‹ Mémoires de Caussidière, exprefet et representant du peupleChapitre 4 sur 85 · LA REVOLTE DAMS PARIS · texte numérisé non relu

LA REVOLTE DAMS PARIS

Mais, tandis que la monarchie cherchait à intimider ses adversaires, tous les éléments révolutionnaires bouillonnaient dans Paris.

Au sein même de l’opposition consternée, quelques députés avaient fermement maintenu leur protestation.

A une réunion de nuit chez M. de Lamartine, quatorze députés ou pairs de France, sur une soixantaine d’assistants, avaient déclaré leur intention d aller au banquet, malgré la force, et de ne céder qu’aux baïonnettes. Il n’est pas question qu’on les ait revus le lendemain sur le champ de bataille. Et d’ailleurs, la commission du banquet, M. Barrot, et les principaux instigateurs s’abstenant, il n’y avait plus de centre autour du quel se réunir. La place était abandonnée à la foule de hasard, aux citoyens sans caractère officiel , comme le droit et l’avenir étaient abandonnés à la fatalité.

Cependant, le parti populaire et une fraction . de la classe moyenne, dont l’honnêteté s’insurgeait contre la*^ corruption des gouvernants, se disposaient à relever le k cartel de l’opposition dynastique. Les sociétés secrète ^ f et les faubourgs, les deux journaux républicains alors#/ la Réforme et le National, les écoles, des groupes de patriotes dans les divers arrondissements, avisaient à la conduite qu’il conviendrait de tenir, le lendemain, pour répondre à la provocation du ministère.

INTRODUCTION

Les sociétés secrètes n’avaient jamais cessé d’exister, même après l’échec du 42 mai 1838. Cette franc-maçonnerie de soldats dévoués s’était maintenue, presque sans affiliations nouvelles, jusqu’en 1846. Des ordres du jour, imprimés à Bruxelles , ou quelquefois en cachette par des compositeurs de Paris , avaient entretenu son zèle. Mais la fréquence de ces proclamations, qui tombaient tôt ou tard entre les mains de la police, en rendait l’usage très-dangereux. Les rapports des affiliés entre eux et avec les chefs étaient donc devenus assez restreints, lorsqu’on 1846, les sociétés se réorganisèrent et reprii rent quelque initiative.

Paris était le centre autour duquel rayonnaient les y différentes ramifications, étendues dans les villes de province. A Paris et dans les départements, un même sentiment inspirait toutes ces phalanges militantes, plus préoccupées de l’action révolutionnaire que des théories sociales. On y parlait de fusils, plus que de communisme, et la seule formule, unanimement acceptée, était la Déclaration des droits de l’homme, de Robespierre.

• Les sociétés secrètes possédaient leur puissance réelle au sein du peuple d’ouvriers, qui avait ainsi son avantgarde, une certaine force disciplinée, toujours prête à agir. Leur concours ne manqua jamais à aucune émotion politique, et on les retrouva au premier rang sur les barricades de février.

if Dans la soirée du 21 , elles avaient résolu de se porter, fl le lendemain, au lieu du rendez-vous, sans armes et par Il petits groupes, afin de saisir les circonstances; et si Vic’était possible, de faire une journée contre la royauté.

La réunion qui eut le plus d’influence sur la tournure des événements, fut la réunion convoquée le lundi soir dans les bureaux de la Réforme . Une centaine de citoyens, d’opinion et de caractère éprouvés, y discuté-

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rent vivement les chances d’une révolutian. 11 y avait là Flocon, Baune, Augier et toute la rédaction du journaH ✓ Caussidière et plusieurs représentants des sociétés se- - crêtes; Louis Blanc, Thoré et quelques journalistes de la même couleur, les rédacteurs de l’impartial du Nord et du Haro de Caen , et autres journalistes de province; Lagrange, Rey, Albert, et une foule de braves conspirateurs et d’hommes très-répandus dans les quartiers de Paris.

Vers dût heures, d’Alton Shée et Ledru Rollin arrivèrent de chez M. Lamartine et firent connaître les décisions qu’on y avait prises.

La séance fut très-animée, les uns se contentant d’une protestation énergique contre le ministère du Roi, les autres réclamant dès lors les préparatifs d’une résistance à la force — par la force. Ceux-ci soutenaient que l’insurrection était inévitable; que cent mille hommes bien disposés descendraient, le matin, sur la place publique et qu’il ne fallait pas laisser échapper une si belle occasion. Ceux-là craignaient une défaite dont le gouvernement profiterait sans doute pour anéantir, par de nouvelles lois oppressives, toute possibilité de réunion à l’avenir, toute liberté de presse et de propagande, et le peu qui restait encore de droits politiques et de moyens d’émancipation.

On convint cependant de se rendre, le lendemain, isolément, et les mains dans les poches > sur la place de la Madeleine, pour observer les choses et entraîner l’opinion publique contre la royauté. On devait, au cas où la lutte s’engagerait, se rallier immédiatement au bureau de la Réforme^ afin de coordonner le mouvement avec vigueur et de lui donner le caractère républicain.

