LE MINISTÈRE DE L’OPPOSITION
La situation politique de la France était aussi triste et aussi périlleuse que son état moral. Depuis plusieurs années , le gouvernement était livré aux hommes les plus antipathiques au pays. # Le premier ministre était celui qui avait dit, en parlant de l’esclavage du Peuple : « Le travail est un frein. »
La monarchie cadette en était à son Polignac.
Les autres ministres , principalement ceux de l’intérieur et de la justice, devaient aussi leur position à un
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dévouement absolu au système personnel, comme à l'aptitude qu’ils avaient montrée à seconder une politique de corruption et de tyrannie. L’un était connu par son immense fortune, son scepticisme et sa dextérité à manier l’administration et les influences électorales; l’autre, par ses violences contre la presse et contre la liberté, et par son invention de la complicité morale! Tous deux, — tous trois — n’avaient reculé devant aucun sacrifice de la prospérité nationale au dedans, de la dignité nationale au dehors.
La politique était devenue une rouerie, un mensonge, une marchandise; la France, une boutiqué exploitée par de malhonnêtes gens. Toutes les tendances généreuses, toutes les aspirations intelligentes avaient été refoulées: on suspendait les cours d’histoire, de littérature ou de . philosophie, aimés de la jeunesse ; on persécutait les journaux et tous les esprits indépendants; on avouait tout haut à la tribune, à la cour et dans les feuilles soldées, la haine contre le Peuple et la révolution.
Aussi, toutes les classes de la nation, longtemps endormies, commencèrent-elles à se réveiller. Les électeurs, la bourgeoisie, les industriels et les commerçants, les capitalistes et les propriétaires, jusque là complices de cet odieux régime, s’aperçurent enfin qu’il tarissait toutes . les sources de la fortune publique et qu’il ne profitait qu’aux intrigants embrigadés autour du pouvoir. La garde nationale laissait deviner une hostilité secrète, et on put défier le gouvernement de la convoquer à une revue. L’opposition dynastique se séparait de plus en plus de la majorité et recrutait chaque jour d’anciens conservateurs. On vit ainsi plusieurs hommes éminents dans les deux chambres, par une conversion imprévue, attaquer avec une extrême virulence le ministère et la cour qu’ils avaient récemment défendus avec une ardeur
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pareille! Le gouvernement s’isolail donc dans son égoïsme, et la cour allait bientôt se trouver seule en face du pays légal, désabusé, et du Peuple, qui avait toujours protesté sourdement contre la monarchie, et qui espérait en son cœur l’avénement de la liberté et de la justice, la République démocratique et sociale.
A la suite de la session de 1847, l’opposition dynastique et les comités institués pour la réforme électorale, s’étaient unis dans une manifestation publique au Château-Rouge, où quinze cents citoyens, députés, électeurs, journalistes, officiers de la garde nationale, avaient acclamé la réforme et flétri la politique du château. L’agitation s’étendit bientôt dans toute la France, et l’on organisa successivement des banquets patriotiques dans la plupart des départements. Les députés y apportaient le compte-rendu de la session dernière et un écho de l’indignation parisienne. De toutes parts les populations affluaient à ces meetings où le sentiment général s’accordait dans un vague désir de rénovation. L’honnêteté publique était vengée par cet enthousiasme unanime, et, au bout de quelques mois, il y avait comme une ligue secrète dans la nation contre ses oppresseurs.
Deux caractères bien distincts se manifestaient, toutefois, dans ce grand soulèvement politique. Le parti populaire qui avait prêté son concours aux députés de la gauche et qui avait été forcé souvent d’entendre des toasts hypocrites au roi et à la monarchie, mêlés à des toasts en faveur de la souveraineté du Peuple et de la liberté, le parti républicain eut ses banquets, ses orateurs et ses triomphes. Tandis que M. Barrot et 6es adhérents protestaient,' à Béthune et ailleurs, de leur fidélité à la royauté constitutionnelle, tandis qu’ils exploitaient, en vue de leurs haines et de leurs ambitions intéressées, le noble frémissement du pays; les patriotes, jusqu’alors à peine re-
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présentés à la Chambre et dans la presse, trouvaient de vives et nombreuses sympathies dans le nord, dans Test, dans le midi. A Lille, les royalistes se retirèrent devant la République. A Dijon, à Châlons, à Toulouse, à Limoges, la royauté fut complètement effacée devant la réforme politique et même devant la réforme sociale. Audessus du libéralisme ressuscité, le grand parti de la tradition française de la liberté, de Légalité, de la fraternité, le parti de la République populaire, martyrisé depuis cinquante ans, se redressait à son tour et reprenait une juste conscience de sa force.
