesse au voleur recherché le signalement donne par la victime ou les témoins. Il doit connaître la manière de vivre, de travailler, et les habitudes de ces êtres dangereux ; il doit au besoin savoir parler leur langage (argot), soit pour inspirer confiance aux voleurs qu'il veut amener à lui faire des aveux ou des révélations, soit pour traduire Les Lettres Baisies et écrites en jargon par les malfaiteurs, Lettres qui très souvent fournissent des renseignements précieux ; il doit «'ire adroit, prudent et brave, par La raison qu'étant L'âme, la tête de cette police dont les agents ne sont après tout que les bras plus ou moins actifs, plus ou moins eourageux, Lorsqu'il faul prendre La conduite d'une affaire, il ne doit pas hésiter à endosser un costume,
quel qu'il soit, pour se déguiser et surprendre ainsi l'ennemi, et, lorsqu'un obstacle imprévu vient arrêter ses agents dans leurs opérations, c'est lui qui doit leur indiquer les moyens de le franchir, les prétextes sous lesquels ils doivent se présenter dans les maisons pour y prendre des renseignements sans éveiller de soupçons; en un mot, toutes ses pensées, toutes ses préoccupations doivent être concentrées sur un seul but : celui de livrer à la justice tous les coupables, non seulement pour qu'ils n'échappent point à a peine qu'ils ont méritée, mais encore pour les placer dans L'impossibilité de commettre de nouveaux méfaits.
Le chef du service de sûreté doit donc être l'esclave des devoirs, en restant constamment à son poste, afin qu'il puisse, aussitôt informé qu'un assassinat ou un autre crime a été commis, se transporter immédiatement sur les lieux et diriger les recherches ou opérer l'arrestation des coupables.
Gomme conclusion sur les qualités indispensables qui font un bon chef de la police de sûreté, il faut qu'il soit doué du désintéressement le plus complet, qu'il professe l'oubli absolu de tout intérêt personnel.
Les fonds qui lui sont alloués chaque année pour les besoins du service doivent être réellement employés à ces mêmes besoins; c'est avec ces fonds qu'on doit récompenser les inspecteurs qui ont opéré d'importantes captures et ainsi stimuler leur zèle, rémunérer les auxiliaires, payer les coqueurs qui
viennent dénoncer les projets «lu vol et encourager la délation au profil de la Bociété : sans cela la police de suivi." aérait, non un rnv[>> utile, mais un j arasite dévorant Les fonds Becrets, sans rendre en échange aucun de- sen ices qu'on esl en droil d'exiger d'elle.
Le coqueur ou compère de voleur, être méprisable, mais utile à la police pour prévenir le crime ou saisir les malfaiteurs en flagrant délit, se recrute habituellement : 1° dans les repris de justice auxquels la réclusion a donné à réfléchir; 2° dans les vagabonds ou gens sans aveu, chez qui la paresse, régnant en souveraine, rejette bien loin toute idée de travail et surtout le labeur assidu du véritable ouvrier; 3° parmi les êtres ignobles qui, dépouillant toute dignité personnelle, vivent aux dépens de la prostitution des filles publiques ; 4° parmi les bohémiens, qui, sur les places et aux barrières, exercent le métier de banquistes et de saltimbanques.
Le genre de vie que mènent ces individus, l'existence crapuleuse d'un grand nombre d'entre eux, constamment relégués dans les bouges les plus infects et les bas-fonds de la société, les mettent journellement en contact avec les voleurs de profession, les prostituées de bas étage et tous les malfaiteurs dont
270 MÉMOIRES DE CANLEH
ils ne diffèrent en général que par la crainte d'un châtiment qu'ils redoutent d'affronter, et par ce manque de hardiesse qui fait qu'un homme criminel par la pensée et le désir n'a pas L'audace d'accomplir ses coupables desseins. Ces coqueurs, compères de voleurs, trouvent plus avantageux pour leur tempérament pusillanime de dénoncer à la police les vols ou délits qui ont pu parvenir à leur connaissance, certains d'être récompensés pécuniairement suivant l'importance de la prise qu'ils auront procurée à l'autorité.