Au National affluèrent, toute la journée, des procès-, sions de citoyens qui accouraient demander un mot d’or-

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dre et une direction. Mais le National, comme toujours, hésitait à se séparer d’une partie de la gauche et de l’opposition dynastique, dont sa politique cauteleuse avait presque accepté la solidarité, surtout dans les derniers temps. Quoique désirant sincèrement une certaine république nominative, dont nous voyons aujourd’hui ses rédacteurs pratiquer la trompeuse apparence, en compagnie des anciens ministres de Louis-Philippe, il reculait devant toute démonstration révolutionnaire. L’état des esprits lui semblait de force à renverser le ministère Guizot et à donner une leçon à la cour; mais le National n’avait point l’espérance ni la volonté de pousser Paris jusqu’à la révolte, — jusqu’à la chute du trône et à la résurrection de la démocratie.

Ainsi, en 1830, la révolution se fit de même, au-dessus, ou, si l’on veut, au-dessous des chefs du libéralisme, sans eux, assurément, et presque malgré eux.

Cependant, autour du National , la bourgeoisie républicaine, les officiers de la garde nationale, l’industrie et le commerce, atteints par un régime funeste, irrités contre l’insolence de la cour, partageaient l’émotion du peuple, et, jusqu’au milieu de la nuit, les rues et les boulevards furent encombrés d’attroupements nombreux. La révolution était dans l’air. Un enthousiasme inusité circulait dans toutes les âmes. Des orateurs en blouse montaient sur les bornes et jetaient des éclairs sur ces foules orageuses. Tout annonçait une tempête pour le lendemain.

En effet, le lendemain mardi, dès dix heures du matin, d’immenses colonnes de citoyens débouchaient do toutes parts sur la place de la Madeleine, et occupaient une partie des boulevards et des rues adjacentes. Avant midi, plus de cinquante mille hommes, des femmes et des enfants, stationnaient jusque sur la place de la Gon-

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corde, criant sans cesse: Vive la réforme! A bas Guizot! On attendait ainsi que quelqu'un des fameux réformistes et des agitateurs de banquets parût. Jusqu'au dernier moment, le Peuple avait espéré que les députés de l'opposition auraient la pudeur d’apporter leur inviolabilité au milieu des masses soulevées par leurs beaux discours. On s’étonnait aussi que le pouvoir n'eût pas pris les mesures militaires, annoncées la veille; car la circulation avait été laissée absolument libre dans le quartier de la Madeleine, et on n apercevait pas un uniforme de soldat. Selon l’habitude perfide des gouvernements despotiques, le ministère encourageait l'émeute à se grossir, se croyant sûr de la dompter et d’en tirer de nouveaux motifs plausibles de réaction.

Enfin, ne voyant rien venir, ni députés, ni commissaires du douzième arrondissement, la foule impatientée et ne sachant pas même où était précisément le local assigné au banquet, se tourna vers le pont déjà Concorde. Un rassemblement, conduit par des étudiants et des ouvriers, se mit en marche, au chant de la Marseillaise, pour défiler devant le Chambre. La tête du pont était gardée par un peloton de municipaux à pied, d'environ cinquante hommes, qui ouvrirent passage, et le Peuple envahit les abords du Palais-Bourbon.

Les grilles étaient fermées. Une centaine d'illustres gamins les escaladèrent, pénétrèrent dans l'intérieur, et trouvant la Chambre vide, se retirèrent immédiatement, sur les observations des gardiens.

Mais la tactique ministérielle avait réussi. Le Peuple était pris au piège et cerné.

Bientôt, la troupe se montre sur tous les points. Des dragons et des municipaux refoulent les groupes de l’autre côté du pont; un régiment de chasseurs prend position devant la Chambre, et un régiment de ligne

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barre les rues voisines. Jusqu’à l’Hôtel des Invalides, les quais sont garnis de fortes réserves, avec une artillerie, prête à partir.

En même temps, des charges de cavalerie balayent la place de la Concorde, les rues de la Madeleine et Saint-Honoré. Des promeneurs inoffensifs, des femmes et des gardes nationaux sont atteints de. coups de sabre. Les municipaux galopent sous les arcades de la rue de Rivoli et de la rue de la Paix, et s’aventurent presque sous les portes des maisons. Dans la rue de la Paix, un officier supérieur de la garde municipale, sabrant la foule, est saisi, désarmé, et bientôt dégagé par ses soldats, qui dispersent les attroupements, à coups de crosse et de bayonnette.

Les députés passent silencieux au travers de ces déplorables scènes, pour se rendre à la Chambre. On en reconnaît quelques-uns; on les interroge; ils répondent qu’ils vont mettre le ministère en accusation. En accusation devant cette majorité corrompue qui les avait flétris eux-mêmes comme aveugles et ennemis 1

Du côté des Champs-Elysées, les collisions entre la troupe et le peuple durèrent pendant plusieurs heures. Quelques victimes tombèrent écrasées sous les pieds des chevaux, ou percées par l’arme blanche. Des pierres étaient lancées contre les lignes de soldats; on brisait les réverbères; on brûlait un corps-de-garde isolé; on entassait des chaises, des planches et des branches d’arbres pour commencer des barricades. Au coin du ministère de la marine, on tordait les grilles et on barricadait la rue Saint-Florentin. Déjà, la troupe avait si bien fait son devoir, qu’on organisait une ambulance, rue Saint-Honoré, pour recevoir les blessés. On citait deux femmes tuées et un grand nombre de citoyens frappés dangereusement.

