CHAPITRE III
Paris en deux campa. — Le <1 avril. *- Les corps de garde. — Le 18 avril. — On bat le rappel. — Le ministère de l’intérieur. — L’état-major. — L’épidémie de la peur siège & l’Hôtel de ville. — Contes sur les communistes. — Saturnale de fusils. — Patrouille préfectorale. — 40,000 hommes. — Blanqui introuvable. — M. Cabel. — Les généraux Conrlais et Duvivier. — Proclamation sur le rappel. — Les gardes nationaux poursuivent les ouvriers. — Arrestation de Flotte. — La blouse et l’habit.-— Suis-je communiste? — La peine de mort. — Respect à la propriété. — Discordes sociales. — Décrets populaires. — Abolition des droits sur la viande et sur les boissons. — Impôt somptuaire. — Inamovibilité de 'la magistrature. — M. Barthe destitué. — 6S généraux à la retraite. — Hypocrisie et intrigues. — Serment et trahison de Louis XVI. — Conspiration contre la République.
La journée du 16 avril, outre qu’elle scinda la population en deux camps, amena beaucoup d’actes agressifs contre les communistes, ou autres citoyens portant la blouse de l’ouvrier. Le lendemain se passa en propos violents, tenus dans les corps de garde et sur les boulevards, en provocations de toute sorte. Néanmoins, l’ordre matériel ne fut pas troublé, et l’on pouvait présumer que cette émotion étant dissipée, les choses allaient suivre leur allure habituelle, lorsque le 18, dès six heures du matin, le rappel fut battu dans les rues.
Paris ressembla en un clin d’œil à une ville assiégée.
J’envoyai au ministère de l’intérieur pour savoir quel grand danger menaçait la capitale: il fut répondu qu’on ignorait le motif de cette levée de boucliers; qu’il était question de communistes devant attaquer le Gouvernement.
J’envoyai à l’état-major; tout le monde semblait avoir le cerveau fêlé , ce jour-là ; l’épidémie de la peur avait encore augmenté d’intensité depuis le dimanche !...
L’Hôtel de ville se préparait à un siège. Mes exprès , lancés à chaque instant dans toutes les directions, me rapportaient que les gardes nationaux se précipitaient vers les places d’armes des différentes légions, en affirmant que les communistes allaient mettre tout à feu et à sang; que le Gouvernement provisoire était cerné dans l’Hôtel de ville, etc., etc.
La garde républicaine et les Montagnards avaient été consignés. J’étais outré d’être responsable de cette saturnale de fusils, sans motifs; et il me vint un instant la pensée de me mettre à la tète d’une forte patrouille préfectorale, pour rappeler les habitants à l’ordre, dans une proclamation énergique. Cela se pouvait d’autant mieux qu’à chaque instant les patriotes des différents quartiers venaient m’annoncer que leurs compagnies se tenaient à ma disposition.
Ce jour-là, j’aurais pu agir avec quarante mille hommes bien armés.
Mais le Gouvernement me laissa , une partie de la journée, sans me faire connaître ses intentions.
On me prévint que des gardes nationaux étaient à la recherche de Blanqui, et qu’ils se proposaient aussi de se rendre au domicile de M. Cabet, soit pour l’arrêter, soit pour y porter la dévastation.
Blanqui fut introuvable, comme toujours.
Je dépêchai un renfort d’agents à M. Mclchetal, commissaire de police du quartier habité par M. Cabet, avec l’injonction expresse de protéger ce citoyen et son domicile par tous les moyens que lui accordait la loi. Heureusement, on n’eut à déplorer aucune, tentative de ce genre.
Les généraux Gourtais et Duvivier passèrent en revue la fc légion; le général Courtais, qui avait fait battre le rappel, les remercia, en leur disant que leur zèle avait outrepassé ses intentions; qu’il n’aurait voulu qu’un petit nombre de citoyens armés.
Quelques mairies d’arrondissement avaient également fait battre le rappel sans ordres, et le-Gouvernement crut devoir les blâmer dans la proclamation suivante:
« RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
« Liberté , égalité , fraternité.
» Considérant que le rappel battu intempestivement est de nature â jeter le trouble dans la cité, à effrayer les esprits, à nuire au commerce, au travail, à l’industrie, en fatiguant inutilement la garde nationale;
« Le Gouvernement provisoire fait savoir que le rappel ne peut être battu dans Paris que par ordre exprès du ministre de l’intérieur ou du maire de Paris,, et, dans les circonstances exceptionnelles, de chaque maire d’arrondissement.
x Toute contravention à cet égard sera sévèrement punie. »
Dans la soirée, il y eut de l’agitation sur les boulevards. Les hommes en blouse étaient poursuivi» et ar-
rètés par les gardes nationaux, sous prétexte de communisme. Quelques-uns furent conduits à la Préfecture, sans autres mandats que la volonté de leurs adversaires.
J’interrogeai plusieurs de ces hommes, en présence de ceux qui les amenaient, et j’affirme qu’aucun motif sérieux ne justifiait ces arrestations. Flotte fut de ce nombre, quoiqu’il ait cherché à le nier plus tard; il m’expliqua qu’il s’était approché d’un groupe lisant une affiche, que des gardes nationaux leur avaient brutalement intimé l’ordre de se retirer, et que, comme il avait persisté, en s’appuyant sur son droit, on l’avait arrêté. Je le fis relâcher sans scrupule.
Les rapports de nombreuses patrouilles finirent par me rassurer sur les conséquences de ces diverses agressions; mais l’effet inoral n’en était pas moins produit. La fusion qu’on s’efforçait d'opérer était gravement compromise. Les citoyens en blouse retrouvaient des ennemis dans les porteurs d’habits bourgeois. Le pacte fraternel, s’il ne fut point déchiré, allait être méconnu de plus en plus.
Je ne suis point communiste, c’est-à-dire que je n’adopte point leurs théories immédiates, mais je ne puis m’empècher de dire qu’on eut tort, cette fois, à leur égard; les récriminations dont ils furent injustement l’objet ne firent qu’accroître Jeur nombre.
On engloba sous lo nom do communistes tous les républicains dévoués. Au dire des réactionnaires, c’étaient des buveurs de sang, dont il fallait purger la société; on leur prêtait de coupables intentions. Eh bien! les démocrates les plus ardents ont accepté avec enthousiasme l’abolition de la peine de mort, et le respect à la propriété a été la plus belle réponse qu’on ait pu faire à de sottes calomnies.
Mais ces discordes sociales des 16, 17 et 18 avril, tout en assurant le concours de la garde nationale au Gouvernement provisoire, lui indiquèrent néanmoins le mécontentement sourd qui fermentait parmi les masses. Le 16 avril avait été une surprise, et plusieurs des légions qui étaient venues défiler devant l’Hôtel de ville n’eussent point voulu tourner leurs armes contre les ouvriers dont elles partageaient la défiance et l’inquiétude.
Le Gouvernement sentit donc la nécessité de reconquérir sa popularité près des travailleurs, par des mesures favorables au peuple, et l’on vit, placardés sur les murs, dans toute la ville, les deux décrets suivant», que l’Assemblée nationale s’est empressée de révoquer:
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