CHAPITRE VII
Les archives de la préfecture de police. — M. de Sartine et ses successeurs. — Papiers de la première révolution. — Le registre des septembrisades. — Le mot de Maillard. — La police de sûreté du dernier règne. — Liste de tous les agents secrets. — Police particulière des ministères. — Mille rapports signés Pierre. — Lucien Delahodde. — L'n' épisode du 23 février. — Curieuse lettre d’un mouchard. — Séance nocturne au Luxembourg. — Procès-verbal et condamnation. — Aveux signé. — Delahodde à la Conciergerie. — Le botsu. — M. Pinel et M. Chenu. — Vol et désertion. — Huit ans de galères. — M. Allard, chef de la police de sûreté. — La commission d’enquèle et le forçat — La délation à l’ordre du jour. — - v Police monarchique et police républicaine.
La division la plus intéressante et la plus curieuse de la Préfecture, est la division renfermant les archives. Elles sont tenues, avec un soin tout particulier, par M. Labat, occupé, depuis nombre d’années, à classer des documents qui serviraient à faire l’histoire, bien mieux que tous les matériaux dont l’exactitude peut être mise en doute.
Tous les procès-verbaux et actes de la première révolution s’y trouvent au complet. Les rapports secrets sur les principaux personnages, depuis M. Sàrline, les registres d’écrou , toutes les ordonnances des divers préfets jusqu’à nos jours, y sont casés avec ordre. 11 y aurait de quoi faire pendant longtemps le bonheur d’un amateur
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de scandale. Toutes les fois que j’ai plongé mes regards dans ce fouillis de turpitudes, je me suis détourné avec dégoût. L’espionnage et la délation y sont arrangés coquettement comme des bucoliques de Virgile.
J’y parcourus le fameux registre des septembrisades, sur lequel sont inscrits les noms des acteurs de ces journées sanglantes.
Chaque exécuteur de cette boucherie reçut 24 francs pour le salaire de sa journée; c’était en parlant d’eux, que Maillard disait :
« Q’on donne à boire à ces enfants, ils ont bien mérité de la patrie! ...»
Quelques traitants, de nos jours, seraient peut-être peu flattés de retrouver les noms, prénoms, domicile et profession de leurs pères, sur ce manuscrit tout taché de sang.
Si j’eusse voulu jeter la perturbation dans Paris, je n’aurais eu qu'à livrer à la publicité certains documents renfermés aux archives, comme lo désiraient certaines gens, qui ne voient pas plus loin que leur nez.
Je donnai des ordres sévères pour que personne ne violât le secret des archives. Cependant les nombreuses dénonciations faites depuis 1830 avaient ému grand nombre de citoyens. Les accusations et le titre honteux de mouchard planaient sur quelques hommes ayant joué un rôle dans les affaires du parti républicain.
11 importait de savoir les noms des auteurs de ces délations, qui, tenant toujours le pouvoir au courant de nos projets, l’avaient mis à même de les déjouer.
11 fallait aussi démasquer les ex-agents provocateurs, et faire justice des traîtres, employés contre nous parle parti déchu.
Je fis relever les noms et prénoms de tous ceux qui ^avaient demandé à entrer dans la police secrète. J’y trou-
vai les noms et les numéros d’ordre de plus de deux cents agents , appartenant à tous les partis et à toutes les classes de la société, depuis la noblesse jusqu’à la roture la plusinfime. Tous coloraient de l’amour du bien public leurs demandes, et se targuaient de leurs belles et nombreuses relations dans le monde, ou d’une profession qui attirait la confiance publique.
On me dressa un vocabulaire de tous ces noms. 11 est en lieu de sûreté.
D’autres moyens servirent également à me renseigner sur certains agents soldés par les ministères; et, quelquefois, j’ai fait moi-mème usage de ces hommes, pour savoir ce qui se passait dans les hautes régions de la diplomatie.
Au milieu de l’immensité des rapports adressés par différents mouchards de la police républicaine, se trouvait un dossier très- volumineux , dont les dates remontaient à 1838. Plus de mille rapports, signés Pierre, commençant aux affaires de mai, donnaient la nomenclature de tous les faits de petite ou de grande importance, relatifs au parti républicain.
Les dénonciations étaient concises; tout y était passé en revue: l’armée, la presse, les sociétés secrètes. Le caractère et les habitudes des hommes en évidence y étaient perfidement tracés. Le misérable n’avait pas épargné ses amis; et ceux qui lui avaient rendu des services étaient les premiers dénoncés. 11 avait su s’introduire au cœur des associations secrètes, et comme membre du comité, il était au courant de tout ce qui s’y faisait. Rédacteur du Charivari et de la Réforme, il connaissait les intentions des journaux de l’opposition, et livrait leurs secrets à nos ennemis.