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En général, la population avait gardé jusque là une attitude calme et réservée; mais l’inquiétude se répandait dans Paris, et l’insurrection grandissait Près de l’école Polytechnique, quelques centaines d’ouvriers sont attaqués par des municipaux. Vers quatre heures, le magasin de l’armurier Lepage et quelques autres boutiques d’armes sont enfoncées. Dans plusieurs quartiers, les prolétaires élévent des barricades et prennent leur fusil. A cinq heures, on entend battre le tambour dans les rues, mais la garde nationale ne répond guère au rappel. Les gardes municipaux et la cavalerie sillonnent seuls les grandes artères de la cité, maltraitant les groupes amoncelés sur les trottoirs, mais passant à côté des barricades; car il semble que la royauté, plus aveugle à son tour que l’opposition royaliste, ait voulu pousser le désordre jusqu’aux limites d'un danger sérieux. Pouvaitelle supposer que cette crise qu’elle avait provoquée allait tourner en révolution?

Il y eut pourtant, le soir, entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin, un commencement de lutte sanglante. La fusillade s’était engagée dans les rues Transnonain et Bourg-l’Abbé, fortifiées avec des pavés et des charrettes; mais le Peuple manquait de munitions, et la barricade Bourg-l’Abbé fut enlevée avant min uit

Paris était bien plus menaçant le lendemain. On s’étonnait surtout de l’audace du ministère et de l’entêtement de la cour. La haine contre MM. Guizot et Duchàtel rappelait la haine de 1830 contre Polignac et Peyronnet. Toutes les classes de la nation sentaient qu’elles devaient s’unir pour briser les instruments du gouvernement personnel ; et les républicains qui voulaient remonter plus haut rencontraient ainsi pour auxiliaires momentanés la garde nationale, la bourgeoisie, les électeurs, et ce pays légal sur lequel s’était appuyée la monarchie.

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On continuait donc, principalement dans les quartiers populaires, à organiser la résistance, bien décidés partout à ne pas céder au roi. Le rappel battait sans cesse. La garde nationale se réunissait à ses mairies et sur les places, mais pour crier: Vive la réforme! Des compagnies se promenaient dans les rues et traversaient les barricades en fraternisant avec le Peuple. La 5 e légion parcourut toute la rue Montmartre et les boulevards, en chantant la Marseillaise. Le Peuple se mêlait dans les rangs, avec des drapeaux et des armes bizzares. Les patriotes les plus actifs se répandaient dans Paris et entretenaient l’agitation. — On parlait déjà d’aller aux Tuileries.

Des engagements partiels eurent lieu du côté de la rue Saint-Martin, de l’Hôtel de ville et do la Bastille, et la lutte générale s’annonçait pour le soir, lorsque le bruit courut du renversement du ministère.

En effet, M. Guizot lui-mème avait donné sa démission, à la tribune de la Chambre des députés. Le gouvernement personnel était vaincu.

Ce fut une grande et universelle joie dans Paris, à la nouvelle du renvoi de M. Guizot, et l’opposition dynastique se félicita sans doute d’en être venue à ses fins, sans être compromise aux yeux du Château. Ne devait-on pas lui savoir gré de son obéissance et de sa retraite au moment du danger? M. Barrot et ses amis étaient donc devenus possibles, par ce coup de hasard ; et la France allait passer sous leur gouvernement et sous le gouvernement de M. Thiers, leur chef, ancien collègue de M. Guizot, ancien et fidèle serviteur de Louis-Philippe.

Les républicains seuls n’étaient pas salifaits du triste résultat de cette agitation si généreuse et si patriotique. Loin d’accepter la simple retraite d’un ministère corrompu, remplacé par des royalistes serviles, les républicains

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ne renoncèrent point à poursuivre le combat contre la monarchie. On garda ses armes et son espérance.

Mais, hélas! dans l’ivresse de ce triomphe sur un ministère abhorré, Paris oubliait ses autres griefs contre la cour et contre les institutions. La garde nationale mit des fleurs au bout des fusils, en guise de baïonnettes; la population se pressa, comme en un jour de fête, dans les rues illuminées; et Louis-Philippe se consola, sans doute, de n’avoir fait que changer de complices.

Tout à coup, la ville joyeuse et brillante tressaillit au bruit d’un feu de peloton. C’était le massacre du boulevard des Capucines. Des hommes, des femmes, des enfants, assassinés par les militaires, on ne sait comment, sans cause; la terre, couverte de cadavres et de blessés! On transporta les blessés chez les pharmaciens et dans les maisons voisines. On mit les cadavres dans deux tombereaux, qui furent traînés à bras jusqu’aux faubourgs, avec des cris funèbres. Ce sang éteignit aussitôt les feux de réjouissance. Le Paris lumineux devint morne et fatal.

Le hasard avait relevé la révolution.

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