Deux sortes de coqueurs sont à la dévotion de la police : les coqueurs libres et les coqueurs détenus. Ceux-ci sont ainsi nommés parce qu'ils rendent des services dans les prisons où ils se trouvent enfermés. Mais je laisse un instant ces derniers pour m'occuper plus particulièrement de la première catégorie.
Le coqueur libre est obligé de passer Bon existence dans les orgies les plus ignobles; en relations constantes avec les voleursde profession, dont il est l'ami, il s'associe à leurs projets. Pour lui tou! est bon : vol, escroquerie, incendie, assassinai même ! Qu'estce que cela lui fait? pourvu qu'il puisse manger dénoncer) Bur quelqu'un et qu'il en tire un bénéfice. Quelquefois il l'ait mieux : il prend, à L'insu <le la police, !«• rôle d'instigateur et 4e provocateur : il imagine une affaire, en calcule les différentes chances, en établit les bénéfices, en dirige ton- les ressorts, «•(, quand «•eux qu'il veut vendre sont d'accord avec lui pour la mise en oeuvre de son projet, il courl pré-
Tenir le service de sûreté, et fait saisir en flagrant délit ses complices, c'est-à-dire ses victimes. Dans tous les cas, s'il ne peut se détacher des malfaiteurs dont il médite la perte, un mot écrit à la hâte au crayon et remis secrètement à un commissionnaire, avertit la police que tel jour, à telle heure, à tel endroit, elle trouvera le moyen d'exercer son office pour le maintien de la sûreté de tous.
Une autre espèce de coqueurs libres se recrute dans la partie la plus infime et la plus dégradée du genre humain, je veux parler des souteneurs de filles publiques. Un souteneur sans sa marmite (sa maîtresse) est un ouvrier sans ouvrage, un employé sans place, un médecin sans malades ; pour lui tout est là : fortune, bonheur, amour, si ce n'est pas profaner ce dernier mot que de lui donner une acception quelconque à l'égard du souteneur. Or les contraventions sont nombreuses pour les filles publiques ; la moindre infraction aux règlements de police est punie administrativement d'un emprisonnement plus ou moins long, mais à coup sûr toujours ruineux pour le souteneur qui a les dents au râtelier pendant le temps que sa marmite est à Saint-Lazare.
Pour sortir de cette position fâcheuse, un bon souteneur doit avoir constamment dans sa poche l'adresse de quelque adroit voleur, recherché activement, mais sans succès par la police, ou l'indication précise de quelque vol à commettre, enfin quelques renseignements utiles à la sûreté. Alors il va trouver le chef de ce service et lui propose, en
échange de la liberté de sa maîtresse, les indications dont il peut disposer. Il est rare qu'on ne s'entende pas, et, après L'arrestation des individus signalés, la Dulcinée est relaxée.
J'ai connu un souteneur nommé Goutellier, celuilà même qui, d'après la déclaration de Lacenaire lors de son jugement, lui avait prêté sa chambre de la rue Sartinespoury assassiner un garçon de banque. Ce Goutellier avait toujours dans plusieurs quartiers cinq ou six marmites, qui tous les soirs, lorsqu'il faisait sa tournée, lui remettaient chacune une ou deux pièces de cinq francs. Cet homme était en grande réputation près des filles, et extrêmement recherché par elles, à cause des nombreuses révélations qu'il avait faites et qu'il faisait à chaque occasion à la police. Uniquement occupé de recueillir auprès des repris de justice et des femmes dites à voleurs des renseignements sur les malfaiteurs en rupture de ban, les forçats évadés, et en général sur tous ceux qui avaient à craindre de tomber entre les main- <!<• la justice, il ne laissait jamais une <!»■ ses marmites plus de deux ou trois jours à Saint-Lazare, car à peine la nouvelle de son incarcération lui était-elle parvenue qu'il courait à la préfecture, et obtenait par ses renseignements précis la liberté de La délinquante.
