LES CHANSONS DE BÉRANGER 44H
Après la réception de cette lettre, le roi commua la peine de mort prononcée contre Gravier etBouton en celle des travaux forcés à perpétuité.
Les chansons de Béranger, qui avaient été mises à l'index et qui néanmoins se chantaient partout, causaient un vif mécontentement à messieurs les congréganistes. Il fut donc prescrit aux agents de police d'employer tous les moyens pour faire saisir ces chansons chez les libraires. L'agent D..., pour obtenir la bienveillance de ses chefs dans cette circonstance, se rendit chez le sieur Terry, libraire au Palais-Royal; il s'y annonça comme expéditeur pour les États-Unis, en ajoutant qu'il avait en ce moment un bâtiment en partance pour Philadelphie, chargé de plusieurs pacotilles, qu'il ne lui manquait plus que des exemplaires par milliers des chansons de Béranger pour compléter sa cargaison, et que si M. Terry pouvait les lui fournir, il les lui payerait largement. Le libraire, qui n'en possédait pas, lui répondit que la chose lui était impossible, mais l'agent le supplia tellement, que M. Terry lui promit de s'en procurer chez un de ses confrères ; l'heure fut convenue pour la livraison à une fausse adresse indiquée par D..., qui chargea trois de ses collègues de surveiller le libraire, et au moment où se commerçant, nanti de ses exemplaires, se rendait au prétendu domicile de D..., il était arrêté dans la rue par trois agents. L'infortuné Terry, traduit en police correctionnelle, s'entendit condamner à six mois de p rison et à une forte amende.
Comme on le voit, les provocations étaient à l'ordre
du jour. Toutefois, ce qui doit au premier abord paraître non seulement surprenant, mais incompréhensible, c'est le grand nombre de fabricants, de commerçants, dupes de ces infâmes provocation- : car, pour les faire tomber dans leurs fileK Les agents ne déployaient que fort peu d'imagination; c'était toujours le même moyen mis en œuvre : la commande de bustes de Napoléon, d'emblèmes tricolores, en un mot, d'objets séditieux destinés, selon leur dire, aux États-Unis ou à quelques petites républiques d'Amérique. Les avertissements cependant ne manquaientpas; chaque jour, les journaux rendaient compte de nombreuses condamnations prononcées pour la vente ou la fabrication d'objets prohibés, mais l'appât du bénéfice enfantait tous les jours de nouveaux délits.
Ce système ne pouvait qu'exciter les mauvaises passions de certains agents; car pour se faire remarquer de ses chefs, il n'y avait qu'un senl moyen : découvrir quelque conspiration, quelque complot ; ou si, après bien des recherches, on ne découvrait rien, créer adroitementquelqueinfàme machination, inculper dans un prétendu complot un honnèt»- père de famille qui de sa vie n'avait pensé à conspirer, imaginer des complices, choisir pour ce rôle d'autres innocents, enfin livrer le tout à la police.
C'est à ce dernier moyen que s'arrêta entre autreun certain B..., l'un des officiers de paix de M. Delavau. Cet homme était doue d'une énergie remarqua-