‹ Mémoires de Canler, ancien chef du Service de sûretéChapitre 56 sur 76 · LE MENDIANT ET LE BANQUEROUTIER · texte numérisé non relu

LE MENDIANT ET LE BANQUEROUTIER

et si votre individu passe par ici vous le saurez avant la fin du bal. »

Effectivement, à onze heures, je savais que le banqueroutier, lorsqu'il venait chez sa femme, entrait par la porte de la rue, mais que, pour en sortir, il escaladait le mur du jardin du Wauxhall, à l'aide d'une échelle de corde que le concierge du bal mettait à sa disposition, en échange d'une certaine somme d'argent.

Ce renseignement m'assurait le succès à la prochaine occasion ; mais je ne pus en profiter car la femme du banqueroutier, craignant sans doute une nouvelle visite de la police lorsque son mari reviendrait, se décida à aller le rejoindre dans sa retraite, où elle le croyait plus en sûreté qu'à Paris. Deux jours après notre perquisition, Mme V*** sortait de chez elle vers trois heures de l'après-midi et revenait en fiacre au bout d'un quart d'heure ; sa fille, qui l'attendait sur la porte avec un gros paquet, monta près de sa mère, et le fiacre partait en prenant la direction du boulevard. Aube, dans son accoutrement, ne pouvant suivre la voiture, en prit le numéro.

Le cocher fut mandé le lendemain à mon bureau où il déclara qu'il avait conduit à l'entrée de Rosny les deux dames qu'il avait chargées la veille rue Xeuve-Saint-Jean ; mais il assura qu'il ignorait dans quelle maison elles étaient entrées. Des agents furent envoyés dans le village prendre des renseignements ; ils ne purent rien apprendre.

Je me rappelai alors qu'Aube, dans sa jeunesse,

avait exercé le métier de raccommodeur de faïence el qu'il pourrait mieux que tout autre, à L'aide de

son ancien •'•(al, découvrir les fugitifs. Jr le chargeai d'acheter une demi-douzaine de peaux d<- Lapins el de se munir des objets nécessaires aux raccommodeurs de faïence, et, après ^'<Anj habillé à La convenance du métier, il se rendit à Rosny, parcouru! Le pays en tous sens en criant : « Marchand de peaux de lapins! raccommodeur de faïence! » L<" jour même, à la brune, il voyait sortir de la boutique d'un boulanger la fille de V*** tenant un pain entre ses mains; il la suivit jusqu'à sa demeure, et après avoir inspecté I s abords de la maison, il vint me rendre compte de la découverte.

Le lendemain avant L'aube, la maison était cernée et le banqueroutier arrêté.

Les voitures de transport en commun datent de 1828. A cette époque, il n'existait que deux compagnies désignées sous les noms d'Omnibus et Dames- Blanches. Ces véhicules desservaient la même ligne, c'est-à-dire les boulevards, depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine; Les omnibus allaient jusqu'à la rue de Lanary pour 25 centimes, et pour pareille somme de cette station à la Madeleine. Les Dames-Blanches n'avaient qu'un seul parcours, de la Porte-Saint- Martin à la Madeleine et pour le même prix.

Après la révolution de 1830, de nouvelles compagnies furent autorisées, et le nombre des voitures fut tellement augmenté qu'elles sillonnèrent la capitale dans tous les sens. Ce fut alors que les voleurs à la tire pensèrent que l'occasion était d'autant plus favorable pour exercer avec succès leur industrie dans les voitures, que le chef de la police de sûreté n'avait pas songé à établir des surveillances, dans la prévision que les voleurs pourraient profiter de la cir-

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constance pour y exercer des larcins. Bientôt arrivèrent à La préfecture de police des plaintes de vols de montres, de bourses, etc.

Une montre de prix ayant été soustraite à Mmc V***,

dont le mari, attaché d'ambassade et ami du préfet de police, était venu lui raconter la mésaventure de sa femme, le chef de la police de sûreté fut mandé par le préfet qui lui adressa de vifs reproches sur sa négligence à. réprimer ces délits.

Le chef du service, en sortant du cabinet du préfet, me fit appeler pour m'informer de la mercuriale qu'il venait de recevoir, puis, comme toujours en pareille circonstance, il médit : il faut vous occuper de cette affaire.