l'n autre souteneur, que j'ai été a même de voir fort Bouvent, Be livra aussi pendant Longtemps aux mêmes occupations que L'homme aux six marmites; mais celui-ci, n'ayanl qu'une seule maîtresse, avail fait une spéculation el avait établi une espèce de
bureau d'agent d'affaires où, au moyen d'une certaine somme, un souteneur ayant sa marmite à Saint- Lazare, venait acheter quelque bonne délation qui pût lui faire obtenir la liberté de la prisonnière. Un jour, un de ces hommes vivant du prix honteux de la prostitution, vit sa maîtresse condamnée à six mois de prison, pour s'être battue sur la voie publique ; l'affaire, comme on le voit, était grave, et pour lui c'était une demi-année de revenus entièrement perdus. Il alla trouver l'homme aux renseignements, mais il fallait quelque chose d'important, car la punition était forte : le vendeur proposa l'adresse de deux voleurs fameux, recherchés depuis longtemps par la police, et demanda un prix ; l'acheteur en offrit un autre, tout comme s'il s'agissait de l'achat d'une marchandise. Enfin l'acheteur finit par payer trois cents francs l'adresse en question.
Trois cents francs ! on voit que le métier était bon !
La délation, ou pour parler le langage des voleurs, le coquage n'a pas été flétri seulement par des hommes d'honneur, mais encore par des voleurs et des assassins, qui ont rejeté avec indignation la proposition qu'on leur faisait d'alléger leurs peines s'ils voulaient dénoncer leurs camarades. Et, à cette occasion, je rappellerai l'opinion de l'assassin Lacenaire. Il disait que le malfaiteur qui, après son arrestation, dénonçait ses complices, commettait la plus grande des lâchetés, et que le coqueur libre ou compère de voleurs qui s'associait avec des camarades pour commettre un vol, afin de les dénoncer ensuite à la police, était cent
MKMOIRES DE CAKLEH
(ni- plus méprisable que ceux qull faUail appréhender.
Lacenaire, arrêté pour faux el dénoncé ensuite par ses complices pour asa issinat, ne devint coqueur « i m * pour se venger de ceux qui L'avaient trahi, • ■! encore ne fût-ce qu'après qu'il se fut informé de ia vérité et qu'il eut acquis des preuves de La délation de Bes associés.
L'origine des coqueur* détenus, c'est-à-dire La délation entre prisonniers, remonte à L'antiquité La plus reculée, ou pour mieux dire, elle a toujours existé. En effet quel que soil Le pays, quelque époque de L'histoire que l'on consulte, on verra toujours que le criminel a cherché à s'attirer La bienveillance et la faveur de ses juges en rejetant sur ses complices l'énormité du crime, et en faisant son possible pour trouver des preuves contre ses coaccusés. En ce Bens, le coquage entre détenus serait une chose assez naturelle, elle aurait pour principe cet instinct égoïste qui existe dans la généralité de L'espèce humaine, de sacrifier Bon prochain pour se Bauver soi-même; mais Là, comme ailleurs, L'abus est arrivé après l'u- : on avait d'abord vendu ses frères pour faire
adoucir Les peines qu'on savait avoir encourues, on finit par en faire un métier et un moyen permanent
de B'attirer La reconnaissance et Les récompenses pécuniaires de la police.
Il existe deux aortes de coqueun détenus : la première, qui prend le nom <le mouton, est composée d'individusqui, renfermés dans les prisons, cherchent
à captiver la confiance de leurs compagnons de détention pour obtenir L'aveu des crimes qu'ils ont commis, et la connaissance des preuves et pièces de conviction qu'on pourrait produire à leur charge. Lorsque deux de ces individus se trouvent dans la même prison, ils ignorent complètement le rôle qu'ils jouent chacun de son côté, et il n'est pas rare de voir ■ces deux moutons multiplier des rapports pour se dénoncer mutuellement, croyant rendre de grands services à la police et en être généreusement récompen-
Les qualités essentielle- du coqueur détenu sont, avant tout, l'habileté et la prudence. Il est excessivement difficile et même fort dangereux de jouer un rôle pareil dans une prison, car celui qui est mouton court risque d'être assassiné par ses compagnons s'ils viennent à le savoir ; aussi la police parvient-elle rarement à décider les voleurs à moutonner leurs camarades.
