LA MONARCHIE EN
Jusqu’en 18*7, la royauté avait semblé se fortifier de plus en plus, et les esprits superficiels la croyaient solidement établie en France. Tout lui avait réussi en apparence, dans les combinaisons de sa politique et dans les intérêts de sa dynastie. Sauf une atteinte de la fatalité qui avait enlevé subitement le dauphin de la branche cadette, héritier du trône, la chance des événements n’avait guère contrarié jusque là les desseins et la fortune du vieux monarque, auquel les courtisans, devançant l’histoire, appliquaient déjà les plus glorieux surnoms. Ses ministres eux-mêmes, dans les lettres curieuses, retrouvées en février, ne le mettaient-ils pas au dessus de Louis XIV et de Napoléon !
Aussi le Système , comme on disait alors, allait-il en s’exagérant, et sans prendre désormais la peine de ca-
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cher ses tendances. L’impudeur et l’effronterie avaient succédé à une ruse de quinze ans.
A l’extérieur, l’intérêt dynastique dominait toutes les négociations et facilitait par ce compérage égoïste les coups de la diplomatie absolutiste contre les nationalités. Pour se faire pardonner les mariages espagnols, qui apportaient aux d’Orléans trente millions et l’éventualité d’une couronne, on laissait les puissances du Nord effacer les dernières traces de la Pologne, et on cédait des armes françaises aux jésuites du Sonderbttnd.
A l’intérieur, le roi avait concentré toutes les influences dans sa maison , et partagé d’avance entre ses fils le gouvernement de la France. 11 avait fait du futur régent une sorte de connétable, commandant toutes les armées; du prince d’Aumale un vice-roi commandant l’Algérie érigée en fief ; du prince de Joinville un grand amiral, commandant la marine; du prince de Montpensier, le canonnier suprême, commandant l’artillerie dans sa citadelle de Vincennes, arsenal tout garni pour l’usage des fortifications. La royauté s’imaginait ainsi, en accaparant la force militaire, maîtriser les destinées du peuple français.
En même temps, la cour, les ministres, les fonctionnaires, les aristocrates, épuisaient les ressources financières de la nation. La liste civile pressurait ses domaines et taillait en coupes sombres les forêts de l’État. Le budget s’augmentait, pour satisfaire les cupidités de tous les serviteurs du gouvernement personnel, et le livre rouge nous a montré des marquis, des ambassadeurs, des généraux, des comtesses et des millionnaires, se partageant les fonds secrets. Les places, les fournitures, les monuments publics, étaient abandonnés à une concussion honteuse, et cette vénalité qui commençait au cabinet des ministres, rayonnait dans toutes les
administrations, et ne s’arrêtait qu’aux degrés infimes de la hiérarchie politique. Les nominations les plus scandaleuses, l’accaparement des emplois par les familles privilégiées, et jusqu’à une sorte d’hérédité favorisée par le pouvoir dans les hautes fonctions électives, tout entretenait au milieu du monde officiel, la corruption, les passions avides et les instincts grossiers.
Les princes avaient ressuscité les mœurs funestes de la Régence ou du Directoire. Chacun d’eux s’était fait une cour d’intrigants et de roués. C’étaient des chasses et des courses splendides, à Chantilly ou à Compïègne; des jours de galanterie et des nuits de jeu ; c’étaient des fêtes vénitiennes sur le terrain même de Canonville, préparé pour recevoir les mitrailles des forts.
Et le lendemain, tous les fils du roi allaient communier à Saint-Roch avec les dévots de l’ancien régime. Car l’hypocrisie accompagnait familièrement l’immoralité, et jamais les jongleries du vieux culte n’eurent plus de faveur apparente qu’en ces temps de dissolution. La jeunesse du faubourg Saint-Germain, imitant la cour, entourait les prédicateurs et les jésuites; et Paris revit, à sa grande surprise, des moines de toute couleur prétendant confesser les femmes, diriger les hommes et éduquer les petits enfants.
Les députés spéculaient sur leur mandat politique; les pairs de France patronaient l’agiotage; les banquiers avaient monopolisé la presse déjà décimée par les lois de septembre; le Juif des rois et le Roi des juifs s’étaient assuré les principales feuilles périodiques, et la voix du journalisme se trouvait ainsi étouffée, en même temps que la voix de la tribune française.
Aussi, toutes les classes supérieures s’abandonnaientelles, sans crainte de l’opinion publique, à la maladie de l’intérêt matériel, inoculée par la perversité du système monarchique.
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La France, cependant, souffrait dans toutes les profondeurs de son existence. Le pays de l’enthousiasme et de la générosité, ainsi dépravé dans ses habitudes, violenté dans toutes les conditions normales d'une grande nation, ne pouvait subir longtemps cette oppression fatale, et la fatalité elle-même sembla se charger d’y mettre un terme.