J'envoyai aussitôt des agents aux stations d'omnibus avec mission de monter dans ces voitures pour observer et arrêter les voleurs en flagrant délit: plusieurs furent appréhendés dans la journée I le soir môme, en sortant du cirque des Champs- Elysées, je me dirigeai vers la Madeleine pour prendre l'omnibus de la Bastille. La foule étail ~i grande, qu'on avait donné des numéros de différentes couleurs pour monter en voiture à tour de rôle. J. remarquai parmi les personnes qui entouraient l'omnibu- un beau vieillard à cheveux blancs qui s'empressait g il imment près des dames pour leur faire faire place et les mettre dans Le véhicule en les prenant par Le bras.

Je m'approchai et je reconnus l'officieux vieillard pour être le juif Nathan Jokey, voleur à la tire des

plus adroits; je le fis arrêter quoique je fusse bien persuadé de ne rien trouver de suspect sur lui, attendu qu'il avait l'habitude d'avoir avec lui une femme sa complice, qui se tenait constamment à L'écart pour l'avertir au besoin du danger et recevoir les objets qu'il avait soustraits. Je le fis fouiller, mais inutilement. En le relaxant, je le signalai aux conducteurs et aux contrôleurs de service. Mon tour étant arrivé, je montai dans la voiture où j'aperçus tout d'abord Roméo et Mollard, habiles voleurs à La tire. Je passai devant eux sans qu'ils fissent attention à moi; je profitai de cette circonstance pour prendre place sur le strapontin, j'enfonçai mon chapeau sur mes yeux et plaçai mon mouchoir sur ma bouche pour simuler le mal de dents et afin de pouvoir ainsi observer tous leurs mouvements sans qu'ils s'en doutassent.

Lorsque le conducteur réclama le prix des places. un monsieur qui était en face des deux larrons tira de la poche de son gilet plusieurs pièces de vingt francs et quelque petite monnaie d'argent. Mollard, en voyant ces pièces d'or, dit en argot à son camarade, mais pas assez bas pour que je ne l'entendisse point : « Rebouise donc ce niert, ses maltaises et son peze sont en salade dans la valade de son croissant; pécule l'orient avec ta fourchette » (Regarde donc cet homme, il a ses pièces d'or et son argent pêle-mêle dans la poche de son gilet; vole l'or avec tes doigts.)

Lorsque le monsieur, qui paraissait avoir bien dîné, eut remis son or dans sa poche. Roméo lia con-

versation avec lui et prit bientôt place à ses côtés. Nous arrivions rue Montmartre; une personne du fond descendît, ce qui occasionna un petit mouvement parmi les voyageurs. Roméo, profitant de ce moment plongea aussi vivement qu'adroitement Les deux premiers doigts de sa main droite dans la poche du -rilet du quidam, et la retira Lestement ; je pensais alors que Letour était fait et je le pensais d'autanl plus, que les deux fripons s'empressèrent de descendre à la rue Poissonnière. Je descendis derrière eux, en invitant en deux mots l'homme aux pièces d'or à me suivre; je fis alors arrêter mes industriels par un sergent de ville, et nous allâmes tous au poste Bonne- Nouvelle où l'individu que je présumais avoir été volé déclara qu'il ne pouvait affirmer qu'il lui manquât quelque chose, parce qu'il ne se rappelait pas ! a somme qu'il avait primitivement sur lui. Je n'en fia pas moins fouiller mes deux voleurs, mais on ne trouva sur eus que quelque- pièces de monnaie.

Avant de les relâcher, je demandai à Roméo combien il avait subi de condamnations. — l'en ai subi plusieurs, me répondit-il, mais je ne me rappelle pas Les dates; tout ce que je puis vous dire, c'est que La première a été bous Le fègne de Coco Latour, et La seconde bous le règne de M. Hébert

Ceci demande une petite explication. En général, les voleurs n<i s'occupent jamais de politique ni des affaires publiques : il- n'ont que deux préoccupations, le vol ef la craintr de La police de sûreté, et surtout de son chef, car leur Liberté dépend souvent du plus

ou moins d'activité et de capacité de celui-ci. Aussi l»s malfaiteurs disent habituellement : le règne d'Allar, de Ganler, comme on dit le règne de Louis XIV ou de Louis-Philippe.