La cour et le ministère, à l’ouverture de la session nouvelle, trouvèrent ainsi la France entière disposée à une lutte dont il fut, dès lors, facile de prévoir l’issue. Mais la royauté, trompée par un succès de dix -sept ans, par des majorités corrompues dans les deux Chambres, par les flatteries de ses journaux et de ses complices, par la faiblesse et l’incapacité bien connues de l’opposition bourgeoise, s’imagina qu’elle étoufferait encore le sentiment national. Elle avait compté sans l’élément populaire, qui, au jour du duel, ramassa l’arme lâchement abandonnée par les dynastiques, et abattit d’un seul coup tous les ennemis de l’avenir.
Le discours d’ouverture, dans une phrase célèbre, eut l’audace d’attribuer à des passions aveugles ou ennemies l’émotion de la France et sa protestations universelle. Rien n’était plus vrai, assurément et les deux mots frappaient juste, sur l’opposition dynastique, préparant, sans le savoir et sans le vouloir, une révolution populaire de même que sur le parti républicain, toujours préoccupé du renversement de la monarchie.
U n’y a peut-être pas, dans toute l’histoire, un enseignement plus curieux que la réponse faite au roi dans les deux projets d’adresse de la Chambre des pairs et .de la Chambre des députés.
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La Chambre des pairs disait :
« De bruyantes manifestations, où se mêlaient aveuglément des idées vagues de réforme et de progrès, des passions ennemies de notre constitution monarchique, des opinions subversives de l'ordre social, et de détestables souvenirs , ont jeté de l’inquiétude plutôt que delà perturbation dans les esprits. Le gouvernement a du y porter son attention. Nous sommes persuadés que de telles agitations, tolérées par un régime de liberté, sont impuissantes contre l’ordre public. Oui, Sire, l’union des grands pouvoirs de l’État , l’action des lois , la raison publique, suffiront à préserver le repos du pays, à ramener les esprits égarés , à dissiper des espérances insetisées. Les dix-sept années où notre chère pairie a enfin joui à la fois de l’ordre et de la liberté , sont autre chose qu’une phase de nos révolutions. Cette période commence une ère durable, et léguera aux générations futures le maintien de la charte, les bienfaits de votre règne et la gloire de votre nom. »
La Chambre des députés ajoutait avec la même clairvoyance:
« Sire, en vous dévouant au service de notre patrie, avec ce courage que rien n’abat , en consacrant votre vie et celle de vos enfants au soin de nos intérêts, de notre dignité, vous affermissez chaque jour l’édifice que nous avons fondé avec vous. Comptez sur notre appui pour vous aider à le défendre.
« Les agitations que soulevaient des passions ennemies ou des entraînements aveugles tomberont devant la raison publique, éclairée par nos discussions, par la manifestation de toutes les opinions légitimes. Dans une monarchie constitutionnelle, l’union des grands pouvoirs de l’État surmonte tous les obstacles , et permet de satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels du pays.
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Par cette union, Sire, nous maintiendrons l'ordre social et toutes ses conditions ; nous garantirons les libertés publiques et tous leurs développements ; notre charte de 1830, par nous transmise aux générations qui nous suivent, comme un inviolable dépôt , leur assurera le plus précieux héritage qu’il soit donné aux nations de recueillir, l’union de l’ordre et de la liberté. »
Un mois après, cet inviolable dépôt, ce précieux héritage qui devait être transmis aux générations futures, avait disparu dans la tempête, et le vieux monarque tombait misérablement sous le mépris public !