Lucien Delahodde, puisqu’il faut enfin l’appeler par son nom, ne m’avait jamais inspiré de sympathie; mais
j’avais été forcé de le voir assez fréquemment. Je passai meme avec lui une partie des journées de Février. Le 23 février, nous avious dû nous entendre pour organiser un point central d’insurrection, au carré Saint-Martin, et rayonner de là sur les quartiers environnants, où nous avions des hommes. Je me souviens que, la veille, il avait proposé d’établir notre quartier général place des Chevaliers-du-Guet, où nous eussions été plus facilement cernés et massacrés! Cependant, pour ne pas paraître suspect, il accéda à nos observations, et promit de se trouver au rendez-vous.
Le lendemain, dès midi, je m’y rendais moi-mème, accompagné d’Albert, du commandant Vallier et de quelques autres républicains; mais nous avions à peine quitté la rue Grenétat pour entrer dans la rue Saint-Martin, qu’un feu de peloton nous assaillit, et tua roide un individu à cûté de moi. En me retournant, j’aperçus, à une centaine de pas, un autre peloton, qui fit également une décharge. Tout le quartier était cerné par la garde municipale.*
Comprenant alors que nous étions trahis, nous voulûmes, Albert et moi, opérer notre retraite par la rue Grenétat, lorsque nous >îmes accourir sur nous un autre corps de municipaux. Nous n’eûmes que le temps de nous • jeter dans l’allée du café Marchetti. Presqu’aussitôt nous entendîmes les balles frapper la porte de l’allée, et, un peu après, les soldats à notre poursuite vinrent encore ébranler la porte à coups de crosse de fusil.
Nous ne pensions guère alors que, le lendemain, nous ferions partie tous deux d’un nouveau gouvernement. Une demi-heure après, les municipaux s'étant retirés, nous pûmes rejoindre nos amis.
Delahodde n’avait pas paru au carré Saint-Martin. Lorsqu’il vint, le lendemain, m’offrir ses services à la Préfecture, il me dit avoir pris un autre chemin, et s’ètre
trouvé, comme nous, empêché d’arriver au lieu du rendez-vous. Puis il s’installa sans façon à un bureau pour remplacer le secrétaire général Pinel, qui était en fuite.
J’avais donc accueilli un misérable depuis dix ans à la solde de mes ennemis. De plus, il occupait un poste de confiance qui, tôt ou tard, lui aurait permis de faire disparaître la trace de ses délations.
Trois ou quatre jours après la découverte du fameux dossier, je constatai l’identité de l’écriture de Pierre et de celle de Delahodde. Ma conviction était donc déjà formée, lorsqu’on retrouva la lettre suivante, avec une belle signature, une adresse, une date et tous les sacrements :
« A monsieur le préfet de police.
« Monsieur ,
« J’ai l’honneur de vous adresser une demande d’admission dans l’administrâtion que vous dirigez.
* Je suis né à Wimille, près Boulogne-sur-mer, département du Pas-de-Calais, et ma famille est très honorablement connue dans le pays. Mon père et plusieurs de mes parents sont électeurs. Depuis la révolution, plusieurs d’entre eux s’étaient abstenus de- prendre part aux travaux du scrutin; mais des démarches auxquelles j ai pris une bonne part, leur ont, depuis lors, fait mieux apprécier l’importance de leurs droits électoraux , et je ne doute pas que, dans l'occasion qui va se présenter, ils n’en fassent usage en faveur de l’honorable candidat qui sollicite leurs suffrages et qui en est digne à tant de titres.
« Mon intention, en arrivant à Paris, était de m’occuper de littérature , et je travaille même un peu dans le journal la Presse . Mais les profits que me procure ma plume étant très-minimes, et les ressources qui me viennent de la maison , trop bornées , je me vois forcé d’a-
bandouner la carrière littéraire , ou. du moins de n’en faire qu’une occupation secondaire.
« La partie que je préférerais dans votre administration, monsieur le préfet, serait celle de la police secrète. Cette partie conviendrait à mon caractère et à l’activité de mon esprit ; et les préjugés qui s’attachent à elle , n’ont aucune puissance sur moi ; car je crois que toute profession a sa moralité , et je ne pense pas que celle qui a pour objet d’assurer le repos du pays et des citoyens, puisse être mésestimée des hommes sages qui ne regardent que la cause à travers les moyens.