La deuxième classe, que les voleurs désignent sous le nom de musique, est composée de tous les malfaiteurs qui, après leur arrestation, se mettent à. table, -c'est à-dire font des révélations sur les vols qu'ils ont •commis, ainsi que sur leurs complices. Ces coqueurs, pendant le cours de l'instruction qui dure quelquefois un an ou deux, sont placés à la Conciergerie, dans une pièce séparée et n'ont aucune relation avec les autres prisonniers, qui, sans cette précaution, leur feraient un mauvais parti pour se venger de leur trahison.
Recevant toutes Les semaiaes, en récompense des services rendus, une ou deux pièces de cinq francs, suivant l'importance des renseignements qu'ils ont donnés à la police, il- attendent tranquillement le juge ment de leur affaire, et, après leur condamnation, restent à la Conciergerie ou sont envoyés à Sainte- Pélagie, 'I m- des salles séparées, pour y subir leur peine. Là, ils trouvent encore moyen de rendre des services à la police, qui fait passer devant <'u\ tout individu arrêté qu'elle suppose devoir être un repris de justice, un voleur de profession ou un forçai en rupture de ban, dont elle croit ne pas connaître le véritable nom, et .-'il appartient à l'une de ces trois gories, il est rare qu'il ne soit pas reconnu par l'un «les musiciens.
L'immense avantage que le coqueur obtient pal ses services est qu'au bout d'un certain temps, la police lui fait obtenir une commutation »!<• peine, et que, lorsqu'il a subi la moitié de celle-ci, r.Wo propose la grâce pleine et entière qui presque toujours est accordée. Malheureusement, la plus grande partie de ces hommes, après leur mise en Liberté ••! malgré tout le désir qu'il.- ont primitivement manifesté de retourner au bien, retombent dans les mêmes fautes, les uns par paresse, Les autres parce qu'il- -c Laissent entraîner par d'anciens camarades, et enfin quelques-uns parce que Leurs mauvais instincts, un moment enchaînés, reparaissent bientôt plus violents que jamais. Replacés sous la main de La justice, ils -•■ voient presque toujours appliquer le
maximum de la peine, comme récidivistes. Je pourrais citer vingt exemples de coqueurs ainsi condamnés, je me contenterai de nommer Tabouret, Séguin, Fréchard et Jadin ; ce dernier finit par porter sa tête sur l'échafaud.
Lacenaire, qui, ainsi que je viens de le dire, n'était devenu coqueur que pour se venger des délations de ses complices, a failli être victime de la position qu'il avait prise vis-à-vis de ses deux coaccusés : un jour, François, en revenant de l'instruction, raconta à ses camarades de la Force que le juge l'avait interrogé sur la tentative d'assassinat du garçon de recette Genevey, qu'on lui avait parlé de circonstances que Lacenaire pouvait seul connaître, et il ajouta : C 'est un misérable qui m 'a dénoncé! Aussitôt, un complot fut formé pour assassiner le coqueur à la première occasion favorable, et le secret fut si religieusement gardé, que Lacenaire, qui était dans le même bâtiment, n'en eut aucun soupçon. Le lendemain, le complice d'Avril et de François alla à l'instruction, mais à son retour les conjurés l'assaillirent et l'auraient immanquablement tué, si les gardiens n'étaient arrivés à temps pour le sauver des mains de ces furieux. Avorté pour cette fois, le complot n'en subsista pas moins, et plusieurs tentatives eurent lieu ; entre autres, un pavé lui fut lancé d'une fenêtre sous laquelle il passait et ne fit que lui effleurer la tête ; cette tête ainsi sauvée ne devait pas tomber dans une misérable vengeance personnelle, mais sous la hache du bourreau.
M h MOIRES DE CANLER
il existe encore âne antre classe de coqueurs, cenl fois pins méprisables que ceux dont la police se Bert; ce sont Les individus qui, en vue d'une basse vengeance ou «l'un vil intérêt, dénoncent leur père, leui - frères, leura parents.
Je vais raconter qnelques-unefl de ces affaires pour donner une idée d<- La vénalité qui existe dans certaines âmes.