Tout à coup, le mal fit irruption au dehors, et envahit tous ceux même qui avaient cru en profiter. Une crise terrible dans les finances, la ruine imminente de toutes les industries, vinrent réveiller les capitalistes, les spéculateurs, les manufacturiers et les commerçants.
A la suite des jeux effrénés sur les actions de chemin de fer, qui avaient renouvelé les folies de la rue Quincampoix au temps de Law, si quelques maîtres de la finance avaient entassé des millions, presque toute la banque, les agents de change et tous les aveugles qui s’étaient imprudemment égarés dans cette forêt de Bondy, se trouvèrent finalement culbutés les uns sur les autres. A côté de deux ou trois chefs de la compagnie du Nord, qui avaient doublé leurs capitaux, de madame Adélaïde, qui, disait-on, avait gagné 20 millions, tout le reste des spéculateurs en action de chemins de fer, avait été ruiné tôt ou tard par le report et les vicissitudes du cours. La province elle même s’était rudemeut compromise dans ces excès: Lyon y avait éprouvé de fortes pertes, évaluées à une cinquantaine de millions; Bordeaux, Alby et plusieurs autres villes du midi ne pouvaient plus faire face à leurs engagements. La circulation du papier fut presque interrompue, et la faillite se promena de Paris dans les départements.
Les grands centres d’activité commerciale étaient, d’aillenrs, presque tous en souffrance. Les fabriques de Lyon, Nimes, Vienne, Mulhouse, Roubaix, Rouen, etc., se trou-
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vaient encombrées, sans débouchés à l’intérieur, à cause du malaise général, sans facilité d’exportation, à cause dé la concurrence étrangère, favorisée par les impôts de douane. Plusieurs villes manufacturières se virent même contraintes d’abandonner la fabrication de certains produits et de renoncer à des exploitations périlleuses. Et cependant, au milieu même de cette crise déjà ancienne, quoique latente, le nombre des exploiteurs, aspirant à une fortune fantastique, avait encore augmenté dans une progression absurde, comparée aux nécessités industrielles, à l’accroissement de la population et par conséquent de la consommation probable. Si bien que cette concurrence aveugle et insensée avait à la fois amené la baisse des salaires de l’ouvrier, de fréquents chômages, le dénûment dans les classes laborieuses et la ruine des entrepreneurs; — la misère pour tout le monde: pour le maître, comme pour le prolétaire.
Et pendant ce temps-là, que faisait la Banque de France? Contrairement au but de son institution, elle resserrait ses escomptes et élevait le taux de son intérêt, pour faire bénéficier ses actionnaires sur la gêne commerciale et sur la détresse publique.
On alla même jusqu’à dire qu’au lieu de secourir l’industrie, le commerce et les transactions financières, elle avait employé une partie de son capital à spéculer avec la cour sur les grains étrangers. Car la disette de blé et la crainte de la famine étaient venues ajouter encore à toutes ces calamités. Comme en 1788, aux abords de la première révolution, les récoltes agricoles avaient été presque nulles, et la France avait été obligée d’acheter à l’étranger sa provision de céréales. 11 sortit ainsi de France, pour n’y plus rentrer, environ 500 millions de numéraire. L’agiotage n’avait pas manqué d’exploiter ce malheur public. A peine débarqués dans nos ports du
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midi, les navires chargés de grains étaient cotés à la Bourse, et n’étaient livrés à la consommation qu’après avoir produit des bénéfices à une foule de spéculateurs. On cite un bâtiment, débarqué à Marseille en novembre 18&7, qui passa dans les mains de dix acquéreurs. Le prix du blé augmentait ainsi dans une proportion factice, en même temps que les petits propriétaires et les fermiers, affolés par l’appât d’un gain exagéré ou par la terreur de la famine, fermaient leurs greniers aux consommateurs.
L’agitation devint donc immense sur divers points des départements. Les travailleurs des campagnes et des villes s’épouvantèrent de rincurie et de l’insouciance du pouvoir, dans cette crise difficile. Les accapareurs furent bientôt menacés par les pauvres, et une émotion presque générale conduisit plusieurs communes à des scènes terribles, ou le Peuple demandait du pain! Le gouvernement répondit par des baïonnettes, par des juges et des geôliers, et même, hélas! par le bourreau! Sur ses mains déjà tachées de sang, la royauté fit, sans scrupule, jaillir encore le sang des prolétaires deBuzancais!