Deux ans après cette a\enture, Roméo était en prison ; il m'avoua alors qu'il avait effectivement soustrait deux pièces de 20 francs à son voisin d'omnibus, mais, que, m'ayant reconnu au reflet d'un bec de gaz près duquel la voiture avait passé, et se doutant de ce qui allait arriver, il avait machinalement porté la main à sa bouche et avalé les deux pièces d'or qu'il avait retrouvées quarante-huit heures api s.

Je reviens à mes surveillances, qui, en quelques jours, chassèrent tous les tireurs des omnibus; mais malgré l'absence des voleurs et la présence des agents dans ces voitures, les vols n'en continuaient pas moins et sans relâche.

Les plaintes signalaient comme étant l'auteur de ces soustractions, un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, ayant une figure douce, blanche et imberbe, des cheveux châtains, lissés et pommadés, les yeux bleus, les dents blanches et bien rangées, la taille moyenne, la mise élégante et des manières très distinguées. Je recherchais, mais inutilement, dans ma mémoire, à quel voleur je pourrais appliquer ce signalement; je ne comprenais rien à cette espèce de mystère, et quoique mon imagination cherchât toutes les ressources, je commençais à désespérer de pouvoir débrouiller cette énigme, lorsque le nommé X..., agent de la police politique,

ijur je ne connaissais pas, vint me prier de lui donner an renseignement.

Je fus tout d'abord frappé de sa ressemblance avec le signalemenl de mon introuvable voleur; mais, Bans qu'il s'en doutât, je lui fis subir un examen qui fut aussi rapide que complet et qui me confirma dan- La pensée que j'avais devant moi Le voleur que je recherchais depuis si longtemps. Aussitôt qu'il fut sorti, je pris des informations sur Bon compte; j'appris qu'il jouissait d'une excellente réputation de probité et de moralité, qu'il était religieux et allait tous Les dimanches entendre la messe à l'église Saint-Roch.

Quoique ces renseignements fussent en sa faveur, je n'en demeurai pas moins convaincu qu'il était un hardi voleur, et mon plan pour Le faire tomber dans mes filets fut à l'instant arrêt»*: mais je me gardai bien de le communiquer à mes chefs qui L'auraient incontestablement repoussé comme sortant d'un cerveau malade. J'avais dans mon service un brigadiei nommé G***, un Provençal pur sang qui était à peine Lettré, mais qui avait un coup d'oeil d'aigle poui deviner et suivre un voleur à perte de vue; je le fi- venir et Lui dis : Connaissez-vous L'agent politique Xe**?

— Oui, parfaitement, je me Buis trouvé plusieurs fois avec Lui à L'église Saint-Roch.

— Eli bien, repris-je, dimanche prochain, on célèbre une grande cérémonie dans cette église; il y aura foule, et Les tireurs ne manqueront pas de s'j rendre pour y faire Leur moisson : L'agent X... m'a été

dénoncé comme étant un des plus habiles voleurs à la tire de la capitale ; il s'y rendra probablement aussi, vous vous attacherez tout spécialement à sa personne. Pour vous assurer de la véracité de cette dénonciation, il est bien entendu que vous ne l'arrêterez dans aucun cas, pas même celui de flagrant délit.

G***, en arrivant à Saint-Roch, se mit en embuscade derrière une colonne, mais X"*, qui était aussi rusé que mon brigadier, ne tarda pas à le découvrir. Alors mes deux gaspards feignirent de ne point s'apercevoir, et sans ostentation s'éloignèrent l'un de l'autre, X"* pour se soustraire aux regards de G***, celui-ci pour surveiller X***, sans qu'il put soupçonner sa présence; et quoiqu'il l'observât à une très grande distance, il n'en reconnut pas moins au mouvement des ses bras qu'il fouillait dans les poches avec beaucoup de dextérité.

Rapport de ces circonstances fut transmis au chef de la police municipale, qui, après en avoir pris lecture, le déchira avec colère en disant que X*** était un très honnête garçon, et que G*** était un imbécile qui méritait une punition exemplaire. Effectivement, un mois après, G*** était mis à la retraite sous le prétexte quïl était sujet à des hallucinations, et quelques jours plus tard, X***, l'agent politique, était arrêté en flagrant délit de vol dans un omnibus et condamné à la prison. Quant à mon pauvre brigadier, qui n'avait pas pu surmonter le chagrin que lui avait causé sa retraite prématurée, il perdit insensiblement la raison et alla mourir dans une maison d'aliénés.

