‹ Mémoires de CaussidièreChapitre 102 sur 142 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

M. Garnier-Pagès dit alors :

« C’est que , voyez-vous , les Montagnards effrayent; la Préfecture est suspecte... Vous avez donc donné voire démission à l’Assemblée?

— Non, point officiellement. Du reste, je me rends à la Préfecture ; mes paquets seront bientôt prêts. Vous recevrez tout à l’heure de mes nouvelles! »

J’en avais assez de toutes les allures tortueuses employées à mon égard.

Depuis quelques jours, je jugeais la position intenable. Le ministre de l’intérieur, M. Recurt, auquel j’avais demandé une audience qu’il m’avait accordée pour le lendemain de sa nomination, ne s’était point trouvé au rendez-vous. La marche réactionnaire que je voyais adopter de jour en jour me contrariait fortement. J’étais trop démocrate pour garder la position comme on l’entendait.

Je me retirais donc avec la ferme volonté d’envoyer au pouvoir ma*? démission écrite, lorsque M. Lamartine me demanda à m’accompagner dans ma voiture. Chemin faisant :

< Avez-vous bien donné votre démission ? me dit-il.

— Sans doute, répondis-je*

IfiO MÉMOIRES DE CAlTSSiniERB,

— C’est que ces messieurs ne l’ont pas compris ainsi.

— Je sais qu’ils seront heureux de ma retraite. Je vais leur donner cette joie aussitôt que je serai rentré. »

Il me parla alors de nécessités gouvernementales, et de la garde nationale, qui était indisposée contre la garde de la Préfecture.

« On a semé la calomnie , lui répliquai-je. Quoi qu’il en soit, faites retirer les masses , et je réponds que tout se passera avec calme. Il ne sera point dit que celui qui a été préposé pour maintenir l’ordre est devenu une cause de désordre.»

Il me quitta à l’entrée du pont Marie, et fut entouré d’une quantité de gardes nationaux, qui le pressèrent tellement aux cris de vive Lamartine ! vive l’Assemblée nationale ! qu’il manqua être étoufifé, et se retira un instant chez un imprimeur pour reprendre haleine.

Cependant la voiture qui me ramenait à la Préfecture ne pouvait plus avancer au milieu du pont, tant la foule des gardes nationaux était serrée ; je descendis, et leur adressai une allocution, que je terminai au cri de : Vive la République démocratique !

CHAPITHR XIV.

J’ospHire qu’un pri unanime de : Vive le prt^fet ! y pépondtL On me livra passaj^e, el j’entrai avec une centaine de gardes nationaux de tous grades , qui criaient : Vive la République démocratique ! et fraternisèrent bientôt avec la garde républicaine.

Au dehors , il en était de même : quelques officiers parcouraient les rangs de la garde nationale, également au cri de : Vive la République démocratique! Ainsi, le bon esprit de tous faisait justice de celte intempestive levée de boucliers.

J’envoyai immédiatement ma démission écrite au Pouvoir exécutif, en même temps que j’adressai au président de l’Assemblée nationale ma démission de représentant. Grand nombre de citoyens me blâmèrent d’avoir abdiqué ce dernier titre ; ils ne comprenaient pas que l’un avait été la conséquence de l’autre.

Dès Pinstant où je semblais démériter comme [iréfet, il fallait, en quelque sorte, restituer un mandat qui avait été la récompense de mes actes. Cette manière de voir pouvait paraître une niaiserie politique ; je la crus rationnelle avec des principes qui ne me permettaient pas d’entrer dans la voie de la concession.

Le bruit se répandit, dans la cour, qye je venais

.MEMOIRES l>E CVUSSIDIERF.

d’envoyer ma démission. Les ‘gardes naûonanx ri gardes républicains qui s’y trouvaient demande* rent à me parler, pour me dissuader d’abandonner mon poste. Je réussis à leur faire comprendre que j’avais dû en agir ainsi, leur recommandant l’esprit de fraternité envers tous, et l’obéissance aux ordres de mon futur successeur.

Quant aux Montagnards, ajoutai-je, mes efforts ont été vains pour assurer leur sort; toutes mes sympathies sont pour eux ; car ils ont été malheureux et calomniés.

Je reçus alors des témoignages d’affection qui me dédommagèrent de l’ingratitude de tant d’autres!...

Dans la soirée, les généraux Clément Thomas et Bedeau vinrent me voir pour conférer des mesures à prendre. Ils voulaient que la garde républicaine évacuât la Préfecture sur-le-champ; tels étaient les ordres que la commission leur avait donnés.

J’objectai qu’il y aurait quelque chose d’humiliant, pour de hraves citoyens, à être ainsi expulsés la nuit; c’était leur donner une apparence de culpabilité que leur conduite n'avait nullement autorisée.

« On envoie quarante mille hommes, ajoutai-je,

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