« J’ai été victime , comme bien des jeunes gens , de l’exaltation politique qui a signalé si tristement les premières années de la révolution de Juillet. En 1832, je fus initié à la Société des Droits de l’homme. Peu après, je pris volontairement du service dans l’armée. J’entrai dans le 38 e de ligne , et je m’y acquis une sorte de célébrité en faisant représenter sur le théâtre de Soissons une pièce dans laquelle se trouvaient des allusions politiques que mes supérieurs ont punies très-sévèrement. J’ai ensuite subi un procès en cour d’assises, à Laon ; mais je dois dire que les griefs politiques qu’on m’imputait n’avaient aucun fondement: le verdict du jury l’a, du reste, prouvé ! L’espèce de réputation que me procurèrent ces deux événements me mit bientôt en rapport avec les principaux chefs du parti républicain. On me regardait comme tout-puissant dans le régiment, et M. Marrast, de la Tribune, m’engagea plusieurs fois à tenter une démonstration qui, disait-il, devait donner le branle à tonte l’armée.
« Je quittai le service en 1838 , et je passai un an à Paris à étudier le droit. A cette époque , je fus initié à la Société des Familles, sur laquelle je pourrai donner quelques renseignements, si on le désire. Je retournai
ensuite chez moi ; et c’est alors que je commençai à reconnaître que je m’étais rendu trop longtemps l’instrument d’hommes dont la plupart n’étaient que des ambitieux desappointés, et les autres des séides égarés, voulant entraîner le pays dans leui* égarement; et j’abjurai les principes de sang et de destruction que j’avais eu la folie d’embrasser. Le contact journalier du monde m’a , depuis, ôté bien d’autres illusions de jeunesse; et c’est par cette décroissance rapide de foi dans les apparences, que j’en suis arrivé à dépouiller de toutes les préventions qui l’environnent l’emploi que je sollicite en ce moment.
Je dois vous avouer, monsieur le préfet, que je compte plus pour le succès de ma demande sur votre bonté et sur mon désir ardent de me rendre utile , que sur les titres réels que je puis offrir. M. Boutmy , dont je suis particulièrement connu , s’était chargé de vous présenter une note sur ma vie, ainsi que quelques mots en ma faveur. J'espère qu’il l’aura fait, et que les détails que je viens de prendre la liberté de vous soumettre vous sont déjà connus en partie. M. François Delessert, à qui j’ai eu l’honneur d’écrire, il y a quelque temps, au sujet de sa candidature dans mon pays, a pris sur mon compte, à ce sujet , des renseignements qui , je crois , ne m’ont pas été défavorables. Si vous le jugiez convenable , et que vous daigniez vous en donner la peine, vous pourriez vous en assurer auprès de lui.
« Je finis, monsieur le préfet, en vous priant de m’excuser de vous avoir entretenu si longtemps de moi , et en réclamant de votre bonté qu’elle veuille bien prendre en considération l’objet de 111 a demande.
« J’ai l’honneur d’ètre, avec respect, monsieur le préfet, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« Signé, L. Delahodde, rue Coquenard, 9.
« Paris, ce 25 mars 1858. «
J’avais mis au courant de cette affaire Monier , vieil ami de vingt ans, dont j’étais sûr, et que, plus tard, je nommai secrétaire général pour récompenser son intelligence et son activité. 11 écrivit à quelques-uns des patriotes désignés dans les rapports, de se trouver le lendemain soir, à neuf heures, au Luxembourg. J’avais prévenu Albert, qui nous prêta sa chambre sans savoir de quoi il s’agissait.
Je ne voulais point que Delahodde fût jugé à la Préfecture, où il eût été mis en pièces par les Montagnards, si l’affaire eût transpiré; et l’on n’eût pas manqué de dire que nous l’avions assassiné par crainte de ses révélations.
11 prenait ses repas à ma table, ainsi que quelques se- -crétaires et employés extraordinaires. Je l’avais en face de moi, et il fallait me contenir!... Ce supplice aurait pu durer longtemps ; je lui annonçai donc, qu’après le dîner nous aurions à nous rendre chgz Albert, avec quelques camarades , pour une chose sérieuse. Nous partîmes ensemble. Le long du chemin, il me parla de sa capacité pour faire un bon secrétaire général.
Nous arrivâmes enfin chez Albert, où j’avais eu le soin d’envoyer les pièces de conviction. Seize personnes, f compris Delahodde, étaient présentes. La séance prit de suite une certaine solennité. Grandinesnil fut nommé président, et j’expliquai le but de la réunion.
Delahodde, croyant qu’on n’avait pas de pièces irrécusables, commença par rappèler sa conduite de républicain depuis dix-sept ans. Sur l’exhibition de quelques rapports, il continua à nier avec effronterie, et demanda une vérification d’écriture.
L’exaspération des assistants était à son comble devant une pareille audace.