Les plus violentes discussions s’élevèrent dans les deux Chambres sur ces beaux textes de MM. Barante et Yitet. A la Chambre des pairs, chose imprévue, on entendit réhabiliter la Convention et flétrir les tyrans de l’Europe; mais l’adresse passa à une majorité de 1 44 voix contre 23. Ainsi, dans cette Chambre de hautes illustrations et de sages vieillards, dont l’institution est encore réclamée comme une nécessité par les contre-révolutionnaires, il se rencontra 144 grands politiques pour proclamer les bienfaits d’un-règne exécré et pour en affirmer la durée : c’était le 18 janvier !
A la Chambre des députés, la discussion prit des pro- . portions immenses. Le droit de réunion fut défendu avec une véritable éloquence par des hommes qui, depuis, ont aboli le droit de réunion , le droit d’association , et fermé les clubs : par M. Marie qu’on accusait alors d’attaquer l’ordre, la famille , et la propriétés par M. Odilon Barrot qui commençait ainsi son discours: « Il est triste, pénible, humiliant, d’être obligé, en 1848, dix-sept ans après la révolution de Juillet, de venir discuter contre le gouvernement issu de cette révolution , un droit que nous avons exercé même sous Charles X ; » par M. Ledru-Rollin, qui datait le droit de réunion de la con-
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stitution de 1791, et le droit d'association de la prise de la Bastille ; par M. de Lamartine, qui reprochait au pouvoir « de mettre la main de la police sur la bouche du pays, « comme le pouvoir actuel y a mis la main des soldats 1 .
MM. DuChàtel et -Hébert contestaient, de leur côté, la légalité du droit de réunion, ainsi que l’avait fait M. Guizot à la Chambre des pairs. S’appuyant sur une loi de 1790 , ils déclaraient qu’ils s’opposeraient désormais à tout banquet politique. Et l’opposition dynastique n’eut pas le courage de répondre à ce défi, en s’engageant, du haut de la tribune, à exercer un droit auquel la nation entière avait donné son assentiment.
Après ce beau tournoi de paroles, le droit de réunion fut aboli , et les cent députés qui avaient pris part aux banquets furent flétris comme aveugles et ennemis, par un vote de 223 conservateurs , sur le paragraphe spécial, et de 241 , sur l’ensemble de l’adresse.
Mais la question n’en restait pas moins pendante; car il y a'vait une question de fait , engagée à côté de la question de droit , que la majorité de la Chambre et la nation avaient résolue d’une façon si contradictoire. La série des banquets devait être close par un grand banquet annoncé dans le douzième arrondissement, sous le patronage des députés. La date en avait été fixée avant la discussion parlementaire; mais le préfet de police avait mis son véto, et dans les interpellations aux deu* Chambres, le ministre avait déclaré qu’il prenait sur lui la responsabilité de cette interdiction, et que le banquet n’aurait pas beu.
Les cent députés flétris n’avaient pas donné leur démission, à l’exception d’un seul , et ils s’étaient contentés de promettre leur concours au banquet du douzième arrondissement ; car la commission du banquet, compo-
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sée d’électeurs et de journalistes, avait persévéré à organiser cette manifestation pacifique. Mais , de part et d’autre , du côté du pouvoir et du côté de l’opposition dynastique , on commençait à être saisi de terreur. Le ministère eût fait volontiers quelque concession , et les commissaires royalistes changèrent spontanément le caractère du banquet, en indiquant, pour lieu de réunion, une maison particulière hors du douzième arrondissement, en retirant les cartes déjà distribuées, en restreignant le nombre des souscriptions et en doublant le prix des cartes nouvelles. Il se trouva même un député de Paris pour proposer la santé du roi 1 Ils espéraient ainsi échapper aux menaces dû gouvernement et remplacer l’élément populaire par l’élément aristocratique. 11 est même certain , qu’un moment , le ministère et l’opposition s’entendirent pour une petite comédie qui devait sauver l’honneur des deux camps et donner une apparente satisfaction à l’opinion publique. Un commissaire de police, un procès-verbal, une protestation de M. Barrot, puis un tribunal et quelques avocats, tel était le programme (pii fut bientôt modifié par la force des événements.
