CHAPITRE VI
La duchesse d’Orléaus aux Invalides. — Le château de Neuilly. — Les incendiaires. — La gendarmerie. — La banque de France. — Arrestation de déserteurs. — Les machines et les presses de jour* naux. — M. de Girardin. — Maîtres et travailleurs. — La grève des cochers. — La grève des blanchisseuses. — Le château des Tui* leries. — Garnison d’insurgés. — Leurs conditions pour évacuer le château. — Procès-verbal de leur capitulation. — Leur banquet à l’Hôtel de ville. — Le château de Vincennes. — Dévastation des parcs d’artillerie. Embuscade dans le bois. — Vingt-six prisonniers. — Sagesse et fermeté des Montagnards.
En organisant le corps des Montagnards, je m’étais entouré de camarades intelligents et sincèrement dévoués à la République, en même temps que d’une force active, capable d’en imposer aux perturbateurs. Dès le 26 février, je pus comprendre l’utilité de cette institution.
Lé bruit courait que la duchesse d’Orléans, partie Favant-veille au soir, était encore cachée aux Invalides. La foule ne voulait pas croire à ce départ, et des menaces d’incendie se propageaient aux environs. J’y envoyai les -citoyens Cahaigne et Lacombe avec un détachement de trente hommes; et bientôt leur attitude, à la fois ferme et conciliante, désarma la population et sauva l’hôtel des Invalides.
Le même jour, dans la soirée, je reçus l’avis qu’on devait se porter sur Neuilly pour dévaster les bâtiments de la liste civile. Aussitôt le citoyen Louchet partit, à la tête d’un détachement de cent hommes. Plusieurs de ces braves avaient des sabots pour toute chaussure, mais ils comprenaient les devoirs que leur imposait la République en danger. Leur présence et les patrouilles qu’ils firent constamment, le fusil chargé, intimidèrent les malfaiteurs, et le château de Neuilly fut sauvé pour cette fois-là.
Dans les premiers jours de mars des incendiaires avaient brûlé la station de Rucil et détruit les rails depuis Rueil jusqu’à Nanterre. Le citoyen Foucher, juge d’instruction, se rendit sur les lieux avec un détachement de Montagnards, commandé par Mercer et Caillaud. L’instruction , qui dura trois jours, amena l’arrestation de vingt-neuf individus , qui furent transférés à la Conciergerie.
Je fis également faire des investigations dans plusieurs quartiers de Paris et de la banlieue. Ces démarches avaient ordinairement pour résultat de calmer les inqniétudes semées à dessein par les ennemis de la révolution. Souvent aussi elles faisaient rentrer à la Préfecture des fusils et des sabres qui servirent à armer nos premières recrues.
Mes compagnies de républicains intervenaient ainsi partout où l’ordre pouvait être menacé.
Tantôt ils escortaient des prisonniers dans la banlieue où la gendarmerie locale n’avait pas une autorité suffisante; tantôt ils prêtaient main-forte à la garde nationale pour protéger la Banque et autres établissements publics; car la garde nationale refusait souvent de marcher si elle n’était pas appuyée par la garde du Peuple. Tantôt ils battaient la ville dans tous les sens et par tous les temps , et ramassaient des prisonniers , comme le
3 mars, où ils arrêtèrent trente-sept déserteurs de l’armée et de la marine, qui furent conduits à l’état major. Tantôt
ils faisaient respecter les machines et les presses des journaux, assaillies par des foules égarées; et c’est bien un peu à leur zèle que M. de Girardin a dû la conservation du matériel de son journal, et peut-être la vie. Presque toujours ils réussissaient à disperser les rassemblements et à prévenir les collisions, car la parole conciliatrice de ces soldats, portant encore le costume de l’ouvrier, était toute-puissante sur le Peuple.
Quelquefois, c’étaient leurs chefs qui terminaient les discussions entre les maîtres et les travailleurs. Ainsi, l’arbitrage de Morisset et de Mercier fit cesser la grève des cochers et conducteurs d’omnibus, qui exigeaient une augumcntation de 25 centimes par jour. Un peu plus tard, à Puteaux, Mercier et Caron firent également cesser la grève des blanchisseuses qui ne voulaient plus travailler seize heures, et demandaient à réduire leur journée conformément au décret du Luxembourg.
Officiers et soldats se multipliaient et couraient avec empressement où leur influence pouvait être nécessaire.
Une de leurs expéditions, qui intéressa le plus Paris, fut celle que je dirigeai, le 6 mars, sur le château des Tuileries, occupé par une bande d’insurgés, qui, depuis le 24 février, y tenaient garnison.