On l'écrase de faits et de preuves nouvelles; on lit la lettre originale que nous venons de citer. Alors, l’accusé
se courbe honteusement, et déclare qu’en un moment de désespoir il s’est jeté dans les bras de la police, qu’il a tait des rapports, mais qu’il n’a jamais été agent provocateur, et qu’il n’a à se reprocher l’arrestation d’aucun républicain.
j Quelques-uns de ses anciens amis, présents à cette /scène dramatique, l’engagèrent à se brûler la cervelle. Il se contenta d’écrire l’aveu suivant :
« Je déclare que tous les rappots signés Pierre sont ; de moi.
| « Paris, ce 14 mars 1848.
n « Delahodde. »
Le procès-verbal de la réunion fut rédigé séance tenante, et signé : Grandmesnil, Tiphaine, Monier, Boquet, Pilhes, Lechallier, Bergeron, Louchet, Albert, Caillaud, Ch. Rouvenat, Mercier, Caussidière et cKenuj la signature de ce dernier presque illisible.
Delahodde fut immédiatement conduit au dépôt de la Préfecture, puis écroué à la Conciergerie et gardé au secret, comme ayant entretenu, après le 24 -février, une correspondance avec des agents du pouvoir déchu. .
Quelques jours après mon départ de la Préfecture, une ordonnance de non-lieu l’a rendu à la liberté, dont il a profité pour se rendre à Londres, où il attaque la République et les républicains dans un petit journal, intitulé le Bossu. Ce nouveau métier, bien digne du précédent, lui attirera sans doute, par la suite, la récompense de ses œuvres.
A quelques jours de là, plusieurs mouchards de M. Pinel me furent désignés, le sieur Chenu entre autres. Il s’était glissé parmi les Montagnards, dont je voulais l'épuration complète. Je le fis appeler, en présence du ca-
pitaine Morisset seulement. Je lui dis que j étais certain qu’il avait joué un rôle infâme vis-à-vis de ses camarades, ce qu’il commença à nier.
<« Je suis sûr de ce que j’avance, ajoutai-je, puisque vous refusez d’avouer, je vais vous livrer aux Montagnards, qui décideront de votre sort. »>
Alors il confessa que M. Pinel avait profité de sa position de déserteur, pour peser sur lui et en faire un agent provocateur des républicains. Il omettait seulement qu’il avait été gracié de huit années de travaux-forcés , pour désertion après vol. 11 promit, si on lui en donnait les moyens, de se rendre en Belgique, d’y travailler de son état de cordonnier et de redevenir honnête homme. 11 pleura et répéta les mêmes simagrées que son collègue Delahodde, au jugement duquel il avait assisté; Morisset voulut bien se charger de le faire partir. Mais, au bout de quelques jours, ayant été prévenu de son retour et des menaces qu’il proférait contre moi, je fus forcé d’ordonner son arrestation. Écroué au dépôt, il révéla à M. Allard, chef de la police de sûreté, les noms de quelques-uns de ses accolytes, s’excusa dé son retour de Belgique sur l’absence de tout moyen d’existence, et supplia qu’on le laissât suivre l’expédition d’Allemagne, promettant, cette fois, qu’on ne le verrait plus.
— C’est un mauvais et dangereux garnement, me dit M. Allard; défaites-vous-en. *
— Qu’il aille au diable et que je n’en entende plus parler, » répondis-je !
Il fut, en effet, expédié en Allemagne, d’ou il est également revenu pour calomnier et dénoncer de rechef. Ainsi, le bouquet du rapport de la commission d’enquête est tout simplement la déposition d’un forçat, d’un agent provocateur, qui avait entraîné de pauvres diables dans les plus mauvais procès, entre autres, dans l’affaire des
bombes, où ils furent condamnés à plusieurs années de détention. A l’instar de son collègue Delahodde, choisissant ses victimes parmi ceux dont il aurait eu à reconnaître les bienfaits, il se porta à une tentative de meurtre sur un de ses amis, nommé Javelot.
J’ai entre les mains un procès-verbal, signé par onze témoins, constatant que Chenu a dit avoir fait des dénonciations pour se venger de Grandmesnil et de moi, qui l’avions mis à jour et perdu dans l’opinion publique. Chenu est aujourd’hui en liberté, et se félicite, dans l’aisance, du résultat de ses délations.
Si j’insiste sur tous ces faits, c’est pour démontrer aux ouvriers combien ils doivent être circonspects, et combien il leur importe de connaître la moralité de ceux qui cherchent à les compromettre dans des affaires ténébreuses. Aujourd’hui , la délation est à l’ordre du jour. Une bonne police est nécessaire, sans doute; mais la police de provocation porte avec elle un cachet qui déshonore ceux qui l’emploient. Qu’on cherche à savoir ce qui se passe, c’est indispensable; mais qu’on n’organise pas des complots. Ce système a réussi quelquefois, il est vrai, sous la monarchie déchue, pour obtenir des lois de répression. Le gouvernement de la République usera-t-il à son tour de ces moyens infàmes|, pour étouffer la Liberté?