Vers la fin de 183 i, le préfet de police ordonna que tout le service de sûreté se rendrait à La Force pour y procéder à l'inspection individuelle des prisonniers afin de reconnaître ceux d'entre eux qui auraient pris de faux noms pour échapper aux peines infligées aux récidivistes.

Mais, pour cette besogne, le service de sûreté était incompétent, car il était organisé depuis deux ans seulement et composé d'agents, intelligents sans doute, mais ne connaissant pas encore de vue les malfaiteurs qui avaient eu jadis des démêlés avec la justice; il fut décidé que les anciens agents de Vidocq, servant alors la police de sûreté en qualité d'indicateurs, accompagneraient lesinspecteurs dans leur visite à la prison pour leur signaler les malfaiteurs recherchés.

Au jour fixé, nous nous rendîmes à la Force. Le poste prit les armes, le directeur fit mettre les soldat en bataille dans la cour du bâtiment, et, pour

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pins de sûreté, fit charger les fusils. Les agents se rangèrent en ligne devant la garde, les- prisonniers furent amenés par les gardiens et placés directement •en faoe de nous, pour que nous pussions les examiner à l'aise. A peine les détenus étaient-ils arrivés, qu'un sourd grognement se fit entendre. Bientôt ce bourdonnement se changea en chuchotement d'abord partiel, mais qui ne tarda pas à devenir général. Alors éclata un torrent d imprécations et de menaces. Au premier moment, nous ne sûmes à quoi attribuercette exaltation soudaine et imprévue ; maileurs cris et leurs vociférations nous firent bientôt connaître que cette surexcitation provenait de la présence des anciens agents de Vidocq, ex-forçats pour la plupart et parmi lesquels les prisonniers reconnaissaient celui-ci un complice, celui-là un camarade de chaîne, et l'autre un délateur.

Cette fâcheuse disposition d'esprit allant toujours en augmentant, un des détenus, nommé Desjardins s'arma d'un couteau en disant à ses camarades : « Gourons sus à ces coquins ! Ouvrons leur le ventre à ces brigands-là, ils l'ont bien mérité ! » Fort heureusement pour la masse des prisonniers qui auraient été infailliblement massacrés par la troupe, deux ou trois seulement firent mine de vouloir imiter Desjardins, qui fut à l'instant même arrêté et mis au cachot ; puis la visite continua, mais elle fut promptement terminée, et depuis ce moment, elle ne fut jamais renouvelée dans les prisons de la capitale.

Quelque temps après cette visite, j'appris que

Desjardins était sorti de prison et qu'il habitait Paris malgré l'ordre qui lui en interdisait le séjour. C'était une revanche à prendre, et je me proposai bien de n'y pas manquer. Je savais que ce repris de justice fréquentait habituellement les bals du Sauvage et du salon de Flore, à la Courtille, rendez-vous ordinaire des malfaiteurs et des filles prostituées dites à voleur.

Le 7 février 1835, je partis accompagné de six agents et de deux indicateurs pour visiter tous les établissements mal famés de la barrière de Bellevillc je me rendis au salon de Flore, et au premier, dans la salle de danse, je vis Desjardins attablé avec trois autres malfaiteurs; je le signalai aux agents en leur recommandant d'agir avec prudence ; mais à mon grand étonnement, Desjardins se laissa d'abord emmener sans la moindre résistance, et cène fut que lorsque nous eûmes en partie descendu l'escalier qu'il se mit à crier : A moi, mes amis, au secours! me laisserez-vous emmener par ces brigands-là?

Ces cris étaient la conséquence de l'apparition des deux indicateurs, anciens forçats et ex-agents de Viducq, qui montaient à notre rencontre.

Ici, comme à la Force, la vue de ces hommes avait rendu Desjardins furieux; mais cette fois, il devait obtenir plus de succès, car à sa voix accoururent tous les malfaiteurs se trouvant dans le salon <!•' Flore et le bal du Sauvage.

