‹ Mémoires de CaussidièreChapitre 10 sur 142 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

améliorations dans la tenue des prisons, où il reste tant à faire. N’entrera-t-on pas dans les voies de réformes indispensables à la moralité publique!

Notre premier acte à la Préfecture avait été de nous occuper de la mise en liberté des citoyens condamnés par la monarchie; aussi, un matin, je reçus leur visite tambour en tête, avec un drapeau, indiquant leur triste profession de détenus politiques.

Avec quelle joie j’embrassai ces nobles victimes ! que de visages amis je retrouvai usés et flétris par une longue détention! Pour leur énergie, elle était toujours aussi vivace. Plusieurs d’entre eux firent

ensuite partie des Montagnards.

Ce fut un touchant spectacle, au milieu des murailles tristes et sombres de la Préfecture. Plusieurs (le ces braves républicains étaient dans la dixième année de leur détention. On les embrassait comme des frères ressuscités. On les interrogeait sur leurs souffrances et sur leur courage. Cette scène de fraternité fut un de mes courts instants de bonheur à la préfecture; elle m’encourageait dans mon œuvre. Je voyais la République rose, et non rouge ou blanche. Mes illusions devaient être bientôt refoulées par les ennemis de la révolution !

MfiMUIHËS l)K CAUSSIDIKHt'.

im

Car j’eus à résister à des manœuvres sourdes ou ostensibles, qui, souvent, paralysaient mon bon vouloir. Il me fallait user de toute ma sagacité pour éviter les pièges constamment tendus à ma bonne foi. Je dus me promettre, dès lors, d’apporter toute la vigueur nécessaire contre les empiétements de la réaction.

Il s’agissait de faire sagement la part de tous les intérêts. Placé entre les exigences des maîtres et celles des ouvriers, j’étais, selon le mot vulgaire, entre l’enclume et le marteau. Comme citoyen, mes sympathies étaient pour les faibles et les déshérités; comme magistrat, je ne devais écouter que la voix de la justice et du bon sens, et terminer toutes les discussions, autant que possible, à l’amiable.

La Préfecture , dans ces premiers temps de révolution sociale, ne devait pas se borner à des ordonnances. Elle devint une justice de paix, permanente. Son rôle d’oppression se modifiait en un rôle de conciliation.

J’étais bien placé pour observer le cœur humain ; aussi, que de dégoût m’inspiraient ces rapports perfides, ces dénonciations anonymes, qui semblaient tomber incessamment du plafond de mon cabinet

CHAPITHE 111.

io.>;

sur mon bureau, pour mettre en suspirion tout mon entourage. Ma défiance était constamment tenue en éveil. A l’extérieur, mes amis les ennemis, les hommes du National, cherchaient à m’user par leurs calomnies. MM. Garnier-Pagès et Pagnerre demandaient chaque jour au Conseil ma révocation de la Préfecture de police, et venaient ensuite près de moi protester hypocritement de leurs sympahies. Moi, cependant, tout entier à mes fonctions, je passais mon temps à contrôler les actes de l’administration, à diriger les différents services, à organiser une force militaire, à recevoir tout Paris, enfin, à surveiller la tranquillité publique. C’est à peine s’il me restait trois ou quatre heures de sommeil pour réparer mes forces, et, le plus souvent, je mangeais en lisant des rapports. Mais l’amour de la République et la volonté de contribuer à la prospérité de mon pays me soutenaient sans ces.se dans cette tâche périlleuse et difficile.

Page 1