Un .jour, je vis entrer dan- mon cabine! on monsieur f<>rt bien mis, qui, apercevant mon secrétaire, demanda à [n'entretenir un instant en particulier; j'acquiesçai à sa demande, et, dès que nous fûmes seuls, il me dit : Monsieur, je vais vous donner sous le sceau du Becrel l'adresse d'un homme qui a été condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité, et qui jusqu'à présent a su se cacher aux yeux <\i- la police.
J'inscrivis le nom et l'adresse qu'il me dicta, et lui demandai à Lui-même qui il était.
— Monsieur, me répondit-il, des raisons graves m'ont amené, après de sérieuses réflexions, à vous faire la révélation qui m'a procuré L'avantage de vous voiraujourd'hui, je désire rester entièrement inconnu. car les motifs qui ont dicté ma conduite en cette circonstance ne Boni puisés que dans Le désir d'être utile à la société, -an- vouloir eu tirer bénéfice.
Trouvant très étrange cette prétention à L'incognito de la part d'un homme qui faisait telle
démarche, je feignis de me rappeler tout à coup que j'avais an ordre d'extraction a donner pour un pri-
sonnier de la Force, et, demandant à mon visiteur la permission de libeller cet ordre, je profitai de ce prétexte pour écrire au brigadier de permanence qu'il eût à faire suivre cet individu à sa sortie, afin de découvrir son nom et son adresse; puis j'appelai mon garçon de bureau en lui disant : Vous allez tout de suite porter cet ordre pour qu'on envoie chercher à la Force le prisonnier qu'on doit conduire en perquisition.
La conversation continua avec le dénonciateur ; je lui demandai quelques renseignements sur le contumace, et j'appris que c'était un mécanicien à la tête d'un très bon établissement ; puis mon inconnu me quitta, et deux heures après je savais à qui j'avais eu affaire.
Le lendemain, à cinq heures du matin, le mécanicien fut arrêté, et, dès que j'arrivai à mon cabinet, je me le fis amener pour l'interroger ; mais il ne m'en donna pas le temps, et, en versant d'abondantes larmes, il me raconta son histoire en ces termes :
« Je suis du département de la Somme ; en 1816, j'avais alors seize ans, les récoltes manquèrent complètement, le pain fut hors de prix et l'on fît courir le bruit dans les campagnes que certains individus accaparaient les grains pour le compte des Anglais. Nous nous réunîmes en grand nombre pour arrêter les convois de grains que le gouvernement envoyait où il y avait urgence; nous attaquâmes un de ces convois, plusieurs de mes camarades furent arrêtés, mais je parvins à me sauver, et, par mon travail incessant
.•( des peines sans nombre, j'étais arrivé à me créei l'établissement que je dirige, Lorsque le malheur a voulu que je sois arrêté.
— Mais vous aviez donc confié ce Becret à quelqu'un ?
— A une seul-' personne, monsieur! à mon beaufrère, mais certes ce n'est pas lui qui m'a vendu 1
— Quefail votre beau-frère? commenl s'appelle-l il ? Lr nom et L'adresse qu'il me donna concordaient
parfaitement avec ceux recueillis par l'agent chargé de Buivre le délateur.
Quant au motif de cette lâche trahison, Le voici : les deux beaux-frères étaient établis tous deux dans la même partie : L'un, le contumace, prospérait grâce i -i bonne conduite; l'autre, par une raison contraire, se trouvait dans de mauvaises affaires, et, l'envie aidant, il avait dénoncé le mari de sa sœur. Ce dernier, jugé de nouveau, fut acquitté sur Les conclusions du procureur général, qui avait été informé de toutes ces circonstances.
Un nommé p*** avait été gravement compromis dans une tentative d'assassinat, mais il s'était si bien caché que toutes Les recherches de la police jw.ur Le découvrir étaient restées infructueuses. On jugeait celte affaire; Le président de la cour d'assises avait immandé au préfet de police de raire tout son p issible pour parvenir à L'arrestation de cet individu, qui par sa présence aux débats pouvait jeter an grand jour dans L'accusation un peu embrouillée par Les dénégations de plusieurs des accusés. Les investig i-
tions continuaient avec une énergie toute nouvelle, mais sans plus de succès, lorsque la sœur de cet homme vint prévenir la police que son frère était caché chez elle depuis un mois.