Mais la Providence éprouvait alors, comme à plaisir, par une série de désastres, la vieille monarchie qui en méritait, de près ou de loin, la responsabilité. A côté de la disette, c’étaient les inondations de la Loire, causées en partie par le déboisement du sol, en partie par le mauvais entretien des digues et le défaut de canalisation ; c’étaient des accidents sur les chemins de fer, abandonnés à l’avidité et à la négligence des exploitations particulières; c’étaient des incendies, provoqués peut-être par la misère, ou allumés, comme celui du Mourillon, on le disait du moins, par des mains intéressées à dissimuler leurs rapines sur les approvisionnements de l’État; c’étaient à Paris, dans les villes, et jusque sur les grands chemins, des bandes
de voleurs organisées contre la sécurité publique, contre la vie et la propriété des citoyens. On assassinait des changeurs à leur comptoir en plein jour ; on égorgeait pour trente sols de pauvres rouliers endormis dans leurs charrettes. C’étaient des suicides à côté de morts de faim, et des crimes de toutes sortes, accusant la décadence des mœurs privées et de la prospérité nationale, sous le gouvernement du privilège , de l’égoïsme et de la corruption.
Des signes plus éclatants encore vinrent condamner la monarchie et déchirer les derniers voiles qui avaient couvert depuis dix-septs ans sa criminelle exploitation du peupla français. Coup sur coup, les plus singulières révélations, les accidents les plus imprévus, consternèrent l’opinion publique. Le dessous de la société , ainsi que le roi, la cour et l’aristocratie l’avaient faite, apparaissait dans son effrayante réalité.
Un ministre, un pair de France, un millionnaire, furent traînés devant les tribunaux, et, convaincus de concussion; un prince fut condamné comme faussaire; un aide de camp du régent, chassé comme filou; un ambassadeur du roi se suicidait , avec des circonstances mystérieuses; un autre ambassadeur du roi portait le rasoir sur le cou de ses enfants ; un secrétaire du ministre, un pair de France, vendaient des charges publiques à prix d’or ; dans les administrations des vivres , de la marine, de la guerre, les agents du roi dilapidaient les finances ou les propriétés de l’État, et se livraient à toutes sortes de fraudes : et lorsque le public s’en émouvait, les ministres déniaient effrontément à la tribune des scandales bientôt vérifiés par les enquêtes judiciaires. Les ministères étaient le centre de toutes ces honteuses négociations. On vendait des privilèges de théâtre pour soutenir des journaux sans pudeur , ou pour propager
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une littérature immorale, qui portait l'étiquette des princes. On recevait de toutes mains, pour distribuer ensuite en faveurs réprouvées par l’honnêteté publique. On racontait, sur de hauts personnages, des anecdoctes équivoques, et jusqu’aux dissensions intestines dans la famille du roi.
En môme temps , les tribunaux retentissaient de procès célèbres où figuraient les amis du château, les favoris des princes , dans des duels et des orgies , dans un monde de gentilshommes grecs , à belles manières et à grands vices. Puis, on voyait passer, dans cette galerie de notabilités monarchiques, des notaires escrocs, des confréries chargées de viol et d’assassinat, des galériens en gants jaunes et des voleurs décorés.
Partout , dans les hautes classes , la probité privée et la probité politique, la sainteté de la famille, la sincérité des consciences, sacrifiées à des instincts grossiers et à ce règne de l’intérêt matériel , prôné par les gouvernants. Partout le pillage, l’hypocrisie, le mensonge, l’avarice, le vol, et jusqu’à l’assassinat.
11 y eut surtout un de ces procès qui frappa cruellement la cour et l’aristocratie. On avait vu un ministre du roi, pair de France, condamné à la réclusion; on vit, peu après, un chevalier de la reine, un pair de France, condamné comme assassin, et s’exécutant lui-même par le poison, avec le concours ou du moins la tolérance de son entourage , afin qu’un noble duc ne portât pas sa tète sur le même échafaud que les martyrs de Busançais.
Tel était, en 1847 , l’état de la société monarchique, que les réactionnaires prétendent encore restaurer, malgré la Révolution.
Tous ces symptômes terribles annonçaient cependant aux {esprits demeurés clairvoyants , que le vieil ordre social s’écroulait, et que la France avait le devoir de se
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régénérer. Tous ces désastres, tous ces crimes, tous ces abaissements du caractère français, n'était-ce pas un enseignement pour le Peuple, en même temps qu'une punition pour la royauté et pour les classes aveugles qui l'avaient soutenue? Que fallait-il de plus pour flétrir cette politique de ruse et d'égoïsme que certains partis * avaient prise pour de L'habileté?
La cour était consternée , et tandis que le châtiment tombait sur elle comme la foudre, tandis que le Peuple mourait de faim, le 51 décembre, la compagne du vieux Philippe, qui l’avait souvent guidé au travers de sa longue vie si tortueuse, la soeur du roi , mourait aux Tuileries, d’où les d'Orléans allaient bientôt être chassés pour toujours.
On dit que le roi pleura sur ce cadavre. 11 avait aussi pleuré sur le lit de mort de son ami Talleyrand.