Le banquet, fixé au dimanche 20 février, avait encore été repoussé au mardi 22 , par de nouvelles hésitations des députés. On essaya, une seconde fois , quelques négociations pour obtenir la retraite du ministère Guizot, en renonçant à la manifestation projetée. Mais le pouvoir, au moment du duel, retrouva toute son audace. Il se crut assuré d’une répression énergique , et les journaux de la cour redoublèrent d’attaques contre toutes les libertés. En même temps , on rattachait autour du roi tous ses fidèles serviteurs: MM. Bugeaud, Molé, de Broglie, Montalivet. Le duc de Nemours caressait les officiers de l’armée. Le ministre de l’intérieur excitait ses
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fonctionnaires et ses agents. Tout était prêt pour la violence.
Paris et les départements contemplaient ces préparatifs et cette crise qui allait peut-être décider du sort de la monarchie. La plupart des villes de province organisaient aussi des banquets pour le mardi 22 février. On nommait des émissaires chargés de les représenter au banquet de Paris. La responsabilité de tous les événements pesait entière sur l’opposition dynastique. On va voir quels furent sa dignité et son courago.
Le lundi 21, les journaux indépendants publièrent un manifeste de la commission du banquet, pour caractériser cette grande protestation pacifique et pour régler l’ordre de la solennité. Quatre vingt-treize députés , trois pairs de France, des magistrats, des officiers de la garde nationale , des membres du conseil général , le comité central des électeurs de l’opposition, grand nombre de journalistes , les délégués des départements , les écoles de droit et de médecine, avaient donné leur adhésion et devaient se classer dans le cortège, convoqué pour onze heures, sur la place de la Madeleine.
A la séance de .la Chambre, M. Barrot interpelle timidement le ministère. 11 rabaisse la question de droit à une question d’administration et de police. 11 désavoue le manifeste du matin, et M. Duchàtel, enhardi par ces lâchetés de l’opposition, déclare avec insolence que le banquet n’aura pas lieu, et que les mesures sont pri- • ses pour assurer le maintien de l’ordre. Tout le monde comprit alors que l’opposition était vaincue.
En effet, le soir, les murs de Paris furent couverts d’affiches officielles: ordre du jour du général Jacqueminot à la garde nationale, pour lui enjoindre de s’abstenir de la manifestation; ordonnance de 1831, contre les attroupements; proclamation du préfet de police, avec
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un arrêté qui interdit formellement la réunion et le banquet
La plus vive animation accueillit partout ces placards d’une autorité détestée. On s’attroupait à tous les coins de rue, pour lire la proclamation contre les attroupements. A la lumière des torches, des hommes du peuple et des enfants criaient à haute voix les principaux articles de ces nouvelles ordonnances de juillet. L’opinion publique s’échauffait à cette provocation insensée; et des milliers de citoyens s’encourageaient à la résistance.
Pendant ce temps-là, l’opposition dynastique accomplissait sa trahison honteuse. Après avoir appelé à cette bataille patriotique toutes les forces du pays, elle désertait devant les menaces du ministère et de la police, devant l’inflexible volonté de la cour. A dix heures du soir, chez le grand agitateur M. Barrot, on rédigeait un nouveau manifeste, qui restera dans l’histoire comme la condamnation de ce parti dynastique, incapable et lâche, dont la royauté s’était toujours fait un instrument funeste à la patrie.
Il était dit dans cette pièce, publiée le lendemain par les journaux, que le gouvernement, ayant fait connaître sa résolution d’empêcher par la force tout rassemblement et toute démonstration publique, l’opposition renonçait au banquet projeté, afin de ne pas exposer les citoyens aux conséquences d’une lutte aussi funeste à • l’ordre qu’à la libertés qu’en ajournant l’exercice du droit de réunion, les députés dynastiques accomplissaient un grand acte de modération et d’humanité, t La situation était ainsi bien simplifiée par cette défaite de l’opposition. C’était le Peuple seul qui restait en faco de la monarchie.
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