— Vous pensez bien, ajouta-t-elle, que je ne puis pas toujours le garder ainsi chez moi, ça coûte...
On convint avec la digne sœur d'aller opérer l'arrestation de son frère pendant la nuit; à deux heures du matin, je me rendis à son domicile avec plusieurs agents : la maison fut cernée, et P*" fut arrêté au moment où il prenait la fuite en sautant par une fenêtre.
Une autre fois, c'est un jeune homme qui vint me dénoncer son frère aine, lequel, disait-il, volait sur les grandes routes en montant sur l'impériale des diligences pour s'emparer des paquets, malles ou sacs qui s'y trouvaient. Quelques jours après cette déclaration, le dénoncé vint à son tour me dire :
— Monsieur, j'ai appris que mon frère était venu me signaler comme étant un voleur; c'est un misérable qui veut se débarrasser de moi, parce qu'ayant des relations intimes avec ma femme, ma présence le gêne.
Entre ces deux estimables frères, il fallait prendre un parti et croire l'un des deux. Je fis prendre des renseignements et j'acquis bientôt la certitude que le premier était bien réellement un voleur sur les diligences, mais que le second était l'amant de sa belle-sœur ! Plus tard je fis arrêter le mari, à la suite d'un vol d'un sac de 800 francs en pièces de cinq
£82 MÉMOIRES DE GANLEU
francs, commis but une diligence, et, pendanl tout Le temps de sa détention, La femme vécut publiquement avec le frère <!•' son mari !
Un jour, on m'amena un vieillard, forçat Libéré, en état de rupture de ban. Ce malheureux, incapable, vu son grand âge , de se livrera aucun travail manuel, vendait sur la voie publique des fruits dans un panier. En 179G, il avait été condamné à morl pour fabrication de faux écus de six livres; mais sa peine avait été commuée en celle des travaux forcés à perpétuité, et enfin plus tard il avait été gracié. J'eus compassion de ce vieillard, etr le faisant mettre en liberté, je lui obtins la permisssion de rester à Paris, où il n'avait pour tout parent qu'un petit-fils qui refusa de venir à son secours, et bientôt, poui être affranchi dans l'avenir de toute obligation légale, cet excellent petit-fils vint me dénoncer son grand père comme fabricant de la monnaie de billon. Le vieillard fut arrêté une seconde fois : on saisi! dans son galetas toutes les matières et les outils propres à cette fabrication, et, condamné de nouveau, il fut envoyé, vu son grand âge, finir ses jours dans une maison centrale,
Voilà malheureusement comment certaines natures pratiquent Le culte de la famille 1
Je finirai ce- déplorables exemples par Le récit de l'épouvantable combinaison froidement préméditée par une nature hypocrite et perverse, chez laquelle tout sentiment filial était complètement absent.