Mon prisonnier, se sentant secouru, refusa de marcher; les agents le portèrent en quelque sort»': une

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fuis hors de rétablissement il se laissa de nouveau tomber à terre, et deux de mes inspecteurs furent obligés de le prendre par la tête et les pieds.

Plus de deux cents individus nous entouraient depuis deux heures. Je réfléchis alors que dans cette foule qui se pressait, ou pour mieux dire se ruait tumultueuse et colère sur nous, il pourrait parfaitement se trouver quelques malfaiteurs qui profitassent de la circonstance pour se débarrasser de l'un de nous à coups de couteaux. A peine avais-je fait cette réflexion que l'inspecteur Daré reçut un coup d'un instrument tranchant qui fort heureusement ne fit que traverser la manche de son paletot; je m'emparai aussitôt d'un bâton que portait un des indicateurs; un de mes agents, nommé Moisson, homme d'une force herculéenne, fit comme moi. Nous nous mimes tous deux en arrière-garde, et, au moyen d'un moulinet continuel, nous parvînmes, non sans peine, à maintenir à distance la plus grande partie de la foule agressive.

Dans la bagarre, mon chapeau fut perdu ; je reçus sur le dos un coup de crochetée chiffonnier qui déchira ma redingote ; mes agents furent plus ou moins contusionnés et leurs vêtements mis en lambeaux.

Nonobstant la résistance de Desjardins, dont la rage avait redoublé parce qu'il avait reçu sur la figure un coup de manche à balai et une pierre destinés aux agents, nous n'en arrivâmes pas moins au corps de garde de la barrière de Belleville.

J'étais occupé à écrire un ordre de consigne, lors-

que le brigadier Vannier, qui était chargé de la surveillance du marché du Temple, arriva pour me prévenir qu'il avait arrêté un nommé Roch Blard, soldat au 22e de ligne, au moment où il cherchait à vendre pour un prix bien au-dessous de leur valeur des objets d'habillement d'une taille beaucoup plus élevée que la sienne. Interrogé sur la possession de ces vêtements, Blard avait répondu qu'ils lui appartenaient ; ensuite comprenant l'invraisemblance de son assertion il avait prétendu qu'un nommé Auguste qu'il ne connaissait pas les lui avait confiés pour les vendre. Vannier, ayant trouvé dans la poche d'une redingote une facture au nom de Babois, chapelier, impasse Pecquet, s'était rendu au domicile indiqué, pour y prendre des renseignements. Là, il avait appris par les voisins que Babois, qui n'avait pas été vu de la journée, avait son atelier dans la cour, mais que la porte en était fermée.

Je fis conduire Desjardins à la préfecture de police et je me rendis avec Vannier chez Babois. La porte de l'atelier était encore fermée ; je montai sur une chaise et j'aperçus, à travers les vitres, l'infortuné chapelier étendu parterre, devant son fourneau, la tête fendue par un coup de hache.

Blard nia constamment être l'auteur de ce crime ; puis, devant la cour d'assises, il entra dans un système d'absurdités qui n'eurent pour résultat que de prouver sa culpabilité. Il prétendit qu'il avait été témoin du crime, que les assasins étaient des agents de police qui, pour l'engagera garder le silence, lui

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avaient donné les vêtements cause première de son arrestation, et que le chef de la police de sûreté lui avait proposé de faire partie d'une bande d'assassins.

Ces assertions ridicules furent loin de lui être favorables, car la cour le condamna à la peine de mort. Le soir même de cette condamnation, le chef du service et moi, nous nous rendîmes dans le cachot de Blard, pièce vuûtée, sous terre et très humide. Le prisonnier était couché et revêtu de la camisole de force, il demandait à chaque instant à son gardien de le changer de lit, prétendant être dévoré par les punaises ; or, cette pièce était extrêmement froide ; force araignées pouvaient s'y trouver, mais pas une seule punaise.

Les douleurs dont il se plaignait étaient produites par une violente éruption de sang, causée par l'excessive émotion qu'il avait éprouvée en entendant prononcer son arrêt.

Blard était âgé de vingt-cinq ans et petit de taille ; il monta sur l'échafaud avec une apparente résignation, qui ne pouvait être attribuée qu'à la stupidité dont il avait fait preuve pendant les débats. Après avoir vécu en brute, il mourut en brute, sans manifester le moindre repentir ni le moindre regret.

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