En vain le Gouvernement avait plusieurs fois invité cette troupe indisciplinée à évacuer le château. On disait qu’ils mettaient pour condition à leur retraite un certificat de patriotisme et de bonne conduite, une rente de douze cents francs à chacun, et l’assurance qu’on ne les fouillerait pas en sortant. Ils faisaient, d’ailleurs, dans l’intérieur du palais, un service militaire, de concert avec le gouverneur Saint- Amand et quelques gardes
nationaux; mais ils n’obéissaient à personne, et inspiraient une certaine terreur dans le quartier.
J’avais appris aussi que beaucoup d’objets disparaissaient chaque jour des appartements, et on en apporta même quelques-uns de peu de valeur à la Préfecture.
On avait refusé à un agent de sûreté de mettre les scellés sur les pièces principales ou d’en retirer les objets de grand prix. Il fallait en finir avec cette prise de possession, infiniment trop prolongée.
J’envoyai donc aux Tuileries un détachement de cent cinquante hommes, commandés par le citoyen Caillaud , qui me rendit compte de sa mission dans le procès-verbal suivant:
« Citoyen préfet,
« Je me suis rendu, comme vous me l’avez prescrit, avec cent cinquante hommes , au palais des Tuileries , pour en faire sortir les individus qui, depuis onze jours, ne voulaient reconnaître aucune autorité, et, il faut lo dire, qui on fait la terreur de ce quartier.
« A mon arrivée, l’entrée m’a été refusée, comme elle l’avait été d’abord à deux cents élèves de Saint-Cyr, quelques heures auparavant.
« Après beaucoup de difficultés , j’y suis cependant entré seul, pour remettre votre lettre au citoyen gouverneur, qui n’a rien voulu prendre sur lui, dans la crainte d’un conflit, et s’est rendu à l’état-major de la garde nationale. J’y ait été appelé un instant après, et, autorisé à exécuter vos ordres alors , je me suis rendu au guichet de l’Échelle pour y exiger l’entrée de ma troupe.
« Pour première réponse, un coup de fusil a été tiré. On a dit plus tard que c’était un accident; mais il est permis d’en douter. Un des chefs est venu au guichet , annonçant leur détermination de supposer à notre entrée.
«« Durant cet entretien, deux hommes des leurs venant du dehors se firent ouvrir. Je voulus profiter de cette circonstance pour forcer la porte, et il en résulta une rixe dans laquelle un élève de l’école Polytechnique, un . lieutenant de la garde nationale qui se trouvait là par hasard, et moi, nous fumes pressés entre la porte et la grille intérieure. L’élève de l’école Polytechnique lança un coup d’épée entre les barreaux, dans la foule des assiégés qui cherchaient à refermer en dedans. J’ai été assez heureux pour faire disparaître ce jeune homme dont la vie eût pu être compromise.
« Après quelques sommations énergiques, ils se décidèrent pourtant à nous laisser pénétrer dans la cour, où je rangeai ma troupe en bataille. C’est alors que le général Courtais entra, suivi des élèves de Saint-Cyr, et passa en revue tous les hommes qui, depuis le 24 février, occupaient les Tuileries. 11 en obtint la promesse qu’ils se retireraient le lendemain matin, porteurs de certificats du gouverneur.
««.Salut et fraternité.
« Caillaud.
«< 6 mars 1848. »
En effet, le lendemain, ils sortirent, l’arme au bras, et défilèrent en ordre jusqu’à l’Hôtel de ville, où on leur offrit un banquet. Mes agents en reconnurent quelquesuns d’une moralité plus que suspecte. Une trentaine environ demandèrent à être employés à la Préfecture. Dormes était à leur tète. On les admit assez légèrement, et par la suite, ayant eu à me plaindre d’un grand nombre d’entre eux, je fus obligé de les renvoyer.
Le château de Vincennes avait aussi besoin d’ètre protégé contre des actes de dévastation qui s’y renouvelaient tous les jours. Depuis février, les établissements
d’artillerie, dans l’enceinte du polygone, avaient surtout souffert d’un pillage auquel le maire et la garde nationale, peu favorables à la République, ne s’étaient point opposés. On évaluait le dommage à plus de 80,000 francs.
Le 15 mars, dès cinq heures du matin, une troupe de Montagnards s’engagea dans le bois, à droite et à gauche de l’enceinte, s’embusqua de manière à voir arriver les pillards, et en arrêta vingt-six en quelques instants,, la plupart nantis de pièces de conviction. Neuf seulement furent retenus et livrés à la justice, cette répression prompte et vigoureuse ayant suffi à prévenir de nouveaux abus.
Il serait trop long de raconter tous les incidents de ce genre, dans lesquels les Montagnards se sont conduits av§c sagesse et fermeté. 11 m’appartenait de réhabiliter des hommes trop calomniés, et dont la plus grande partie eût pu rendre de bons services, si elle n’eut été brutalement licenciée.