Quatre malfaiteurs furent arrêtés comme étant lefl
auteurs de nombreux vols qualifiés, commis dans les environs de la capitale ; l'un de ces malfaiteurs, nommé p***} âgé de vingt-quatre ans, jeune homme instruit, aux manières distinguées, au regard doux, m'avait tout d'abord inspiré quelque intérêt. Après les avoir interrogés, je les envoyai passer la nuit au dépôt de la préfecture de police, mais le lendemain je fis extraire p*** de sa prison pour être amené à mon cabinet; je l'engageai, dans son intérêt, à entrer dans la voie des révélations. Après quelque hésitation, il se décida à me faire connaître tous les vols qu'il avait commis, et m'indiqua la part que chacun de ses complices avait prise à la perpétration de ces méfaits. De tels aveux me donnèrent la mesure de ce que je pouvais espérer de lui, je le fis placer à la Conciergerie dans la salle des musiciens pour qu'il continuât son rôle de révélateur. Quelques mois plus tard, tous quatre passèrent en cour d'assises ; ses trois complices s'entendirent condamner chacun à dix ans de travaux forcés, tandis que lui, en considération de ses dénonciations, ne fut condamné qu'à huit ans de réclusion. Les trois premiers furent transférés à la prison de la Roquette, en attendant leur départ pour le bagne ; quant à p***? mon nouveau coqueur, il resta à la Conciergerie. Peu de temps après le prononcé de ce jugement, un de mes musiciens était mis en liberté ; il vint en sortant de la prison me rendre visite et me confier en même temps queP***, mon jeune coqueur, lui avait dit que s'il avait à sa disposition une certaine somme
d'argent, il pourrait s'évader de la Conciergerie, qu'il connaissait bien un moyen de se procurer cette
somme, mais que pour cela il lui faudrait un ami lidèle et sûr, et que cet ami, il croyait l'avoir trouvé en lui; d'ailleurs, avait-il ajouté, la chose peut se faire sans aucun danger. Le musicien, feignant d'être prêt à tout, Lui avait demandé de quelle opération il s'a.i:ïs>ail ; P*** lui avait alors expliqué son projet en ces termes:
— Voilà ce que tu auras à faire : tu iras rue * **, dans la maison de M. X***, banquier, dont la caisse est tenue depuis très longtemps par mon père, qui a son bureau à l'entresol, la porte à droite ; tous les jours, de quatre à cinq heures, il y est seul à faire ses comptes ; tu te présenteras à cette heure, tu sonneras, il ouvrira un guichet pour savoir ce que tu veux, tu lui diras que tu viens de la part de son fils pour lui communiquer quelque chose de très important, et sans nul doute il te fera entrer dans son bureau, et là, seul avec lui, tu pourras facilement le poignarder, et lorsqu'il sera mort, tu prendras dans une poche intérieure de son gilet les clefs de de sa caisse que tu ouvriras, et où lu trouveras de dix à douze mille francs, tu m'en remettras la moitié et tu garderas l'autre pour t<»i.
— Après avoir entendu cette épouvantable révélation, non sans frissonner de la tète aux pieds, je fis passer mon musicien dans une pièce voisine et j'envoyai chercher immédiatement le misérable P ***, auquel je dis sans préambule et à brûle-pourpoint :
— Vous avez chargé quelqu'un d'assassiner votre père, vous? A cette apostrophe inattendue, il pâlit et voulut nier, mais je fis approcher aussitôt son prétendu complice ; à sa vue, P*** avoua tout ce que son camarade venait de me raconter. Quoique habitué depuis de longues années à voir des assassins, à les entendre, à leur parler de leurs crimes, je ne pus, dans cette circonstance, maîtriser un mouvement d'indignation. — Vous êtes un monstre, lui dis-je, qui me faites cent fois plus horreur que tous les assassins qui m'ont passé par les mains et qui ont porté leur tête sur l'échafaud ! Puis, m'adressant aux agents: Emmenez-le, que je ne le revoie jamais !
Et tout de suite j'allai rendre compte de cette scène au préfet, qui prit immédiatement ses mesures pour que ce misérable subit sa peine dans une maison centrale.
VOL CHEZ LA MAROl'lSi: l>E F A I.
Le marquis de Faltans demeurait à Paris, rue du Port-Mahon, n° 6.
Il srabsenta pendant la matinée du troisième dimanche de décembre 1832 : à son retour, il s'aperçut qu'on lui avait soustrait, dans son cabinet, une cassette contenant onze mille franc- en or. Le voleur, pour commettre cette soustraction, avait traversé trois pièces, et placé la cassette sous un long manteau qu'il portait sur les épaules, afin de la dérober aux regarda. En sortant du salon, il avait rencontré deux domestiques <lu marquis; mais, Bans Be presser aucunement ni paraître embarrassé, il les avail salues de la tète el s'était esquivé, les Laissant persuadés qu'ils venaient de ?oir un officier d'artillerie, parent uV leur maître <•! qui fréquentait journellement ta maison.
Tous ces détails furent donnés a .M. Cartier, alors chef de la police municipale, par M. B*** cousin du marquis, et ancien avocat général à la cour de Pai is.